★ Les chiens noirs du Mexique ★

M. LeChieur, gros mots sur les internets depuis 2002

Archives mars 2003

Le travail, c'est la santé

Il y a encore quelques mois, j’habitais dans une charmante commune rurale accolée à la grande ville. On quitte le centre-ville, on longe une rivière et des champs pendant à peine deux kilomètres, et on arrive dans un village où tout le monde se connaît. Au milieu, la place, avec sa boucherie, son bar-tabac, sa pharmacie, sa boulangerie… Le dimanche matin, tout est ouvert, on croise des têtes connues en achetant son pain, et on s’attarde au comptoir devant un petit café en refaisant le monde.

Soyez gentils, corrigez pour moi : mettez les phrases qui précèdent à l’imparfait.

Parce qu’évidemment, un lopin de terre respirable en pleine banlieue, ça ne plaisait pas à tout le monde. Alors, il y a un an, on a vu débarquer les bulldozers. Et, à la place du champ, hop ! Un lotissement ! Avec des grands panneaux en 4m par 3m : ” votre maison de ville à partir de… (et une somme que j’ai oubliée en euros) “. Oui, oui. ” Maison de ville “. Alors qu’on était en rase campagne… Les promoteurs immobiliers ont un goût avéré pour l’humour noir.

Et à côté des lotissements, que croyez-vous qu’ils ont construit ! Une grande surface blême, avec une galerie commerciale où le bar-tabac, la pharmacie, la boulangerie et quelques autres se sont installés fissa pour ne pas crever. Résultat, le petit centre du bourg, où on se retrouvait le dimanche matin, y en a plus !

Moi, comme tout le monde, j’ai quand même fait mes courses dans la grande surface blême. C’est moche, ça gâche un paysage que j’adorais, ça me fait hurler de désespoir, mais c’est quand même bien pratique, la station-service ouverte 24h sur 24.

A l’entrée du centre commercial, assise à un bureau tout neuf designé par un élève de Philippe Starck, il y a une très jeune femme, responsable des ventes ou quelque chose dans le genre. Elle était là dès l’ouverture, en septembre dernier, et je l’ai beaucoup observée en poussant mon caddie.

Elle n’était ni jolie ni moche, mais je la trouvais attendrissante. Le sourire commercial collé en permanence, la démarche sûre d’elle, le dos bien droit, les épaulettes de sa veste rembourrées, elle avançait vers sa mission avec un pas d’executive-woman-à-qui-on-ne-la-fait-pas, et qu’elle avait dû répéter pendant des heures devant sa glace. Elle respirait ses 50 kilos de naïveté, et malgré tout le mal qu’elle se donnait, on voyait bien que c’était son tout premier job, juste après la sortie de l’école.

Aujourd’hui, un peu plus de six mois après l’ouverture, cette très jeune femme devient de moins en moins jolie, et de plus en plus moche. Elle a le cheveu gras et des plaques rouges sur le visage, et beaucoup de maquillage pour cacher la misère. Elle s’est légèrement voûtée, ses épaulettes rembourrées commencent à se balancer dans le vide, et sa démarche est beaucoup plus hésitante qu’avant. Visiblement, elle porte sur elle les stigmates de la fatigue, du poids des responsabilités, et des petits chefs hurleurs à qui ça fait plaisir de piétiner les gens en arrivant le matin au boulot. Bienvenue dans le monde de la grande distribution, mademoiselle !

J’espère qu’un jour cette très jeune femme enverra chier son directeur, et qu’elle retournera sous le soleil (où elle peut redevenir plutôt jolie si la grande surface ne la mange pas trop vite).

En attendant, chaque semaine, quand je fais mes courses, je la regarde, et je me dis qu’elle est l’illustration vivante des ravages du travail sur l’espèce humaine. Moi-même, il y a quelques années, quand j’étais jeune et con, j’ai accepté des responsabilités qui me dépassaient parce que je me sentais flatté qu’on me les propose : même boulot qu’avant, même salaire minable, mais en plus, je devenais bénévolement le seul maître à bord du bidule (et donc aussi, le seul à qui on vient demander des comptes, vu que le bidule n’allait pas très bien, à l’époque : en fait, j’avais accepté sans le savoir le poste de fusible). Trois mois après, j’étais plongé dans les pires emmerdements, je commençais à développer gentiment ma petite dépression et je ne dormais plus la nuit. Ca fait cinq ans ce mois-ci, et je ne m’en suis toujours pas bien remis.

Mais j’ai une stratégie pour changer tout ça.

Je joue au loto toutes les semaines.

Voyages

Me voilà de retour, et je n’ai pas grand-chose à dire de plus qu’avant.

Ces jours-ci, je fais comme tout le monde, j’essaie de ne pas sombrer dans l’anti-américanisme primaire. C’est pas l’exercice mental le plus facile, surtout quand on est pétri de contradictions comme moi : au moment même où je tape ces lignes, je me surprends en train de boire un coca et de fumer une Camel. Je me dégoûte.

Je viens de visiter un site particulièrement nauséabond qui appelle au boycott des produits français, avec une liste des entreprises à éviter.

Ils ont mis “Vivendi”, mais pas “Universal”, pas fous les anti-froggies. Ils seraient obligés de se priver de tout plein de bons chanteurs américains WASP qui soutiennent leur gouvernement, ce serait dommage.

Y aussi une boutique de merchandising, où l’on peut acheter des t-shirts qui disent “give war a chance”. Si c’est pas la preuve que bouffer des OGM à tous les repas, ça finit par détruire le cerveau…

Pour me remonter le moral, je me dis que les Etats-Unis sont aussi la patrie de Paul Auster, d’Art Spiegelman et de Woody Allen, et qu’au moins ces trois-là ne sont pas en train de hurler avec les loups, mais je sais aussi que c’est faux. Leur patrie, à tous les trois, c’est pas les Etats-Unis, c’est Manhattan, une toute petite enclave respirable dans un pays de cons… (Et merde ! Voilà que je redeviens primaire).

Pouf-pouf.

C’est Manhattan, disais-je. La ville où les autres cinglés ont frappé en septembre 2001, preuve qu’ils sont vraiment totalement tarés, eux aussi.

Bon voilà.

Ca fait quatre jours que je cherche des américains sympathiques dans mes références culturelles. Ca ne sert à rien, mais ça m’aiderait psychologiquement.

J’en ai trouvé quelques-uns : Alfred Hitchcock, Les Rolling Stones, John Lennon, Sting, Bono, Roger Moore, Charlie Chaplin, Jimi Hendrix… Ah bin non, merde, ils sont tous britanniques, ceux-là.

Remarquez, il va aussi s’écouler un bon siècle ou deux avant que j’aie à nouveau envie d’aller à Londres…

Tant pis. J’irai une fois de plus en Belgique, patrie de Franquin, Van Eyck, Matisse, Simenon, Arno et Brel, et je boufferai des frites en cornets avec des pistolets aux crudités. Ca me changera du MacDo et ça me fera peut-être oublier une heure ou deux qu’on est vraiment une espèce humaine de merde.