★ Les chiens noirs du Mexique ★

M. LeChieur, gros mots sur les internets depuis 2002

Archives septembre 2004

Brève de fnac

Le type arrive en coup de vent, n’accorde pas un regard aux rayons, se dirige directement vers le vendeur au gilet vert. Il a des habits qui disent “je gagne beaucoup d’argent, j’ai un poste important au service commercial de ma boîte, ça explique mon arrogance”.

Ses vêtements disent aussi qu’il a une quarantaine d’années, un compte en banque bien garni, une grosse voiture qui fait “vroum” et pas trop de complexes.

“Il me faut un bouquin de Marc Lévy”, il explique. “Et si c’était un homme, quelque chose comme ça.
- Si c’est un homme ?
- Ah oui, c’est ça. Et si c’est un homme. Je suis con : je l’avais noté sur mon papier. C’est ma fille qui vient de m’appeler sur mon portable. Elle en a besoin en urgence.
- Oui, c’est très étudié dans les collèges.
- Ah bon ? C’est un polar ou quoi ?
- Pas vraiment. Plutôt un témoignage de Primo Levi.
- Ah, c’est Primo Levi ? Pas Marc Lévy ? Ils sont deux ?”

Le vendeur a été décevant. Il n’a pas répondu “ouais, deux. Comme tes neurones”.

Ma saison préférée

zimageAutour de moi, ça râle, ça se plaint et ça regrette les beaux jours. Moi, je jubile : ami lecteur, si tu habites comme moi dans l’hémisphère nord, te voilà en automne.

Ah ! L’automne ! La saison des châtaignes, des champignons et des coquilles Saint-Jacques… Le temps béni où on parfume toute sa maison en faisant des confitures de mûres. L’heureux moment où on ne se sent plus coupable de ne pas jardiner, de ne pas faire de sport, et de ne pas vivre une vie de con en maillot de bain sur les plages surpeuplées.

L’automne, saison adorée où il fait bon se peletonner dans le train ou dans le bistrot, avec un bon vieux Simenon et un Agatha Christie des familles.

L’automne, saison des pluies qui embuent les vitres, de la nuit qui tombe toujours trop vite, et des dimanches où l’on se fait si délicieusement chier.

L’automne, saison où les ports et les plages se sont enfin vidés des nuisibles qui gâchent la vue, où on respire un air glacé en pensant au petit café qu’on va s’offrir pour se réchauffer.

L’automne, saison où on épluche les châtaignes en écoutant la météo marine, où on se fait une bonne vieille soupe à l’oseille et aux pommes de terre, où on peut même se bricoler une tartiflette sans qu’un imbécile sain de corps et d’esprit n’y trouve à redire en croquant dans son insipide melon.

L’automne, où la lumière est d’autant plus belle qu’elle est rare, où l’air sent bon, et où les cons se cachent parce que ça gèle leurs précieux glaouis.

L’automne, ma saison préférée.

Comme me disait Zako 3000, un gars qui a tout le temps froid depuis qu’il a quitté ses lattitudes natales “t’es vraiment un connard de Normand, toi !”. Et c’est vrai, hélas : j’adore le froid, la pluie, la nuit Je trouve tout ça merveilleux à regarder, je trouve qu’on se sent mieux vivre quand on grelotte légèrement. D’ailleurs, mes rêves d’exotisme sont sur la route de Terre-Neuve. Ils sentent le poisson séché et ils brûlent comme des engelures. Un jour, j’irai là-bas, en cargo. On y a sa cabine à soi, on est seul tant qu’on veut, on longe des côtes magnifiques, et personne ne vient vous parler de la dernière émission de Marc-Olivier Fogiel.

La mer, le calme, et pas de gens : donnez-moi des sous pour me payer le voyage, je vous débarrasse le plancher tout de suite.

Les poissons rouges sont des cons

Certaines personnes prétendent que j’aime les bêtes. C’est faux. Il y en a que je hais : les teckels, les caniches-à-sa-mémère, les guêpes, les huissiers de justice et les poissons rouges.

Comme le hamster dans sa roue, le poisson rouge mène une existence vaine que nulle chaleur humaine ou animale ne viendra jamais éclairer. Et, contrairement au hamster, à la souris blanche ou au rat commun, il n’a aucune chance de donner un jour son corps à la science ni, subséquemment, l’insigne honneur de faire avancer la Recherche et le chiffre d’affaire des fabricants de rouge à lèvres.

Le poisson rouge est con, le poisson rouge est vain, le poisson rouge est un nuisible qui s’ignore.

Observez attentivement un poisson rouge : nulle reconnaissance dans ses yeux, quand vous lui donnez sa pincée de bouffe quotidienne. Nulle gratitude quand vous lui changez son eau pour lui éviter l’asphyxie. Aucun jeu, aucune caresse ne sauraient le détourner de ce pour quoi il a été programmé : tourner comme un abruti dans son bocal en attendant une mort inexorable.

Le poisson rouge est une grosse merde aux nageoires atrophiées, et je pèse mes mots.

Que croyez-vous que la nourrice offrit à mes enfants, le jour des grandes vacances ?

Deux splendides spécimens de poissons rouges.

Ma fille décida incontinent d’appeler le sien “Némo”. Pas à cause de Walt Disney ni de Jules Verne, qu’elle ne connaît ni l’un ni l’autre, mais parce que celui de sa copine s’appelait déjà comme ça. Mon fils, plus original, opta pour “Le Jaune”. Soit ce petit garçon est un Picasso ou un André Breton en puissance, soit il est daltonien.

Qui s’occupa de “Némo” et “Le Jaune” matin et soir ?

Moi.

Le premier jour, je ne vous cache pas que j’ai dû salement réfréner les pulsions sadiques qui me secouaient l’adrénaline. Ah ! La tentation délicieuse de prendre ces bestioles dans mon poing, et de serrer, serrer encore, serrer plus fort, jusqu’à en faire du nuoc mam frais en libérant ma haine dans un grand rire carnassier…

Au lieu de ça, je leur ai filé une pincée de poissons séchés, ces saloperies-là sont cannibales en plus.

Le deuxième jour, j’ai eu envie de tester des tas de trucs : leur résistance à l’eau de javel, leur capacité à nager dans l’eau bouillante, leurs chances de survie dans un four à micro-ondes 850 watts, leur aptitude naturelle à l’apnée, leurs réactions en cas d’indigestion massive.

Bref. J’ai fomenté mille complots à leur égard.

Et puis mes enfants se sont levés de bon matin, ils sont allés directement faire des bisous au bocal où tournaient les deux électro-encéphalogrammes plats, et j’ai eu des remords. Alors j’ai continué à m’occuper des deux merdasses orangeâtres, en me disant que tous les animaux sont des êtres humains comme les autres, comme disait Sophie Marceau à la télévision.

J’ai fini par m’habituer. Pire : eux aussi se sont habitués. Je n’aurais jamais cru que des poissons rouges puissent se diriger spontanément vers le gars qui leur apporte la bouffe. En ça, ils ne différent pas tellement du chien, du chat, ni des mômes.

Comme mon chat est mon chat, il est sérieusement attaqué du bulbe rachidien. Normal, je n’ai jamais eu que des bêtes dont la stupidité atavique confinait à la Grâce. Mon chien, par exemple : depuis que le chat est à la maison, il a de sérieux problèmes d’identité. Ca fait un mois qu’il boit du lait, fait ses griffes, passe son temps à dormir sur le rebord de la fenêtre (avec le gros cul qui dépasse dans le vide) et joue avec mes lacets quand j’essaie de les nouer[1]. Si c’était un Yorkshire, ce serait déjà drôle, mais avec ses 25 kilos de masse musculaire, ça touche au sublime.

Donc, mon chat. Ca ne fait pas deux mois qu’il est à la maison, mais son cortex imbécile est déjà traversé de courts-circuits fulgurants : il passe son temps penché au-dessus du bocal. Pas pour pêcher les poissons, ce qui serait un comportement normal pour une bestiole de cette espèce. Mais juste pour boire leurs 8 litres de flotte, alors qu’il a déjà un bol d’eau propre tous les jours à côté de ses croquettes.

A votre avis, que faisaient les poissons à l’approche du félin ? Ils remontaient à la surface, jusqu’à lui toucher le nez, avec l’ouverture qui leur sert pour avaler la nourriture (je n’ose pas appeler ça “une bouche”). Ces tubes digestifs à branchies pensaient qu’il venait les nourrir !

J’écris à l’imparfait, parce qu’hier matin, Némo flottait sur le dos comme un bateau ivre. L’eau était toute trouble, j’avais oublié de la changer à temps : j’en ai presque éprouvé de la peine.

Et là, l’humiliation. Il a fallu que je me tape 60 bornes aller-retour jusqu’au magasin, rien pour acheter un poisson rouge à 2,50 euros (en embêtant la dame pendant 20 minutes pour qu’elle me trouve un exemplaire RIGOUREUSEMENT identique à l’autre saloperie), et ce juste avant que les deux minuscules ne rentrent de l’école avec leurs doigts pleins de chocolat et leur “cahier de liaison”[2].

Pire. Je me suis fait expliquer tout ce que l’homme sait du poisson rouge : sa vie, son oeuvre, ses maladies, ses ennemis. J’ai appris qu’il fallait changer l’eau tous les 2-3 jours, pas tous les vendredis comme je faisais jusque là. J’ai acheté un petit flacon qui sert à “inhiber” le chlore de l’eau du robinet. J’ai noté qu’on ne devait jamais les plonger dans l’eau froide, mais garder une température à peu près constante. Je me suis étonné, en apprenant qu’il fallait leur faire respecter une journée de jeûne par semaine. Je me suis fait expliquer les subtilités du bulleur. Bref, je me suis passionné pour ces raclures de la création.

Comme quoi, on est capable de tout pour l’amour de ses enfants. Si ça se trouve, dans une vingtaine d’années, ma fille me ramènera un huissier de justice à la maison. Et peut-être même que je serai capable de me comporter avec lui comme avec un être humain[3].

Notes

[1] Ne croyez surtout pas que j’invente pour faire mon intéressant : tout ça est rigoureusement authentique !

[2] oui : le 2 septembre dernier, j’ai emmené deux enfants pour qui j’ai une tendresse bourrue se faire reformater l’imaginaire par l’institution qui m’a le plus traumatisé, celle qui a des craies, un tableau, des bancs, et des tas de réponses aux questions qu’on ne se posait pas. J’ai honte

[3] Je demanderai quand même à voir son carnet de vaccination, on n’est jamais trop prudent