★ Les chiens noirs du Mexique ★

M. LeChieur, gros mots sur les internets depuis 2002

Archives janvier 2003

Ceux qui marchent debout

Aujourd’hui, je voulais vous parler d’un type qui fait partie de mes nombreuses relations professionnelles.

C’est un gars qui est un peu lent du bonnet (et là, reniant mes vieilles habitudes, croyez-moi, j’euphémise !)

Le problème, c’est qu’il est convaincu de sa supériorité intellectuelle sur le monde entier. Il a le Q.I. d’une tranche de saucisson, mais il croit qu’il est fait pour diriger le monde. Il s’imagine appartenir à la race glorieuse des Alexandre-le-Grand, des Gengis-Khan et des Guillaume-le-Conquérant… Alors qu’il est de celle des Jean-Louis Debré.

C’est un gars qui croit aussi qu’il lui suffit de prononcer n’importe quelle connerie, pour que l’humanité se prosterne à ses pieds en admirant la justesse de son raisonnement. Alors il en fait des kilos. Hier, en réunion, il a dit : “je le dis aujourd’hui et maintenant, tel événement est inévitable”. Ah oui, il aime beaucoup les formules pléonastiques. Ca doit lui venir de l’époque du catéchisme. Il a dû être impressionné par toutes les fois où Jésus lâche “en vérité, je vous le dis, mieux vaut un bon froid sec qu’un petit vent humide”.

Bref, hier, ce gars disait ça, en contemplant l’effet que ça faisait sur l’assistance, qui était nombreuse et un peu gênée pour lui.

Et moi, en l’écoutant, je pensais qu’il fallait que j’appelle sur le champ le célèbre paléontologue Yves Coppens : en le voyant de profil, en constatant la proéminence démesurée de son arcade sourcilière, en observant à loisir ses deux petits yeux inexpressifs, sa mâchoire carrée et son crâne spectaculaire, j’ai fait LA découverte. Contrairement à ce que 30 ans de paléontologie ont cru déterminer, l’Homme de Neandertal a survécu. Et j’en tiens un beau spécimen sous la main.

Ce qui m’amène au propos d’aujourd’hui. Parce que mon Homme de Neandertal, qui est amateur de fadaises en tous genres, est aussi fan de René Barjavel. Un jour que je cherchais à comprendre la mystérieuse psychologie de Celui-qui-marche-debout, j’ai donc lu Barjavel.


René Barjavel est, de loin, l’écrivain pour lequel j’éprouve le plus violent mépris au monde. Je serais prêt à acheter l’intégrale de Paul-Loup Sulitzer reliée pleine-peau, à apprendre par coeur des passages entiers de Guy des Cars, et même à baiser les pieds d’Alexandre Jardin, si l’on pouvait me débarrasser du souvenir poisseux de Barjavel et de sa prose nuisible et besogneuse.

Le livre qui a apporté gloire, célébrité et pognon à René Barjavel, publié par Denoël en 1943, s’intitule Ravage. Pour situer le contexte historique et pour couper court à tout malentendu, je précise que Denoël n’est pas l’éditeur du Silence de la Mer, de Vercors, mais plutôt celui de Bagatelle pour un Massacre, le pamphlet nauséeux, violemment antisémite et collaborationniste de Céline. (Curieusement, si on a bien envoyé Céline croupir dans une geôle infâme à la Libération, Denoël a pu continuer de travailler tranquillement. Ainsi que par exemple l’opticien Lissac, qui existe toujours, et dont la publicité primesautière “Lissac n’est pas Isaac” s’était pourtant étalée en lettres immenses dans les rues du Paris occupé. Mais là n’est pas le propos).

Pour les chanceux qui se sont épargné la pénible lecture de Ravage, un bref résumé s’impose. Résumé de mémoire, évidemment, tant la perspective de replonger dans ce livre me donne envie de vomir.

Ravage se situe dans le futur. Un futur très antérieur pour le lecteur d’aujourd’hui, un peu comme le 1984 d’Orwell. Sauf que Ravage est à 1984 ce que, dans l’échelle de l’évolution chère à Darwin, la moule est à l’espèce humaine.

Dans ce futur antérieur, un jeune gars tout en muscles monte à la capitale avec de bons oeufs de sa campagne natale. C’est un type un peu fruste, mais jovial. Et sa jovialité coutumière est exacerbée par sa joie de retrouver une compagne de jeu installée depuis quelques temps à Paris. L’ennui, c’est que la fille est du genre oie-blanche, et qu’elle est en train de tomber dans les griffes d’un tout-plein-de-fric. Celui-ci va bientôt arriver à ses fins, puisqu’il lui fait miroiter la célébrité et l’adulation des foules, contre la promesse de quelques spasmes furtifs dans les chiottes de son gratte-ciel particulier.

Alors que Tout-en-Muscle croit que Oie-Blanche est perdue, un miracle va s’accomplir dans cette société pourrie par la technologie et l’argent : en raison d’un phénomène que l’auteur ne prend pas la peine d’expliquer, l’électricité cesse brutalement de fonctionner. Les avions s’écroulent alors sur les immeubles comme des merdes de pigeons, les ascenseurs s’arrêtent de fonctionner, et la panique gagne les citoyens corrompus de cette Babylone moderne. L’animal féroce qui sommeille en chaque homme se réveille brutalement, et les scènes de pillages et de meurtres se succèdent. Un gigantesque incendie commence même à se propager dans la ville, puis à embraser le pays tout entier. Heureusement, Tout-en-Muscles n’est pas une tapette. Avec quelques compagnons, il réussit à sauver Oie-Blanche des nouvelles turpitudes de cette société dégénérée. Et, au terme d’une centaine de pages d’aventures qui sentent bon la transpiration et la testostérone, Tout-en-Muscle et Oie-Blanche finiront par trouver un lopin de terre où s’installer et fonder une société lavée des péchés du monde. Autour d’eux, le monde entier a disparu dans les flammes.

Tout-en-Muscle s’autoproclame chef indiscuté des survivants, sans doute parce qu’il a la certitude d’avoir la plus grosse quéquette. Du coup, comme on manque d’enfants, Oie-Blanche accepte qu’il engrosse toutes les femmes disponibles, et elle se dépêche de faire la vaisselle pour sortir les poubelles.

Tout-en-Muscle devient alors Le Patriarche. Vénéré par ses sujets, il dirige d’une main de fer une société autocrate que Barjavel nous présente comme idéale : si les livres, la culture et toute forme de science y sont totalement proscrits, le travail de la terre est en revanche considéré comme ce qui peut arriver de mieux à l’espèce humaine.

A la fin du bouquin, on fête l’anniversaire du Patriarche qui s’accroche au pouvoir comme un vieux pou à son poil de barbe. Un jeune naïf est tout fier de lui offrir une machine à vapeur qu’il a inventée en secret. Mais, bien que chenu et rhumatisant, Tout-en-Muscles n’est toujours pas une tapette : d’un coup de hache, il exécute séance tenante le jeune présomptueux. Comme ça, on saura qu’il ne faut pas enfreindre la règle : pas de livres, ça fait réfléchir ; pas de machines, ça rend feignant ! Et la vie reprend, dans une bonhomie bienveillante : on brûle l’engin, et on repart biner les topinambours en chantant “Maréchal nous voilà”.

Evidemment, en 1943, ce chef-d’oeuvre qui glorifie les saines valeurs de travail et de famille, qui jette l’anathème sur les livres et les intellectuels, et qui décrit une société idéale dirigée d’une main de fer par un vieillard vénérable n’a jamais connu le moindre souci avec la censure de Vichy ni celle de l’armée d’occupation (après, pas con, le Barjavel s’est fait gaulliste en 46, soixante-huitard en 69, et baba-coolisant en 73. Et puis il est mort en 85, je ne sais pas s’il avait eu le temps de devenir Mitterrandien). Mais, curieusement, c’est un bouquin qui n’a jamais eu de problèmes non plus avec l’Education Nationale : en 2003, certains profs de français qui ont appris à réfléchir devant le Bigdil continuent de l’infliger à des classes remplies d’élèves de collège, à qui on fait croire qu’il ne s’agit que d’un bête bouquin de science-fiction.


Il a raison, le Raël. Les extra-terrestres existent, j’en ai rencontré.

Ca va faire pile quinze mois qu’il y en a deux qui ont débarqué à la maison. Nous, bêtement, on s’est dit que c’était l’occasion de faire une étude sur le comportement de l’alien en milieu hostile, alors on les a gardés.

Au début, c’est rosâtre et tout petit. C’est fait à peu près comme un être humain, mais avec des grands yeux, une grosse tête et un tout petit corps, et ça a l’air bruyant, mais totalement inoffensif. Du coup, on a cru que l’étude serait vite bouclée. Comme premières conclusions, on a noté que l’extra-terrestre n’a aucune maîtrise de ses sphincters, qu’il est nul au scrabble, et qu’il a une conception assez personnelle de la littérature, vu que les pages de Proust, il les consomme en boulettes qu’il se fourre dans la bouche.

Et puis, petit à petit, l’effroyable doute est arrivé : et s’ils étaient là pour nous envahir ?

Mes premiers soupçons ont été confirmés quand j’ai découvert que la plupart de mes amis en avaient aussi chez eux.

Alors j’ai constaté que les aliens s’adaptent. Lentement, mais sûrement : ils prennent du poids, ils grandissent… Ils apprennent notre langue, ils nous observent… Et ils commencent à nous ressembler ! Dans quelques années, nul doute qu’ils nous auront totalement infiltrés, et qu’on ne les distinguera plus des humains.

Aujourd’hui, la menace se précise. Ce soir, il y en a même une qui m’a foncé dessus avec son petit vélo en bois. Derrière son large sourire, on distinguait nettement quatre dents. Elle a ouvert les bras, et elle a crié “Papa !”. Sans doute un de leurs noms de code. Va falloir que je sois vigilant.

Grande-Dame-De-La-Chanson

C’était un pince-fesses très officiel dans le monde de la musique, il y a plus de deux ans. Grand-Distributeur-International avait réuni ses chefs de produits, ses responsables marketing et ses directeurs de la promo dans une boîte à la mode. Il y avait aussi tous les salariés normaux de Grand-Distributeur-International, ceux qui gagnent beaucoup moins d’argent que les autres, et qui mettent des cravates pour aller au boulot.

On était fin août, et il fallait re-motiver ces troupes besogneuses, comme à chaque veille de rentrée. Alors, pour faire passer les discours et les petits fours, on avait convoqué des musiciens parmi ceux qu’on allait “développer” dans l’année. Et puis, histoire de frimer un peu devant le petit personnel, on avait invité Grande-Dame-de-la-Chanson.

Grande-Dame-de-la-Chanson rentrait d’un an et demi de tournée, et venait de vendre des quantités de disques astronomiques. Forcément, elle avait très peu de temps à consacrer à toutes ces fourmis industrieuses qui étaient venues voir à quoi ça ressemble de près, un peu de rêve et de paillettes.

Après une photo où elle a posé au milieu de toutes les fourmis (à qui on remettrait le tirage encadré dès le lundi, pour qu’elles puissent le poser sur la cheminée et faire bisquer le cousin Jean-Louis pendant les repas de famille), Grande-Dame-de-la-Chanson est montée sur scène. Elle a rappelé qu’elle était pressée, parce qu’il fallait vite qu’elle rejoigne “ses” techniciens et “ses” musiciens. Elle disait “mes techniciens”, “mes musiciens”, “mon public”, et elle devait être très, très contente de posséder une collection de gens vivants, parce qu’elle l’a répété plusieurs fois, toujours en insistant sur le même mot.

Après, Grande-Dame-de-la-Chanson a chanté trois ou quatre de ses morceaux les plus connus. Et puis elle a entonné, juste pour nous, une reprise de Léo Ferré qui ne faisait pas partie de son tour de chant. Moi, j’ai trouvé ça bizarre, parce que c’était un peu comme si Barbara Cartland s’était mise à déclamer du Saint-John Perse, mais autour de moi tout le monde buvait du champagne en ayant l’air de trouver la situation normale, alors j’ai fait exactement comme mes voisins de table : je me suis collé un sourire niais sur la figure et j’ai pris un air dégagé en me resservant une coupe.

Elle avait du mal avec les paroles, Grande-Dame-de-la-Chanson. Elle avait bien le texte à la main, mais le tempo allait plus vite que ses capacités de lecture. Du coup, les mots qui sortaient de sa bouche avaient l’air de courir après l’autobus. Ca m’a fait penser aux enfants qui ânonnent à l’école, en suivant les lettres avec leur doigt. Sauf qu’elle ne pouvait même pas suivre avec ses doigts, puisqu’elle avait le micro dans une main et le papier dans l’autre.

Ca donnait une relecture originale d’Avec le Temps. Ca faisait : “Avec le Temps / Avec le Temps / Vatou s’en va”, et à ce moment-là on a senti une interrogation dans son regard. Elle a buté encore plus sur les paroles qui suivaient, parce qu’elle s’est demandé tout à coup qui c’était, ce Vatou qui s’en allait.

Et puis elle est partie elle aussi, et ça a fait drôlement plaisir aux autres chanteurs-pas-stars-du-tout qui étaient là, et qui n’ont plus été obligés de s’entasser à 25 dans une loge de 5 mètres carrés. Ils sont tous allés dans l’immense loge que Grande-Dame-de-la-Chanson avait eue rien que pour elle, et ils ont été encore plus contents quand ils ont vu que pour elle, on avait rempli le mini-bar.

Ensuite, ça a été le tour de Future-Star.

Future-Star est arrivée en faisant des grands mouvements avec la tête pour qu’on voie bien qu’elle avait des cheveux. Elle a chanté trois ou quatre chansons, et elle a fait le tour des tables en serrant toutes les mains et en disant des mots gentils à chacun. Elle avait quand même une façon bizarre de parler aux gens. Une façon qui disait : “vous avez vu ? Dans trois mois, je suis une star, et pourtant je suis pas bégueule, je serre vos mains de travailleurs”. Derrière elle, il y avait son manager, Tronche-de-Proxénète, qui se demandait s’il était pertinent de placer l’argent que Future-Star lui ferait gagner dans trois mois, ou s’il allait plutôt s’acheter une voiture de sport avec. Au petit sourire qu’il affichait, je pense qu’il venait de choisir l’option “voiture de sport”.

Moi, je n’avais JAMAIS entendu parler de Future-Star. Mais j’ai compris que Grand-Distributeur-International avait prévu un budget promo-marketing qui dépassait le P.I.B. de la Suisse pour la transformer en Star-Tout-Court, exactement comme la marraine avait transformé Cendrillon en Princesse. Et de ce point de vue, les sous, c’est au moins aussi efficace que la baguette magique : six mois après, Future-Star était effectivement à toutes les émissions de télévision, elle avait vendu 1,5 million de disques, et ma voisine refusait obstinément de croire que je l’avais “vue en vrai”.

Moi qui me trouvais là parce que je travaille un peu dans la musique (avec des musiciens pas-stars-du-tout), je me suis demandé pourquoi les cadres de Grand-Distributeur-International étaient aussi déférents, aussi respectueux et même carrément flagorneurs avec Future-Star et Grande-Dame-de-la-Chanson. Je me disais qu’ils étaient bien placés pour n’avoir aucune illusion sur ces deux femmes, qui étaient décoratives à la télé, mais dont ils connaissaient par coeur tous les défauts, et dont ils ne pouvaient que subir la bêtise crasse, la prétention mal-placée, l’ego démesuré, les caprices hystériques et tout un tas d’autres joies du même acabit. Comme en plus, dans ces deux cas, c’était uniquement l’argent de Grand-Distributeur-International qui avait changé une idiote sans talent en invitée permanente des émissions de prime-time, j’avais du mal à comprendre comment ils pouvaient faire semblant de croire qu’elles étaient vraiment devenues des déesses qui ne font jamais caca.

Et puis j’ai discuté avec Meilleur-Directeur-Artistique-de-la-Terre, qui est dans ce domaine le type le plus intelligent, le plus compétent et le plus chaleureux que je connaisse (il est tellement tout ça qu’il a été recruté par un label où il ne travaille QU’AVEC des artistes qui vendent les disques par millions). Quand il part sur un projet avec un chanteur à qui je ne confierais pas mes bébés (même en photo), Meilleur-Directeur-Atrtistique-de-la-Terre est toujours enthousiaste. Il adore raconter des anecdotes sur son métier, mais je ne l’ai jamais entendu émettre la moindre critique sur un chanteur, même pour dire que c’est quelqu’un qui mange salement ou qui a eu un geste d’agacement en 1976. Ca me sidère. Mais ce que j’ai fini par comprendre, c’est qu’une fois qu’il a changé un gars normal en Star de la Chanson, Meilleur-Directeur-Artistique-de-la-Terre y croit. Tout simplement.

Exactement comme nous, une fois qu’on a élu par défaut une grande gueule qui pique dans la caisse, on croit qu’il a vraiment la stature d’un Président de la République.

Réhabilitons un grand auteur

Certains soirs, pour faire mon intéressant, il m’est arrivé de monter sur une chaise, de me draper dans un torchon à carreaux, et de déclamer une poignée de vers avec des accès de lyrisme proportionnels à mon taux d’alcoolémie. Il s’agissait de l’extrait suivant :

‘C’est pas marqué dans les livres
Le plus important à vivre
C’est de vivre au jour le jour
Le temps c’est de l’Amour

Le lecteur attentif l’aura reconnue, il s’agit d’une chanson assez ancienne de Pascal Obispo. Une de ces fredaines pour pré-adolescentes qu’on entend une fois à la radio et qu’on se surprend à siffloter au volant de sa voiture quand le feu est au rouge (et que les neurones se croient autorisés à faire les andouilles parce que c’est l’heure de la récré).

Mais aujourd’hui, que le Gastéropode Lumineux m’ensevelisse sous ses étreintes hermaphrodites si je mens, je regrette.

Je regrette d’avoir fait rire autant de convives avinés aux dépends d’une chanson.

Je regrette la facilité dans laquelle je me suis vautré pour susciter le ricanement du con, qui jubile d’être moins seul quand il croit avoir trouvé encore plus con que lui.

Alors, que le Grand Escargot de Bourgogne m’accueille dans la rédemption si j’y parviens, je vais tenter de prouver à l’Humanité ébahie combien ces vers sont en fait l’Oeuvre d’un Grand Homme de Lettres, mieux : d’un Philosophe.

Allez ! On prend son cahier à grands carreaux, on marque la date d’aujourd’hui en haut à droite, on souligne en rouge, et on relit le texte :

C’est pas marqué dans les livres
Le plus important à vivre
C’est de vivre au jour le jour
Le Temps c’est de l’Amour

Alors certes, l’auteur utilise moins de vocabulaire qu’une grille de mots flêchés de Mickey Parade. On peut même ajouter que l’expression grotesque “marqué dans les livres” est plus chère aux élèves de petite section de maternelle qu’aux familiers du Lagarde & Michard. Et alors ? La licence poétique, c’est fait pour les chiens ? Vous croyez vraiment qu’il aurait dû chanter “c’est pas imprimé dans les livres” juste pour faire plaisir à une bande de pisse-froid chatouilleux sur la sémantique, alors que ça ne fait même pas le bon nombre de pieds ?

D’accord, la répétition du mot “vivre”, dans “le plus important à vivre / c’est de vivre…” semble renforcer le sentiment que le cerveau de l’auteur souffre d’une mauvaise irrigation en oxygène, conséquence probable d’un accident de naissance ou d’une hérédité consanguine. Mais si vous n’avez pas vu que le premier “vivre” est essentiel dans le texte car il rime avec “livres”, c’est que vous ne connaissez rien à la poésie ! La poésie, pour que ce soit joli, faut que ça rime ! Et avec “livres”, en dehors de “givre” , “cuivre”, “poursuivre” ou “bateau ivre”, y a que “vivre”, personne n’y peut rien : c’est une page où le dictionnaire de rimes est un peu aride.

Passons brièvement sur l’abyssale inculture revendiquée par la narrateur. On pourrait afficher un air supérieur et soupirer, en expliquant que l’invitation à “vivre au jour le jour” est “marquée” dans des tas de livres presque aussi connus que Steevy du Loft . Il y a là de quoi faire son malin à peu de frais en évoquant Horace et son Carpe Diem , et en persiflant que le célébrissime “cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie” de Ronsard dans les Sonnets pour Hélène n’est pas une ode à la gloire des fleuristes. Mais, voyez-vous, je ne le ferai pas. Pas aujourd’hui.

Aujourd’hui, j’ai envie de méditer cette affirmation étonnante, Le Temps c’est de l’Amour.

Une phrase qui touche au sublime.

A-t-elle été écrite sous l’effet d’une drogue puissante récemment mise au point dans le laboratoire secret d’un savant psychopathe ? Est-elle le résultat d’une séance d’écriture automatique, comme la pratiquaient les surréalistes en d’autres temps ? Ou bien ne serait-ce pas une formule lourde d’un vrai sens trop compliqué pour nos esprits gâtés par une époque cynique ? (Après tout, Pascal Obispo a peut-être été contacté par le Gastéropode Lumineux, lui aussi).

Peu importe, finalement. Ce qui est essentiel, ce qui fait la force quasi prophétique de ce texte, c’est que l’auteur nous livre enfin un moyen simple de répondre à toutes les grandes questions métaphysiques qui angoissent l’humanité depuis qu’un grand singe s’est mis debout sur ses pattes arrières : il suffisait de juxtaposer deux termes qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre, et de les chanter, en prenant des airs sérieux avec des trémolos discrets dans la voix. (Après, que ça fasse sens ou pas dans l’esprit de la midinette, hein… Du moment qu’elle achète le disque…)

Si le temps c’est de l’amour, alors la mort c’est isocèle. Si le temps c’est de l’amour, alors la clé à molette c’est l’horizon. Si le temps c’est de l’amour, alors la choucroute garnie c’est du carbone 14.

Si, enfin, le temps c’est de l’amour, alors mon cul, c’est du poulet.