★ Les chiens noirs du Mexique ★

M. LeChieur, gros mots sur les internets depuis 2002

Archives août 2004

Mémères

Bon, d’accord, les quadrupèdes ne me sont pas totalement indifférents. Tout à l’heure, il y en avait un qui dormait sur mon épaule pendant que l’autre se laissait caresser distraitement la tête, et je me disais que c’était bien reposant, tout ça.

Mais alors s’il y a un truc qui m’énerve, ce sont les mémères à chienchiens, et toute l’économie qui s’y rapporte.

Pourtant, aujourd’hui, j’ai emmené mon clebs chez Coiff’Toutou.

Je sais, c’est vicieux. Mais ça fait des semaines qu’il se traîne à cause de la chaleur, et je me suis dit que c’était l’occasion d’un nettoyage complet. Et puis, quand c’est moi qui lui donne son bain, j’ai mes pudeurs. Je touche pas aux organes de l’entre-patte, ça me débecte. Comme c’est là qu’il se pisse dessus prioritairement, c’est une zone qui pue encore plus que les autres. Je me suis donc dit que la toiletteuse, ça allait être l’occasion de lui virer les poils qui donnent chaud, et de désinfecter la zone qui schlingue.

Donc, on est entrés dans la quatrième dimension. Lui tout essoufflé à tirer comme une andouille sur sa laisse, moi un peu énervé de me compromettre dans ce genre d’endroit. La fille a tout de suite donné le ton : “Ah ! C’est Domino ! Bonjour Domino !”. Moi, l’être humain qui me démenais à l’autre bout de la laisse, je pouvais crever : la courtoisie, c’est fait pour les chiens. Elle devrait se méfier, pourtant, si elle veut des sous : j’ai pas suffisamment confiance en mon chien pour lui refiler mon code de carte bleue. Et même s’il le savait, il serait incapable de le composer, avec ses grosses pattes gauches.

Comme je me remettais doucement en respirant avec le ventre, la fille en rose a posé la question qui hébète : “Qu’est-ce qu’on va lui faire ?”. Au début, j’ai cru que j’avais mal entendu, alors je lui ai demandé de répéter. Comme elle s’obstinait, j’ai cru qu’elle blaguait. A la troisième reprise, j’ai compris qu’elle voulait vraiment que je lui dise “ce qu’on allait lui faire”.

J’ai failli répondre “eh ben vous lui lirez des passages de Bergson en lui massant le dos avec des huiles essentielles, et s’il a soif vous pouvez lui offrir une petite tisane”, mais je suis pas sûr que les aliens qui travaillent dans des salons de toilettage pour chiens partagent mon sens de l’humour. Alors j’ai demandé qu’on lave ce qui pue, et qu’on coupe ce qui dépasse. Texto. La fille a souri, avec un air dont j’aurais dû me méfier, et elle m’a demandé de repasser dans deux heures.

Qu’ai-je fait ? Par la moustache de Pleksy-Gladz, qu’ai-je fait ? J’ai abandonné une bête pour qui j’ai de l’estime (malgré ses lacunes) aux mains d’une folle !

Quand je suis revenu, deux heures après, un chien qui m’était inconnu m’a fait la fête. J’ai tourné autour de la bête avec un air méfiant, je l’ai reniflé, mais ça ne ressemblait à rien. Alors j’ai dit “Domino ?”, en faisant la tête de celui à qui on ne la fait pas, et l’animal a remué la queue. Pas de doute : la folle avait transféré le cerveau de ma bestiole dans le corps d’un chienchien à Mémère.

Cet imbécile est méconnaissable. Poils rasés, tronche taillée façon clebs de concours, il ne lui manque qu’un noeud rose entre les oreilles.

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Lui, le chien qui passe son temps à se rouler dans la merde, à se lécher les couilles et à fouiller dans les poubelles, elle me l’a transformé en bébête à concours.

Et vous ignorez encore le pire : quand elle a eu fini de lui couper les poils, elle l’a aspergé avec un spray. Naïvement, j’ai pensé que c’était un peu d’antipuce, à titre préventif.

C’était du parfum.

A la vanille.

Moyennant 36 euros, quand même, j’ai donc chez moi un chien qui sent la teenager des années 80. C’est vous dire si je suis pas peu fier.

Ron-ron

Ca fait donc 12 jours qu’on a trouvé Le Chat dans son tas de bois. Et une semaine qu’il est sevré. Heureusement, d’ailleurs. Vous avez déjà essayé de donner le biberon à un chaton ? Faut surtout pas être pressé.

Après avoir essayé de lui faire subir les pires outrages pendant une grosse semaine, le chien le plus bête de l’Ouest s’est calmé, et les deux bestioles commencent à s’entendre. Sauf pour les histoires de bouffe, évidemment. On ne rigole pas avec ces choses-là, chez les quadrupèdes.

En revanche, l’axiome selon lequel je tombe toujours sur les animaux les plus bizarres de la création continue de se vérifier : j’ai le sentiment que ces deux-là ont de graves problèmes d’identité.

Le gros clebs traîne sa peine en lâchant des soupirs déchirants, parce que je refuse qu’il monte ronronner sur mon ventre. Il n’arrive pas à admettre qu’avec ses 30 kilos de pestilence et ses griffes comme des poignards malais, nos relations ne pourront jamais atteindre le degré d’intimité auquel il prétend. Quant au petit, il ne me lâche pas d’un coussinet. Quand il ne dort pas sur mon ventre ou dans mon cou, il passe son temps à me lécher l’oreille. J’avais jamais vu de chat faire ça. Je ne sais pas ce que ça signifie chez eux, mais chez les chiens, c’est un signe de soumission absolue. D’ici à ce que je me retrouve propriétaire d’un chien qui voudrait être chat, et d’un chat qui se prend pour un clebs, y a pas loin.

Comme disait ma boulangère, on est bien peu de choses.

B-A, BA

Ce qui était pratique avec les écoles rurales, c’est le côté rural, justement. Dans celle que j’ai fréquentée, il y avait deux classes, deux instits, et une bande de mômes de 4 à 12 ans.

L’année où j’ai fait ma première rentrée, en grande section de maternelle (à quatre ans et demi, le luxe !), on n’était que deux petits, Sandrine et moi. Comme il y avait des brouettées de CP et que les cubes en plastique ne nous passionnaient que très moyennement, on a fait comme les autres : on a appris à déchiffrer les mots que la maîtresse nous distribuait sur de minuscules paperoles.

Ca fait que pour mon cinquième anniversaire, je savais lire.

“Ah oui, tu dis que tu sais lire…”, me disait la dame de service de l’école en passant la serpillière sur le ballatum. “Mais pas tous les mots, quand même !”, ajoutait-elle avec un regard suspicieux.

Moi, assis sur sur le bureau de l’instit, j’essayais de comprendre : comment ça, pas TOUS les mots ?

“Bin oui. Tu peux pas savoir lire les MOTS COMPLIQUES. T’es trop petiot”.

Je me souviens de cette soirée-là comme si c’était hier, parce que c’est un moment-clé de mon existence. C’est pas rien, le jour où on découvre que les adultes peuvent être complètement cons, des fois… Alors je lui ai proposé de me tester. Qu’elle me fasse lire des mots qu’elle jugeait compliqués, elle verrait bien.

Elle a posé son balai-brosse contre la fenêtre, elle est allée chercher le dictionnaire Larousse dans les étagères, et elle a commencé à salir le beau tableau noir qu’elle venait pourtant de nettoyer à l’éponge. Elle a écrit quelques mots que j’ai oubliés depuis, en caractères bâtons, et j’ai fait mon petit singe savant. Alors elle a froncé les sourcils, elle a mouillé son index et elle a tourné longtemps les pages du dictionnaire. Au bout d’un moment, son visage s’est éclairé, et elle a tracé lentement “ANTICONSTITUTIONNELLEMENT” en faisant crisser la craie.

Alors j’ai lu “anticonstitutionnellement”.

Elle a émis un long sifflement entre ses dents. Puis elle m’a regardé comme si elle ne m’avait jamais vu, comme si je venais pas la voir tous les soirs faire le ménage de la classe, comme si j’étais pas l’habituel merdeux de l’école qu’elle avait toujours dans les pattes.

“Ah la vache !”, elle a dit. “C’est bien vrai que tu sais lire ! Pis TOUS LES MOTS, en plus !”

Dans le tas de bois

Petite semaine de retour aux sources, chez mes parents. C’était cool. J’aime bien cette grande maison, j’aime bien le verger aussi. Il y a un coin où il y fait toujours frais, juste sous le tilleul. Les branches rejoignent celles du noisetier, ça fait une sorte de tonnelle naturelle.

Bref. L’autre jour, on déjeunait sous l’arbre, tranquillement, quand on a entendu des couinements qui venaient du tas de bois. D’abord j’ai cru que c’était le chien de ma grand-mère, un yorkshire un peu aigri qui n’aime pas trop quand mon grand couillon de clebs se promène dans le coin. Mais non, ça venait réellement de dessous les bûches. Alors je me suis levé, et j’ai pris mon courage à deux mains pour débusquer le rat.

Comme j’avançais en faisant du bruit pour la faire fuir, la bête a sorti une tête étonnée entre deux souches. Cette tête-là (en plus petit, parce que c’était il y a une semaine, et que son problème de malnutrition a été grandement enrayé depuis) :

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D’après le vétérinaire, cette bestiole avait quatre semaines quand je l’ai trouvée, et elle a été chassée par sa mère à cause des dents, trop précoces : les petits crocs de chats, ça fait vachement mal pendant la tétée. Accessoirement, c’était aussi un sac à puces de première catégorie.

Je vous passe les détails : cris horrifiés de ma mère qui ne veut plus d’animaux domestiques, biberons, etc… Sachez seulement que la bête a officiellement intégré ma maison, et que mon fils a décrété que c’était son chat. Restait à lui trouver un nom. On a fait preuve d’une originalité débordante : on a décidé de l’appeler “Le Chat”. Comme celui de Gaston Lagaffe.

Maintenant, il faut habituer mon chien stupide à la présence de l’étranger. Au début, je me demandais quelle option le vieux clebs allait choisir : bouffer la jeune recrue, ou jouer avec (ce qui revient au même, vu qu’il bouffe tous ses jouets)? Raté. Il essaye simplement de le niquer. J’ai jamais vu mon chien dans un état pareil : il frétille de la queue en permanence, passe son temps à sentir le cul du chat, et arbore une gigantesque carotte au niveau de l’entre-pattes. Le jour de la trouvaille, il a même tenté de faire subir les derniers outrages à la jambe droite de mon 501. La cohabitation s’annonce difficile.

Mais ce soir, le chien et le chat ont fini par s’endormir. Le premier à mes pieds, le second dans le creux de mon cou, puis sur mon ventre. Ca faisait longtemps que j’avais pas entendu ronronner un petit chat allongé sur moi.

Ça requinque.

Météo

Il y a bien des années, un rebouteux habitait dans la petite maison en briques, tout au bout du village.

Les rebouteux, c’est très utile dans mon coin. Parce que ça soigne le carreau. Le carreau, c’est une maladie un peu confuse, qui ne frappe que les normands, et qui fait mal au ventre. On s’en débarasse en se faisant toucher. Ou alors, en consultant un vrai médecin inscrit à l’ordre. Mais là, il peut y avoir des surprises : je connais une fille qui était allée voir le docteur parce qu’elle trouvait que le carreau la lançait quand même plus que d’habitude. Le toubib lui a pas touché le ventre en faisant des incantations bizarres, mais il lui a annoncé qu’elle était enceinte depuis six mois !

Bref, le rebouteux, c’était un gars qui n’aimait pas trop la concurrence. Alors forcément il détestait cordialement le clergé. Quand le temps menaçait, il annonçait d’une voix de stentor : “Ah ! ça ! Il va sûr’ment nous tomber que’ques curés pis que’ques bonnes soeurs, aussi !”.

Comme quelques bonnes âmes du village s’en étaient émues à l’office, le curé de la paroisse vint lui rendre visite, histoire de vérifier les dires de ses grenouilles de béniter, et, éventuellement, de remettre le pêcheur dans le droit chemin.

“Bonjour, père Machin !
- Bonjour, m’sieur le curé.
- Ah, ça ! Le temps est couvert, aujourd’hui…
- Ah ben on peut le dire, m’sieur le curé.
- Il va nous tomber quelque chose…
- Ca se pourrait bien, m’sieur le curé.”

Voyant que le gars se méfiait, le curé décida de lui forcer un peu la main :

“Ca serait-ti pas quelque curé ? Et quelque bonne soeur, aussi ?
- Oh oui, m’sieur le curé. Sûrement que’ques saloperies dans ce goût-là !”