★ Les chiens noirs du Mexique ★

M. LeChieur, gros mots sur les internets depuis 2002

Archives décembre 2005

La nuit du grand froid

Il m’arrive souvent des choses bizarres. En ce moment ce sont des petits coups de malchance. Le magnétoscope qui change les canaux, mon disque dur qui se met en grève… Plus troublant, il y a quelques années, j’ai vu un OVNI !

C’était une nuit sans Lune, une nuit de novembre où seuls les morts-vivants et les supporters de foot osent braver le verglas qui glisse et le froid qui rétrécit les organes. Moi, je pistais John. Depuis quelques jours, son comportement m’intriguait. D’abord, il avait chaussé des lunettes cerclées d’or. Puis il avait coupé ses cheveux, et acheté un costume en tergal gris. Enfin, il gardait continuellement son cartable serré contre sa poitrine. Et puis, surtout, il avait adopté un ton monocorde et un vocabulaire que je ne lui connaissais pas :

— Hé, John, on reprend une bière ?
— Désolé, Le Chieur, pas ce soir. J’ai un rendez-vous. Mais je me fais itératif de te payer une tournée dès que j’en aurai le loisir.

Je ne saurais dire pourquoi cette conversation apparemment badine avait éveillé mes soupçons. La voix métallique avec laquelle il m’avait répondu, peut-être ? En tout cas, je quittai le comptoir du Saint-Agrilège, rue du Blâme-des-Centristes, et je me mis en devoir de le filer.

Il marchait à petits pas satisfaits. Le dos légèrement courbé, le regard de biais, la bouche tordue par un rictus. Moi, retenant mon souffle, je le suivais de loin.

C’est alors que le contact eut lieu. Une Citroën XM grise, tous phares éteints, ralentit à sa hauteur. A l’intérieur, quatre silhouettes anonymes. Lorsque l’étrange véhicule passa sous le halo triste d’un réverbère, je ne pus réprimer un haut-le-coeur : les occupants étaient tous identiques. Mêmes lunettes en métal, mêmes cheveux ras, mêmes vêtements en synthétique mou.

Une voix sortit de l’habitacle :

— Alors, John… La tournée a été bonne ?
— Oh oui, chef. Ce nouveau pouvoir de nuisance que vous m’avez accordé est décidément bien délectable…

A ces mots, les créatures laissèrent échapper un rire affreux, un cri de prédateurs sanguinaires, dont la seule évocation suffit encore à me glacer les sangs. Il y eut un bruit de ferraille, un nuage aveuglant de monoxyde de carbone, et la machine infernale disparut en pétaradant, emportant avec elle mon ami John.

Il était perdu à tout jamais, mais j’avais tout vu et je pouvais témoigner.

Je sais que la vérité est dure à avaler. Je sais que beaucoup d’entre vous préféreraient rester dans l’ignorance, pour croire encore à un futur insouciant. Pourtant, il est de mon devoir de dévoiler au monde entier ce que ses gouvernants lui cachent, avec l’odieuse complicité de l’armée et des chefs religieux.

Ils existent, je les ai rencontrés. Ils ont commencé à envahir le monde. Demain, ils se reproduiront, et ils seront encore plus forts. Ils nous contaminent en silence. Méfiez-vous ! Votre conjoint, votre fils, votre meilleur ami est peut-être déjà un des leurs.

Les huissiers de justice sont parmi nous.

*

Ceci constituait ma participation du jour au sablier de Kozlika

L'adverbe mortel

Ce matin, j’ai été réveillé par la gardienne qui glissait sous ma porte le courrier de samedi. Je suis allé le récupérer encore un peu endormi. L’une des trois enveloppes n’avait pas réussi à passer sous la porte. J’ai tout de suite reconnu le format d’un CD. J’ai d’abord pensé qu’il s’agissait d’un nouveau cadeau de Jules qui, adorablement, m’envoie de temps à autre un enregistrement original. Je me trompais. Mais là n’est pas la question.

C’est dans mon bain, en repensant à toute l’affaire, que j’ai réalisé que j’avais, in petto, utilisé l’adverbe néologisant “adorablement”. “Adorablement”… Comment avais-je pu laisser ainsi divaguer mon esprit pour, imbécilement, me laisser aller à une telle faute de goût ?

D’un bond, je me jetai, douloureusement, hors de la baignoire. Avais-je pensé “imbécilement” ? Et là, trente secondes plus tôt, n’avais-je pas osé un “douloureusement” malencontreux ? Paniquemment, je téléphonai incontinent à mon psy. Mes neurones, bordéliquement, ne me laissaient plus, horriblement, maître de mes pensées. J’étais innocemment victime d’une attaque d’adverbes terriblement, fatalement et inexorablement brutale. Hélassement, le docteur von Schultz n’était tragiquement pas à son cabinet. Méchamment, les adverbes pilonnaient de plus en plus fortement mon cerveau maladivement et honteusement vacillant. Surréalistement, ils s’entrechoquaient violemment sous mon crâne. Rapidement, je fermai doucement les yeux. Il fallait fermement reprendre le contrôle. Se concentrer sur les adjectifs. Oublier les adverbes. Voilà. Des phrases courtes. Sans verbe. Si possible. Tenir. Longtemps. Merde, j’ai dit “longtemps”. Des adjectifs, nom d’une pipe ! Pas compliqué. Belle matinée. Gardienne acariâtre. Porte ajourée. Samedi lumineux. Trois enveloppes fatiguées. Le format carré d’un CD. Délicat cadeau. “Délicaca”, ah ah ah. Ce con de Jules.

Pouf-pouf. En cette belle matinée, j’ai été réveillé par la gardienne acariâtre, comme tous les jours. Bien qu’on fût un samedi, cette vieille pie n’avait pas attendu sept heures pour glisser le courrier sous ma porte ajourée. Trois enveloppes fatiguées, dont une au format carré d’un CD. Ce con de Jules, avec ses insupportables originaux ? Non, mais là n’est pas la question.

Trop d’adjectifs, cette fois. Mais j’avais échappé à “adorablement”. Et si je me concentrais sur les verbes ? Je décidai de me recoucher.

*

Ceci constituait ma participation du jour au sablier de Kozlika

La nuit de la grotte

C’était il y a longtemps. Trois cent millions d’années, trente millions d’années, trois millions d’années, je ne sais plus trop, ma montre s’est arrêtée. La petite équipe avait trouvé refuge dans une bonne grotte comme on en trouve dans les livres de paléontologie, et le chef avait ordonné qu’on y resterait quelque temps.

L’oncle Hampf, a demandé si quelqu’un avait du feu, parce que c’était un temps à se geler les fesses. On a tous rigolé : la quête du feu, c’était la grande passion du cousin Krôm. Dès qu’un orage pointait le bout de son nez, cet imbécile passait son temps à courir cul-nu derrière derrière la foudre, en espérant y embraser un tison et nous ramener une belle flambée pour le réveillon. Et quand il faisait beau, Krôm expérimentait ses techniques à la con pour allumer le feu. “Tu verras”, il me disait, “un jour j’y arriverai”.

Le problème, c’est que tout le temps que Krôm passait sur sa pyrotechnie expérimentale, il ne le consacrait pas à la chasse, la cueillette ou la reproduction. Ça commençait à énerver le chef Oumt. “A la prochaine disette, nous mangerons ce crétin improductif”, m’avait-il confié un soir que l’abus de boisson de baies fermentées l’avait rendu plus bavard que d’habitude.

Krôm, c’était le genre maboule, mais bon camarade. Ce genre de gars qu’on n’a pas très envie de voir finir dans une gamelle, d’autant que c’est maigre, un scientifique. Tant qu’à sacrifier un gars du clan, j’aurais préféré qu’on goûte au gros Knut, celui qui lorgne sur ma soeur dès que la déesse-lune se cache derrière les nuages.

Alors j’ai établi un plan pour sauver Krôm. D’abord, à la fin de la dernière saison froide, une nuit que sa femme dormait très fort, abrutie de baies fermentées, j’en ai profité pour la féconder vite-fait. Certains jugeront hâtivement que j’ai trahi un ami, mais c’est parce qu’ils ne connaissent pas la femme de Krôm. Avec ses poils drus sur son menton prognathe, et son odeur de gnou faisandé, je comprends que son mari s’intéresse plus au feu qu’aux joies de la viviparité.

Et puis, un bon paquet de lunes plus tard, j’ai senti que c’était le bon soir. L’autre idiote de barbue ne s’était toujours rendue compte de rien : “il va falloir qu’on invente la médecine, je crois que j’ai découvert l’aérophagie, j’ai le bidon qui va exploser”, disait-elle à longueur de soirée. Alors, cette nuit-là, je suis parti à la chasse, l’air de rien. Tout seul, j’ai réussi à dégommer un cerf. Je peux vous dire que j’en ai bavé, dans ce vent et dans cette neige. Il faisait tellement froid que j’ai dépecé la bête, avant de la ramener, et que je me suis couvert de sa peau encore toute sanguinolente, pour rentrer.

Mon plan, c’était de laisser le bestiau dans le vestiaire de Krôm, pour que les autres l’inscrivent à son tableau de chasse. Avec un gamin à charge et une prise comme celle-là, le chef ne pourrait plus avoir envie de le transformer en carpaccio.

Evidemment, tout a foiré. Dans la grotte, tout le monde dormait tranquillement. Sauf qu’au moment où je suis arrivé avec mon gibier, la femme de Krôm s’est réveillée en hurlant : “j’ai un bébé qui me pousse entre les jambes ! J’ai un bébé qui me pousse entre les jambes !”, qu’elle braillait. Krôm a émergé de sa peau de mammouth, en levant un sourcil circonspect : “quoi ? Mais nous n’avons jamais pratiqué l’accouplement !”. Alors le chef a dit, d’un ton sans appel, “c’est un miracle !”. Et comme j’essayais de repartir sur la pointe des pieds, ce petit morveux de Groarg s’est mis à couiner : “il y a un monsieur tout rouge qui nous fait cadeau d’un cerf ! Venez voir le monsieur tout rouge avec son cadeau !”.

Bref, le bordel.

J’ai réussi à me tirer à dos de renne en leur laissant mon cerf, mais c’était moins une.

Quand je suis revenu, une heure plus tard, en sifflotant, l’air dégagé, le clan avait une grande nouvelle à m’annoncer : “cette nuit, un enfant est né, alors que sa mère n’avait jamais connu les spasmes du bas-ventre”, m’a dit le chef. “Et un type habillé tout en rouge, avec de la neige dans les cheveux, nous a fait un magnifique cadeau. Un véritable miracle… Dorénavant, nous appellerons ça la nuit de la grotte. Allez, viens festoyer avec nous en l’honneur de Nohel !”. “Nohel ?”, j’ai demandé. “Mais oui, c’est le nom du mouflet”, a répondu Oumt avec un air excédé.

Naïvement, j’avais pensé qu’on mangerait le cerf, pour fêter ça. Mais non. Ces radins avaient préféré le mettre à faisander, “au cas où”. Et ils m’ont servi une grande assiette de Krôm.
*
Ceci constitue ma participation du jour au sablier de Kozlika.

Monsieur Lebleu

17 décembre 2005, midi.

La maison devait être splendide, sous le Premier Empire. Grande entrée, porte altière, fenêtres gigantesques, corridor interminable : on imagine les laquais en livrée dans toutes les pièces.

Il faut faire un effort, quand même, pour se représenter la demeure en 1810. Aujourd’hui, la porte majestueuse est lardée de coups, de trous, d’écailles. Les murs se lézardent salement, un pignon s’affaisse. A l’intérieur, deux sacs de pommes de terre gisent sur le carrelage noir et blanc. Des piles de magazines sales encombrent l’escalier. Les murs sont pleins de taches. Le papier peint n’a pas été changé depuis au moins cinquante ans. La grande table en chêne est recouverte d’un amas d’objets en vrac, et la télé diffuse le journal régional en sourdine.

L’homme qui m’accueille est comme sa maison, délabré : des charentaises sales, un vieux jean pourri, un pull troué, un haut de survêtement des années 70. Ses vêtements sont pleins de paille et de boue. Ses mains sont brunies par un liquide séché depuis des lustres, peut-être du café. Chez lui, ça pue. Je maudis intérieurement le maire du village qui m’a donné son adresse. “Allez voir M. Lebleu, il se souviendra peut-être”.

Monsieur Lebleu ne se souvient pas. A intervalles réguliers, il interrompt la conversation pour placer l’une de ses deux phrases favorites : “j’ai été adopté à l’âge de 27 mois”, et “j’ai été opéré du cerveau ; j’avais 32 ou 35 ans, je ne sais plus”. Il me les dit vingt fois, quarante fois peut-être, en l’espace d’une heure. A un moment, la machine se grippe : “j’ai été opéré du cerveau ; j’avais 22 ou 25 ans, je ne sais plus”. Puis il secoue la tête, et se reprend en criant presque : “NON ! J’avais 32 ou 35 ans. Je ne sais plus”.

Parfois, Monsieur Lebleu se concentre sur les questions que je lui pose. Il fait des efforts pour se rappeler. Il plisse le front très fort, et le temps s’arrête. Les deux pendules font tic-tac pendant une éternité. La panique me gagne presque devant cet interlocuteur immobile, en arrêt sur image. Et puis il reprend, comme si de rien n’était : “j’ai été adopté à l’âge de 27 mois. Je vous l’ai dit ?”

Un détail me frappe, chez ce vieil homme qui se laisse aller : contrairement à tout le reste, maison, vêtements, hygiène, ses cheveux font preuve d’un soin presque maniaque. Ils sont coupés de frais et artistiquement crantés comme ça se faisait à son époque. Mieux : ils sont propres. En cadrant serré sur son visage, j’arrive même à faire une photo cache-misère, où Monsieur Lebleu a l’air de quelqu’un qui ne vit pas dans la décharge de sa propre vie. Ça m’intrigue, cette histoire de cheveux. Et puis il me balance sa ritournelle : “j’ai été opéré du cerveau ; j’avais 32 ou 35 ans, je ne sais plus”. Alors je comprends. En se lavant les cheveux tous les jours, Monsieur Lebleu panse une vieille plaie. Il avait 32 ou 35 ans, il ne sait plus.

Isabelle

16 décembre 2005, vers 9 heures.

Ce matin, dans l’impasse. Il marche dans un sens, elle dans l’autre.

Il semble avoir cinquante ans à peine, mais il est déjà voûté par l’usure. Elle, elle affiche une trentaine sûre d’elle, dans son manteau confortable. Elle ferme sa voiture d’un coup de télécommande négligent, sans s’arrêter de marcher. Embrasse la rue du regard. Gestes amples, profonde inspiration. Elle est visiblement heureuse de retrouver l’endroit, après tant d’années.

Il avance, les yeux plantés sur ses chaussures. La vie le fatigue. Sa femme, qui rit toujours trop fort. Ses enfants qui grandissent trop vite. Cette impasse du bout de la ville, où il y a toujours un peu de mauvaise herbe autour du goudron galeux. Un peu plus loin, on entend la rumeur des travaux. Ces temps-ci, la ville se pare de jolis pavés, de mobilier urbain et d’enrobé tout neuf. Pas jusqu’ici. Pas dans l’impasse.

Elle le hèle. “Hé ! Tu ne serais pas Lenoir ?”. Tutoiement, pas de prénom. L’observateur muet s’offusque : la jolie dame est bien condescendante avec le petit monsieur aux habits élimés. Mais non, elle sourit. S’approche de l’homme. “Tu ne me reconnais pas, hein ? C’est vrai que ça fait longtemps. Isabelle ! Tu te rappelles ?”.

Il lève la tête. “Isabelle ? Pas Isabelle Leblanc, quand même ?”. Il se rappelle. Ecarquille. Sourit. D’un drôle de sourire humble. Le regard de la femme l’écrase et l’attire. Elle parle fort, il bredouille dans un souffle.

Le petit vieux et la jeune femme ont le même âge, finalement. Ils jouaient ensemble dans la cour de l’école, il y a longtemps. Bien avant qu’ils ne suivent chacun leur chemin : lui, tout au bout de l’impasse ; elle, très loin. Bien avant qu’ils n’apprennent le sens du mot “destin”.