★ Les chiens noirs du Mexique ★

M. LeChieur, gros mots sur les internets depuis 2002

Archives juillet 2004

Such a perfect day

Aujourd’hui, j’ai bu un petit café tranquille, puis j’ai fait un peu de jardinage, et j’ai récupéré les petits chez la nourrice. Leur mère était partie se promener avec la sienne (de mère), alors on a mangé tous les trois, on a joué un peu et on a fait la sieste. Après, on est allés se promener, on a acheté des fruits pour le goûter, on a testé le toboggan au square. Puis on est rentrés, on a joué dehors pendant une heure avec le chien Pépère, j’ai cuit des pâtes, leur mère est rentrée avec la sienne (de mère), j’ai lu De la petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête[1], et ils se sont couchés. Là, je me suis fait couler un bain, je vais me siroter un Perrier glacé en barbotant avec mon bouquin, et dodo. Demain matin, je vais faire une interview qui ne m’apportera sûrement pas le prix Albert-Londre, mais le sentiment d’avoir bien fait mon boulot et, quand même, un gentil scoop. Banal, hein ?

Oui, mais y avait le rayon de soleil, pile où il faut. L’odeur de l’herbe coupée. Les câlins à l’ombre du cerisier. Les petites voix qui disaient “mon papa” toutes les cinq minutes. Les petits yeux qui se fermaient : “serre fort, mon papa”.

Alors je me suis surpris à fredonner une chanson douce. Et ma fille s’est arrêtée net sur le toboggan, en disant à son frère : “chut ! écoute la musique à papa”. Ca faisait comme ça :

  • Just a perfect day,
    Drink Sangria in the park,
    And then later, when it gets dark,
    We go home.
    Just a perfect day,
    Feed animals in the zoo
    Then later, a movie, too,
    And then home.

    Oh it’s such a perfect day,
    I’m glad I spent it with you.
    Oh such a perfect day,
    You just keep me hanging on,
    You just keep me hanging on.

    Just a perfect day,
    Problems all left alone,
    Weekenders on our own.
    It’s such fun.
    Just a perfect day,
    You made me forget myself.
    I thought I was someone else,
    Someone good.

    Oh it’s such a perfect day,
    I’m glad I spent it with you.
    Oh such a perfect day,
    You just keep me hanging on,
    You just keep me hanging on.

    You’re going to reap just what you sow,
    You’re going to reap just what you sow,
    You’re going to reap just what you sow,
    You’re going to reap just what you sow…

(Lou Reed)

C’était exactement ça. Il est fortiche, Lou Reed. En 1972, ce mec avait prévu que cette journée-là arriverait un jour à quelqu’un. Chance, c’est tombé sur moi.

Note

[1] un livre que je vous recommande si vous avez des moins de cinq ans à la maison

Le cadeau pour les maîtres

A l’école, vers la fin de l’année scolaire, une tradition tenace semait chaque année le mystère et la conspiration : le cadeau pour les maîtres. Un samedi de juin, les grands enfourchaient leur vélo, et s’en allaient faire la collecte dans les fermes. Pour l’occasion, tout le village se mélangeait pacifiquement : ceux d’en haut avec ceux d’en bas, ceux de la Main Rouge avec les autres, et les vieilles rancunes s’oubliaient le temps d’une louable quête : rapporter l’argent nécessaire pour le cadeau de fin d’année des deux instituteurs de l’école.

Partout, on leur ouvrait grandes les portes, même quand il n’y avait plus d’enfant à scolariser. On sortait une bouteille de cidre pour l’occasion. Du doux, quand même, pour les bézots. Parfois, on posait une assiette de biscuits sur la grosse table en chêne. Ceux qu’on achetait en vrac, au kilo, dans des sacs transparents liserés de rouge. Ceux que le supermarché proposait pour les chiens, mais qui avaient le goût magique du rituel et de l’interdit.

La folle équipée du cadeau pour les maîtres, c’était une journée qu’on attendait depuis septembre. Une expédition qui avait déjà le goût des foins et des grandes vacances. Le dernier jour de classe, les grands qui partaient en sixième, leur dictionnaire neuf sous le bras, refilaient les bonnes adresses à leurs successeurs : n’oubliez pas d’aller chez le père Machin. Ca fait un détour, mais le cidre est bon, et c’est pas le genre à lésiner sur la rincette.

Le samedi soir, les preux chevaliers sur leurs fiers destriers aux guidons retournés rentraient chez eux avec le produit de leur collecte. Le plus souvent en titubant : quinze à vingt coups de cidre, même du doux, ça use les plus rétus. Et immanquablement avec une chiasse mémorable. Mais cette fois-là, les parents ne disaient rien, c’était une chiasse pour la bonne cause, une diarrhée rituelle qui annonçait le collège et les cours d’anglais. Alors ils couchaient leurs grands avec un sourire bienveillant, et comptaient les pièces de monnaie chèrement gagnées en se demandant ce qu’on allait bien pouvoir acheter avec ça.

Immanquablement, j’étais banni de ces virées. J’étais le fils du maître, le félon qui aurait pu éventer le secret ; alors on m’évitait, on se chuchotait le rendez-vous quand j’étais loin, en se donnant des airs d’agents du effbihaille. Je regardais partir mes copains, avec un sale pincement au cœur. Je rentrais à la maison en pensant aux coups de cidre et aux biscuits blancs, et déjà ma mère prenait les choses en main. Celle de Franck n’allait pas tarder à l’appeler, en cachette de mon père, pour lui demander des conseils pour le cadeau. Mon père choisissait alors le beau livre qui l’intéressait, on le réservait à la librairie, et on notait soigneusement les références. Le soir de la remise des prix, le maître feindrait l’étonnement ravi en déchirant son papier doré.

Mes copains n’ont jamais su combien cette chiasse-là a pu me manquer.