★ Les chiens noirs du Mexique ★

M. LeChieur, gros mots sur les internets depuis 2002

Archives octobre 2005

Soleil craché

Elle est vraiment belle, vous savez. Des jambes de danseuse, un corps de rêve, un sourire de petite fille, et des yeux de garce délicieuse. Ses copines l’appellent Barbarella, parce qu’elle ressemble à Jane Fonda. Moi, c’est tout le contraire : pensez que je suis affligé d’un physique de petit gros, court sur pattes, avec un cul énorme. Et des oreilles à pleurer, quand je me croise dans le miroir. Heureusement, elle dit toujours qu’elle s’en fout, de mon physique.

N’empêche, il y a des jours où c’est dur, quand on est aussi laid, de vivre avec une fille aussi éblouissante. Un soir qu’on regardait un film d’animation à la télé, elle a trouvé que je ressemblais au héros, un personnage ridicule en plasticine informe. Depuis elle m’appelle Wallace, comme lui. C’est sa nouvelle lubie, ça « Wallace ». C’est un peu blessant, mais elle le dit avec un si joli sourire… Moi, j’oublie ma peine, et on se blottit l’un contre l’autre, comme un couple improbable.

Ça fait cinq ans qu’on vit ensemble. Il y a eu des hauts et des bas, des instants de complicité incroyable et des moments très durs. Parfois, on se dispute. Elle crie, moi aussi, le ton monte, et ça finit toujours de la même façon : elle s’enferme dans la chambre et je m’en vais hurler dans la nuit, comme un couillon… Et puis il y a les jours magiques où je la fais rire. Alors elle penche sa tête en arrière, avec une grâce infinie, et elle murmure le surnom qu’elle m’a donné. « Wallace… Ah ! Wallace… Qu’est-ce que je deviendrais, sans toi, sans ton éternelle bonne humeur ?… ». C’est con, mais quand elle dit ça, je me sens fier de moi, tout à coup.

Et puis il y a eu hier.

Quand je pense à hier, j’ai cette chanson qui me revient dans la tête. Cet air entêtant, avec des gens qui tournent et qui dansent, « comme des soleils crachés / dans le son déchiré / d’un accordéon rance ». Vous savez, cette rengaine qui se termine sur les marins qui « pissent comme je pleure sur les femmes infidèles »… Moi, c’est pareil : au lieu de pisser, je pleure.

Hier, donc. Jour noir.

Elle est rentrée en trombe, l’air préoccupé. Elle a jeté ses clés sur la table de la cuisine, enfilé une paire de gants roses, puis elle a fait couler l’eau chaude. En frottant une assiette avec son éponge, elle a commencé à parler sans me regarder : « Wallace, j’ai deux nouvelles importantes ». Je l’ai rejointe en silence, m’attendant au pire. « D’abord, je pars. Pas longtemps, trois semaines tout au plus. Mais, tu comprends, j’en ai besoin de ces vacances. J’ai décidé d’accepter d’aller au Népal avec Nathalie, depuis le temps qu’elle m’en parle… On part le 2. T’es pas fâché, dis ? ». J’ai vaguement bougé la tête, anéanti. « Wallace, merde, me fais pas ces yeux-là. Si je pouvais dire à Nathalie que tu viens avec nous, tu sais bien que je le ferais !… C’est l’été, au cas où tu l’aurais oublié ! Toi, tu ne veux jamais bouger, mais moi, j’ai besoin de sortir. Voir des gens, découvrir des trucs, bronzer… ». Elle a posé son assiette sur l’égouttoir, pris un verre. « L’autre nouvelle, Wallace, c’est qu’on s’est gourés. On a parlé des films de Nick Park, cet après midi, au boulot. Et là, les collègues se sont marrés quand je leur ai parlé de toi. J’ai inversé, mon grand. Tu vas rire : Wallace, c’est l’anglais qui bouffe des crackers. Toi, désormais, tu t’appelleras Gromit. C’est quand même un nom un peu plus adapté, pour un basset artésien ».

(Ceci constituait évidemment ma participation au “Dis-moi dix mots” de Kozlika. Ça ne signifie pas que le Grenier de Nonal est de retour.)

La petite fille au jardin du Luxembourg

« Tu as vécu à Paris ? Toi ? ». Elle sourit sans s’offusquer du sens implicite de la question. Elle ajuste ses grosses lunettes sur son nez, abandonne un moment ses fuseaux de dentelle, et commence à raconter. Bien sûr, qu’elle habitait à Paris. Elle n’y est pas retournée depuis, mais elle l’aimait, sa ville. Elle aimait les carreaux de porcelaine blanche sur les murs du métro. Elle aimait se faufiler dans les rames, en serrant fort la main de son frère. Elle aimait cette liberté formidable que leur laissaient un père débordé de travail et une mère absorbée par la naissance du petit dernier. Elle emmenait Jean au Jardin du Luxembourg, et ils rêvaient tous les deux, devant les bateaux de bois des gosses de riches. Elle se sentait grande, du haut de ses six ans, en arpentant les allées dans sa robe à fleurs, le cartable à la main. Pas un de ces cartables d’aujourd’hui, tout rouge et léger comme une fleur. Plutôt un gros sac de postillon, fabriqué par une tante dans une chute de cuir. « Et puis Maman est morte », lâche-t-elle dans un souffle d’infinie tristesse. Terminus, l’enfance heureuse. Tout le monde descend. Ce qu’il restait de la famille a fui la grande ville pour s’ensevelir en province. Elle, elle s’est tellement employée à sécher les larmes de ses petits frères qu’elle a rangé sa douleur intacte dans un tiroir intime. Alors, quatre-vingts ans après, presque jour pour jour, ma grand-mère redevient une petite fille de six ans. Les yeux les plus doux du monde commencent à briller derrière les verres épais. Et deux grosses larmes mouillent son visage en forme de pomme fripée.

Ce souvenir constitue ma participation au dyptique d’Akynou.

Le plus beau jour de ma vie (3)

Si vous avez manqué le début : épisode 1, épisode 2

Dans les films, quand le bébé naît, il pleure tout de suite et on est bien soulagés. Ou alors, il ne pleure pas tout de suite, mais c’est parce qu’on regarde un drame, et ça Télé-Machin l’avait signalé, alors on n’est pas surpris : “Silence Primal, drame franco-albanais de Georg Xzyhj. Si vous avez manqué le début : le bébé meurt. Notre avis : un bien beau drame. Chrétiens-médias : pour adultes consentants”… Dans la vraie vie (où le montage n’est pas assuré par Luc Besson, je le rappelle), ça ne se passe pas exactement comme ça non plus. Disons que le silence qui s’intercale entre l’atterrissage du minus et le cri tant attendu peut s’avérer long. Très long. Enfin moi, je sais que j’en ai profité pour faire cinq infarctus, discrètement dans mon coin.

Et puis ils ont braillé, quand même. Noé d’abord, Jeanne (car c’était une Jeanne) ensuite. Le premier a pleuré très fort, en serrant ses paupières de toutes ses forces. Sa soeur a commencé par ouvrir les yeux, tout doucement (j’ai cru qu’elle allait dire “bonjour tout le monde !”), puis elle a enfin consenti à hurler, et moi à ressusciter.

Alors la sage-femme a fait la pesée règlementaire (moins de 1800 grammes : tu files en réa-néonatale, plus de 1800 grammes : tu dors avec ta mère, choisis ton camp mon bonhomme !). Et là, je vous jure que je l’ai vue. D’abord je l’ai vue penser : “ils sont petits parce que jumeaux, mais on n’est qu’à trois jours du terme, et puis les parents sont crevés, c’est pas le moment de chipoter. Le garçon a l’air malingre, je vais l’aider”. Puis je l’ai vue appuyer sur la balance avec son pouce, pour que mon fils arrive au score exceptionnel de 1860 grammes. Si ce garçon devient tricheur au poker, on pourra dire qu’il aura commencé vraiment tout petit. En le faisant, elle me regardait, avec une espèce de lueur bienveillante dans les yeux. Alors moi, avec mes prunelles froides, j’ai essayé de dire “merci madame”, j’espère qu’elle a reçu le message.

Après on est sortis tous les trois, pendant que la parturiente qui m’est chère reprenait doucement ses esprits. L’élève sage-femme les a nettoyés, habillés chaudement, et je les ai gardés un long moment sur mon ventre. Je savais qu’il était temps de faire des trucs normaux, comme appeler la famille et les copains, me saouler toute la nuit au champagne tiède, ou m’embarquer comme passager clandestin à bord d’un paquebot pour Novossibirsk, mais j’avais pas envie.

Et puis il y a eu les couches, les biberons (sept par jour et par enfant, bordel de merde !), les nuits sans sommeil, la première fois qu’on a payé une baby-sitter pour s’offrir une vraie soirée à deux, les premières dents, les premières fièvres, les allers-retours chez le médecin, les purées de légumes frais, les débuts de la station debout (“c’est un petit pas pour l’humanité, mais c’est un bond pour l’Homme et sa progéniture), les chutes, la première bougie, les siestes à trois dans le canapé, les éclats de rire, les colères terribles, les endormissements sauvages, les câlins de la mort, les orgies de livres (je HAIS ce merdeux de Petit Ours Brun, mais j’adore l’Histoire de la petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête), l’avion du manège, les tartines de nutella, la rentrée, les flaques d’eau, les disputes, les parties enflammées de Memory, les pipis au lit, les pipi-caca-prout, les “ze t’aime, papa zentil”, les pots à crayons faits main pour la fête des pères, les énervements, la fatigue, les rêves d’avion (pour l’un) et de bateau (pour l’une), le sirop doliprane, les feutres lavables à l’eau, les discours interminables sur les copains imaginaires (chez qui tout est permis), les goûters, les séances de ciné. Et puis les mots doux : “salut les nains ! — Salut, sale vieux papa ! — Ça gaze, les ringards ? — Oui, et toi, gros patapouf ?”.

Aujourd’hui, 19 octobre, ça fait quatre ans tout rond. Comme cadeau d’anniversaire, j’ai trouvé un truc qui va bien les énerver, si des fois ils étaient du genre à lorgner sur l’héritage. En relisant ce billet, je vais fumer une cigarette, la dernière. Et après, je balance le paquet à la poubelle, et j’essaie de survivre. Comme ça, les deux ringards n’auront pas fini de m’avoir sur le dos, yerk yerk yerk. Bon anniversaire, les nains.

Le plus beau jour de ma vie (2)

Si vous avez raté le début, le premier épisode est ici.

Alors j’ai suivi la dame sans piper, jusqu’à la salle où Nonale la Chacale était allongée sur un lit bizarre, un peu comme un instrument de torture, mais avec des gens gentils autour. Elle m’a fait un sourire fatigué, et elle m’a présenté ceux qui allaient devenir mes meilleurs copains pour les onze heures à venir, j’ai nommé les monitorings. Un monitoring, c’est une machine très intelligente qui te dit quand ta femme vit, quand elle meurt, et quand elle a des contractions. Il y en a aussi un pour chaque bébé en cours de livraison, sauf qu’eux n’ont pas de contractions. Très sympa, le monitoring. Surtout quand on est du genre anxieux, un peu névrosé, ou complètement taré. Par exemple, on en vient assez vite à s’imaginer que, si on arrête de fixer cet écran à la con pendant plus de dix secondes, la planète va exploser. (Quand la planète explose, la sage-femme dit qu‘une électrode s’est déplacée. Elle fait alors deux ou trois passes mystérieuses, et la vie réapparaît à la surface de cette bonne vieille Terre).

Très vite, il y a un monsieur très sérieux qui est venu me serrer la main. “Bonjour, docteur Machin, chef de service”. Puis il a poussé un gros soupir : “bon, on a parlé longuement de votre cas à la réunion de service, et la majorité l’a emporté pour qu’on tente l’accouchement par voie basse. Perso, je suis pas très chaud, je préférerais l’option césarienne, mais j’ai décidé de faire confiance en mon équipe”. Puis il a tourné les talons, et il est sorti, en me laissant complètement hagard. “Perso je suis pas très chaud…”. Non mais ho ! Hé ! Docteur ! DUCON, REVIENS !… Trop tard… Alors la sage-femme m’a proposé un café, et j’ai dit oui, puis elle nous a présenté l’élève qui allait la seconder, et qui allait devenir ma seconde meilleure amie de toute la journée.

Après, je passe, parce que onze heures, c’est long. Surtout quand c’est rythmé par mon copain le monitoring, et par, de temps en temps, une mesure en centimètres : trois centimètres, quatre centimètres… Finalement, les centimètres ont commencé à devenir vraiment nombreux, on s’est tous dit “maintenant, ça va devenir intéressant”.

Le monitoring commençait à devenir un copain bavard, aussi. Régulièrement, je disais à Nonale : “Ah, tu vas avoir avoir une contraction, là… Attends… Ah, ça y est, tu l’as”. Et Nonale me broyait la main, en répondant faiblement : “je suis au courant, merci…”.

Alors il y a pitbull qui est entré dans la chambre, une grosse dame pas gentille en vert, qui m’a dit : “Eh ! Le père ! Vous avez cinq secondes pour vous décider : soit vous quittez cette pièce immédiatement, soit vous restez dans votre fauteuil mais je veux pas vous voir bouger une oreille. C’est compris ?”. L’élève sage-femme m’a fait un clin d’oeil, puis elle s’est rapprochée de moi pour chuchoter : “c’est l’anesthésiste, elle est pas facile. Faites ce qu’elle vous dit, sinon elle vous mordrait”. Pendant ce temps-là, la grosse dame enragée avait attrapé la Nonale, et elle commençait à brailler : “bon, va falloir courber le dos. Non, pas comme ça. Non, plus courbé. Non, encore plus. PUTAIN DE MERDE, MAIS ELLE VA LE COURBER, son dos ? J’ai pas que ça à foutre, moi. Alors soit elle se plie et elle la ferme, soit je me casse et sa péridurale elle pourra se la ranger où je pense…”. Je me serais bien jeté sur la grosse dame pour lui expliquer ma façon de penser avec des petits poings rageurs dans le nez, mais elle avait sorti une très grosse aiguille qu’elle avait plantée dans la colonne vertébrale d’une parturiente qui m’est chère, alors c’était pas le moment de la déconcentrer.

Après, j’ai eu la sensation que ça s’accélérait. A un moment, la sage-femme est venue me voir avec un formulaire : “vous pouvez m’indiquer le prénom de votre petit garçon, s’il vous plaît ?”. J’ai répondu qu’il s’appellerait Noé. “Très bien. Et les autres prénoms, pour l’état-civil ?”. Ah ben non, ça on n’y avait pas pensé. “Noé tout court”, j’ai dit, “on aime bien la sobriété” (en réalité, c’est Nonale qui aime bien la sobriété. Moi, j’avais proposé “Spirou” et “Gaston”, en vain). “Et la petite fille ?”, a demandé la sage-femme. “On ne sait pas on attend de la voir”. Là, la sage-femme a fait le pauvre sourire de celle qui comprend qu’elle en est à son cinquième couple de chieurs depuis le matin, et elle a répété doucement : “Vous attendez de la voir ?”. “Ben oui”, j’ai dit. “On attend de voir si c’est une Jeanne ou une Sarah”. “Aaaaah, d’accord”, elle a répondu, en notant mentalement de prévenir le psy de garde, au cas où je deviendrais violent.

Et puis tout s’est accéléré. Tout un tas de gens sont entrés dans la salle : la sage-femme, l’élève sage-femme, le chef de service, un interne, une autre interne, trois anesthésistes-réanimateurs, et j’ai pensé “serre les fesses, mon vieux Nonal, tout ce monde-là c’est pas bon signe”.

L’interne-fille, elle n’a absolument rien vu de l’accouchement. Tout le temps que ça a duré, elle a gardé ses yeux rivés sur moi. On sentait la consigne du chef : “il s’agirait pas que le père s’évanouisse au milieu de tout ce bordel : au premier signe de faiblesse, tu me le sors et tu lui balances une bonne paire de baffes pour le réveiller !” (j’extrapole sur la forme, mais je suis sûr que, sur le fond, c’était à peu près ça).

Mais ça s’est bien passé. Tout le monde a survécu, même moi.

D’abord, j’ai vu la tête de mon petit garçon qui sortait, et puis ils l’ont posé sur le ventre de sa mère. Là, le boss, très grand seigneur, m’a proposé de couper le cordon ombilical. J’ai accepté avec joie, mais en même temps je pleurais à gros bouillons, en tremblant comme un général en retraite. Alors l’interne m’a maintenu l’avant-bras, et j’ai taillé dans le truc, en m’y reprenant à trois ou quatre fois, et en reniflant bruyamment. Entre-temps, ma fille était sortie, elle aussi. Alors j’ai repleuré à gros bouillons, tout pareil. Là, le boss, il a attrapé ses ciseaux, genre “on n’a pas que ça à foutre”, et il a coupé lui même.

À suivre ! (l’épisode 3 est là)

Lolo la star

L’actualité du jour, au rayon “liberté d’expression”, Kozlika la résume très bien ici.

Pas grand-chose à voir, mais les détours de l’association d’idées m’ont rappelé que je n’avais jamais mis en ligne ce billet, qui date du 4 août dernier. Pas mis en ligne, parce que… J’en sais rien, en fait. Appelons-ça une espèce de pudeur, ou bien l’impression de ne pas être légitime (c’est quand même vachement plus facile de ne pas aimer les gens que de les aimer, hein…).

En même temps, j’ai dû le réécrire une bonne dizaine de fois, jamais trop satisfait de la forme. Alors voilà, tant pis s’il est mal foutu, cette fois je le poste.

C’est bizarre, la vie.

Ce matin, une enveloppe glisse du bordel qui s’empile sur mon bureau. Looping élégant, et atterrissage en douceur entre la corbeille pleine et une paire de chaussettes sales : la toute dernière lettre que j’ai reçue de Lolo-la-star. Aucune idée de ce que ça foutait là, je n’avais pas revu ce truc depuis des années.

Et puis ce soir, justement, un mail de la Goyo qui s’invite à bouffer dans trois semaines après deux ans et demi de silence radio.

Voilà, c’est comme ça, la vie. Aigre-doux.

Doux, parce qu’avec la Goyo et son chéri, je sais qu’on va reprendre la conversation à l’endroit exact où on l’avait laissée la dernière fois, et que ce sera un joli moment avec de l’amitié et du vin (et puis un peu de bouffe, aussi, on est très terriens).

Aigre, parce que c’est pas encore cette année que je vais revoir Lolo-la-Star, et qu’il fait chier, ce con.

Avec Lolo, la Goyo et quelques autres, on faisait du théâtre. Ça avait commencé au lycée (“Eh ! Nonal ! On cherche un mec pour jouer Pâris dans La Guerre de Troie n’aura pas lieu. Normalement, il est beau, mais avec ton air efféminé, ça pourrait donner un truc rigolo. T’en es ?”), et puis on avait continué à la fac. Le répertoire n’avait rien de révolutionnaire (Anouilh, Giraudoux, on a vu plus rock’n’roll), la mise en scène n’avait pas inventé l’eau tiède, et certains d’entre nous étaient même vraiment très mauvais. Mais on se marrait bien, on répétait comme des brutes, et on arrivait parfois à jouer dans de vrais théâtres. Systématiquement, la pauvresse qui nous mettait en scène, artiste aigrie à la vocation ratée (et ex-prof de français de La Goyo), claquait tout le fric de la billetterie en champagne et petits fours pour ses “ââââmis du théââââââtre”, entendez les tristes cons auprès desquels elle essayait de se mettre un peu en valeur. Après coup, comme j’ai vraiment travaillé un peu dans le “théââââââtre” et fréquenté les mêmes, je me dis qu’ils devaient bien se marrer dans son dos…

Après les répétitions, Lolo-la-Star dormait chez moi, parce qu’il n’avait plus de train pour rentrer dans cette petite ville de province, capitale mondiale du Lexomil. J’habitais une chambre de bonne dans un quartier à peu près sympa. Le jour, j’entends. Parce que la nuit, il y avait quelques bandes de gros cons qui tournaient pour “casser des tarlouzes”. Lolo n’avait pas tellement l’air d’une “tarlouze”, pour reprendre leur vocabulaire de primates haineux, mais il m’accompagnait. Et moi, avec mes 50 kilos tout mouillés, mes longs cheveux blonds, mes boucles aux oreilles et mes attitudes un peu plus évoluées que les leurs, j’étais une proie désignée. Comme quoi les apparences sont trompeuses, mais là n’est pas la question.

Ça fait qu’il nous est arrivé plusieurs fois de courir très vite pour regagner mon clapier.

Et que Lolo, il a dû en avoir marre, de courir.

Marre aussi, sans doute, de l’ambiance pourrie de cette ville de province. Et plus très envie de se cacher.

Il était comme ça, Lolo. C’était un “taiseux”, comme on dit chez moi. Pas le genre à faire un coming-out spectaculaire.

Et nous, gauches et cons, empêtrés dans nos pudeurs imbéciles. On savait bien qu’il avait un amoureux, mais ça ne nous regardait pas. Et comme il ne voulait pas en parler, on se rassurait de nos petites lâchetés en se disant qu’il valait mieux “respecter son silence”. Tu parles ! Complètement bloqués à l’idée toute simple de lui dire “Lolo, on est au courant, parlons-en si tu veux, n’en parlons pas si tu ne veux pas, mais allons boire un verre. Et puis ton copain, tu nous le présentes ou pas, mais un type que tu aimes, on l’aime”. Alors on n’a rien dit.

Un beau jour, il a tout plaqué et il s’est barré très loin avec son amoureux.

“Tout plaqué”, ça veut dire aussi ses études. Pourtant, j’avais jamais vu un mec aussi brillant, aussi obstiné, aussi élégant. Le genre à apprendre deux langues étrangères en même temps, sur le tard, et à les parler couramment. Comme ça, en se jouant. Comme si ça n’était pas plus difficile que d’apprendre une recette de biscuits ou un haïku.

L’exil a duré un an au moins, je ne me rappelle plus exactement. Et puis il a fini par rentrer en France. Je me souviens d’une belle soirée, dans un appartement parisien. On s’était retrouvés dans un bar, on avait fait la fête toute la nuit, une fête bizarre, comme en famille. Au petit matin, on était allés manger un morceau, et j’avais repris mon train à la gare Saint-Lazare.

Cet été-là, la Goyo se mariait. Elle avait une famille vachement traditionnelle, la Goyo. Alors le mariage ne l’était pas moins : beau château, belles toilettes, et Nonal à la messe, au secours (j’avais poussé l’amitié jusqu’à mettre une cravate, oui m’sieurs-dames. L’UNIQUE fois dans la vie du Nonal où je me suis obligé à supporter cette torture). Après la messe, on était allés chercher Lolo à la gare, et on avait dansé.

L’été d’après, c’est Lettres-Classiques qui se mariait.

Bon, Lettres-Classiques, on l’aimait bien, mais il faut reconnaître que c’était quand même une grosse tache. Le genre à classer ses livres par numéro de catalogue, dans sa bibliothèque, et à ne lire que de la littérâtûûûûûre : pour être dans ses étagères, il fallait être mort et chiant.

Et son mari, à Lettres-Classiques, c’était le paroxysme hystérique de l’hétéro-beauf. Viril, vulgaire et con, je dirais pour résumer. Assez beau, aussi, aux yeux de Lettres-Classiques, et surtout très très bien membré, comme il a eu la délicatesse de nous l’apprendre le jour où elle nous l’a présenté.

Et là, cette conne de Lettres-Classiques, elle a mis les deux pieds dans le plat avec la subtilité qui l’a toujours caractérisée. Une semaine avant son putain de mariage à la con, elle a téléphoné à Lolo-la-Star, pour lui dire “tu sais, Lolo, ça me ferait très plaisir que ton chéri vienne à mon mariage”, en minaudant comme une connasse[1].

Qu’est-ce qu’il en avait à foutre, le chéri de Lolo-la-Star, de venir voir l’accouplement officiel d’une prof de français frustrée avec un pithécanthrope ? Est-ce qu’elle croyait vraiment que ça l’amuserait de danser la lambada au milieu de débiles qui le reluqueraient avec insistance, pour voir à quoi ça ressemble, un pédé ? Et Lolo, il allait faire quoi ? Revenir dans cette ville de merde, qu’il avait fuie quelques années plus tôt, et faire un coming-out spectaculaire devant tous ces cons, jouer la folle de service, même, JUSTE POUR AMUSER MADAME ?

Ça a été une des pires soirées de ma vie.

On a passé la nuit à naviguer entre la salle des fêtes minables où la noce “battait son plein”, comme on dit, et la gare, à guetter l’arrivée de chaque train en provenance de Paris.

Lolo-la-Star n’est pas venu. Je ne l’ai jamais revu. J’ai aussi perdu de vue Lettres-Classiques dans la foulée, parce que la présence de son yéti de mari devenait décidément trop insoutenable. Et puis on s’est tous un peu échappés dans la nature. De la bande, il n’y a plus que la Goyo que je revois à intervalles plus ou moins réguliers. Elle, elle a changé de mari depuis son beau château. Elle n’a pas perdu au change : avec ceui-là, elle est heureuse.

Il y a deux mois, ça a débattu sec dans la blogosphère et ailleurs, sur l’intérêt ou non de la gay pride. Je me suis bien gardé d’en parler ici parce que je n’avais aucune légitimité à le faire. Mais j’attends avec impatience le jour où on ne sera plus obligés de perdre de vue des copains, quand on a vingt ans, juste parce qu’ils sont pédés[2] et que c’est compliqué, surtout en province.

Notes

[1] Non, je ne suis pas vulgaire. C’est juste un peu de colère intacte.

[2] Un hétéro qui dit “pédé”, c’est toujours un peu suspect. Alors je précise : je dis “pédé” parce que les pédés que j’aime disent “pédé”. Le jour où ils diront “clou de girofle” ou “palimpseste”, je dirai “clou de girofle” ou “palimpseste”.