★ Les chiens noirs du Mexique ★

M. LeChieur, gros mots sur les internets depuis 2002

Archives mai 2005

C'est clair

J’adore le train. Je m’installe en zone fumeur, je prends mon bouquin, je rêvasse un bon coup… On se sent porté, bercé, entouré de silence. Ah, que c’est bon !

Sauf le vendredi soir.

Le vendredi soir, le train c’est la merde. C’est rempli de jeunes qui rentrent chez eux, histoire de soutirer du fric à leurs vieux parents. Avec ça, ils vont aller se rouler dans le stupre et fumer des trucs bizarres, ça me dégoûte. De notre temps, on fumait des pétards, on se marrait. Eux, ils roulent des “p’tits bédots”, que je sais même pas comment que ça s’écrit. Les jeunes, c’est rien que des cons.

Le vendredi soir, dans le train, y a des portables qui sonnent, et des autistes qui répondent très fort, en disant “c’est clair” et en se calant une main sur l’oreille.

Quand j’avais quinze ans et que je rentrais chez mes parents en micheline, j’en profitais pour tripoter ma fiancée. Eux, non. Ils préfèrent caresser leur téléphone-appareil-photo-télévision qui va sur le net et qui moud le café. La semaine dernière, y en avait deux qui discutaient, j’ai cru qu’ils parlaient de leurs organes génitaux : “Ah le mien, d’accord il fait neuf centimètres mais tu verrais l’autonomie que j’ai avec ça !”. J’ai craint un moment pour l’amour-propre du gars, mais tout allait bien : il parlait de son petit Samsung.

Au rayon romantisme, aussi, c’est des cons. De mon temps, on s’enivrait de poésie. On chantait l’amour avec Eluard et Aragon, on était désespérés, on clamait des vers inoubliables en buvant comme des trous. Eux non. Ils connaissent pas Aragon, leur référence c’est Rocco Siffredi. A quinze ans, je gueulais “mon amour, ma déchirure”. Ils braillent “Ma bonnasse, mon éjac faciale”. Sur la banquette en face de moi, y avait un jeune couple à peine post-pubère qui se roulait des pelles pour passer le temps. A un moment, le gars a expliqué ses projets à la fille. On aurait dit un scénario de film porno crapoteux. Moi, si j’avais dit le tiers de tout ça à ma chérie de l’époque, je me serais pris une bonne baffe. On n’en parlait pas dans ces termes-là, mais qu’est-ce qu’on pratiquait ! Eux, non. Ils utilisent des expressions qui choqueraient Marc Dorcel, mais ils restent tranquillement assis à compter les boutons qu’ils ont sur la tronche. Ah, les cons !

Le vendredi soir, le train, c’est vraiment l’horreur. Heureusement, sur ma ligne, les boutonneux descendent assez vite. Après, y a plus personne pour dire “c’est clair” 157 fois, je peux reprendre mon bouquin tranquille, et finir le trajet en goûtant ma solitude en expert.

Sauf la dernière fois. Au moment où j’ai remis le nez dans mon Simenon, y a deux retraitées qui sont entrées en jacassant. Deux très vieilles pies, avec des voix très désagréables, qui disaient “du reste” à chaque phrase. Elle n’avaient pas vu qu’on était en fumeur. Alors j’ai sorti une cigarette, je l’ai allumée, et j’ai soufflé la fumée très fort. La première a frisé l’apoplexie, prête à appeler le contrôleur pour lui signaler la présence d’un blouson noir, mais l’autre a compris leur erreur. Elles se sont enfuies en poussant des cris d’orfraie, j’ai retrouvé mon silence.

J’ai fait mon jeune con, quoi. Sacré nom, ce que c’est bon.

Crise d'adolescence

Et voilà !

On leur donne le biberon, on veille jalousement sur leur croissance et leur épanouissement, on essaie de leur donner la meilleure éducation possible… Et puis ils grandissent trop vite.

Alors qu’ils ne pouvaient pas se passer de nos genoux, de nos câlins et de notre présence, les voilà qui feignent de nous ignorer quand on les croise dans la salle de bains. Ils sortent le soir, avalent n’importe quoi, rentrent aux lueurs de l’aube, et font la grasse matinée jusqu’à 14 heures. Nous, pendant ce temps-là, on s’active pour leur offrir des conditions de vie suffisamment dignes, et pour leur mitonner des petits plats qui ne susciteront qu’une moue boudeuse.

Le mien disparaît toutes les nuits, maintenant. Quand il revient, c’est un véritable zombie. A peine un signe de tête, et il s’affale dans le canapé pour récupérer de ses frasques. Il a des fréquentations de plus en plus douteuses, je crois même qu’il se bat.

Alors j’attends ses retours, le coeur serré. Et je savoure tant que je peux ces trop brefs instants de complicité qu’il accepte encore de m’accorder parfois.

Les chats, c’est vraiment des ingrats.

Avoiiiiiir un bon copain...

Ca faisait bien longtemps que je ne vous avais pas donné de nouvelles de mes deux imbéciles à quatre pattes. Voilà donc une lacune que je vais m’efforcer de combler.

J’avais raison de m’inquiéter : si le chat croit vaguement que je suis sa mère (je l’ai nourri au biberon, ça rapproche), le chien, lui, se prend pour son père (à l’exception des moments où sa libido pathologique l’incline à vérifier l’adage selon lequel “les chats ne font pas des chiens”). Gros, TRES GROS problèmes d’identité chez le félin qui, à 11 mois révolus, ne sait toujours pas miauler. Ni ronronner. Ni se laver. En revanche, le chien a beaucoup appris de son nouveau copain : comment il est agréable de ne rien faire du tout en se vautrant dans le canapé à longueur de journée, comment on se poste sur le rebord de la fenêtre (avec le gros cul qui dépasse dans le vide) pour surveiller son territoire en restant bien au chaud, comment c’est rigolo de fouiller les poubelles pour récupérer un reste de gras de jambon, et j’en passe.

Individuellement, ces deux-là n’auraient pas beaucoup plu à notre gouvernement, celui qui veut remettre la France au travail. Déjà, la France, ça ne les passionne pas tellement, comme territoire. Mais alors le travail…

Individuellement, disais-je. Parce que réunis, c’est encore pire : les voilà copains comme cochons, solidaires dans la flemme, unis jusqu’à la mort pour faire valoir leur droit à la paresse.

Depuis quelque temps, pourtant, l’atavisme semble avoir repris une partie de ses droits chez le chat : il ne se lave toujours pas (je me retrouve donc obligé de donner régulièrement le bain à cette bête, qui offre la particularité d’avoir le corps entièrement recouvert d’une épaisse couche de laine angora. C’est ridicule), mais au moins il sort chasser la nuit (au grand dam du chien, qui s’inquiète beaucoup de ces absences répétées). J’avais un chat affectueux. Voilà qu’il est liquide : quand il rentre de ses activités nocturnes, il s’affale sur le premier être humain qui passe, et dégouline de bonheur et de chaude quiétude.

Vous n’imaginez pas combien c’est dur. Ce matin, par exemple, quand j’ai dû m’arracher à la douce chaleur du foyer pour aller crapahuter dans des champs de boue, sous un froid humide, les cheveux au vent et les pieds dans la merde… Moi, à la bourre, qui partais en courant comme une andouille stressée pour gagner le salaire d’un ouvrier albanais. Et les animaux, confortablement installés dans leur sommeil sans rêve, collés l’un contre l’autre pour se donner du courage à ne rien faire, insouciants et béats… Je les aurais tués, ces fumiers heureux.

D’ailleurs, c’est ce que je vais faire.

Puisque le crétin de Save Toby a déjà réussi à engranger plus de 28.000 dollars avec son lapinou, y a pas de raison que je fasse moins bien avec mes deux feignasses patentées. Alors je vous préviens : si vous ne vous cotisez pas pour m’envoyer 50.000 dollars, j’adresse ces deux dégénérés au premier équarrisseur venu. Vous ne voulez pas transformer une belle amitié contre-nature en drame de la cupidité ? Alors vous pouvez commencer à casser la tirelire.