★ Les chiens noirs du Mexique ★

M. LeChieur, gros mots sur les internets depuis 2002

Archives mars 2006

La cendre et la pluie

Hier encore, je ne connaissais pas Saint-Pierre-des-Fistules. Oui mais voilà : il faut que j’écrive (pour demain) une “chronique locale” de ce village gros comme un mouchoir de poche. Alors en avant, LeChieur !

Avec un peu d’avance, j’échoue dans le café-épicerie, une pièce minuscule qui sent le renfermé. Accoudés au formica du comptoir, trois types jouent à celui qui parle le plus fort. Le gagnant est un routier qui ponctue toutes ses phrases d’un tonitruant “Fi de putain !”. Il raconte une longue histoire de bahut trop gros pour passer dans un chemin. Dans cette saga au suspense éventé, chaque personnage est rebaptisé “cet enculé-là”, chaque chose inanimée “ce merdier-là”.

Je commande un café sous les “Fi de putain !” en observant la patronne qui se terre derrière sa caisse. Quarante ans, les cheveux jaunes, la bouche pliée par un mauvais rictus. Je rêve de pouvoir voler une photo de l’instant : le bar beige et lie-de-vin, les trois verres de Gros Plant, la femme résignée. Le tout dans un décor en impasse, avec ses fausses boiseries qui se décollent et ses ampoules qui pendouillent.

Une gamine déguisée en chevalier traverse la salle en courant. Je me renseigne : c’est carnaval ? Oui, à quinze heures.

En attendant, je regarde la pluie tomber et je cède aux charmes antiques d’un flipper des années 1980. La vitre est maculée de traces graisseuses, et la majorité des ampoules est en berne. Au moins, je réussis à m’isoler mentalement de l’envahissant chauffeur-livreur.

Quatorze heures trente. L’heure de mon rendez-vous. Je traverse la campagne gorgée d’eau. Une lumière sale s’est installée sur la plaine ; pour les photos, je repasserai.

J’arrive chez mon interlocuteur, le dernier représentant de quatre générations d’artisans. Lui mort, plus personne ne sera capable de reproduire son savoir-faire, m’assure-t-il. Fi de putain ! On se croirait chez Jean-Pierre Pernaut.

L’homme pue l’alcool à dix pas. Mais je n’ai pas d’autre sujet et l’heure du bouclage se rapproche, alors j’essaie de tenir bon. Il bégaie, ressasse, se perd dans ses explications. Je me limite aux questions simples : comment, quand, combien. Mais même comme ça, ça ripe. A plusieurs reprises, il se fige, bouche ouverte et regard voilé. “Pardon, c’était quoi la question ?”.

Je repars dans l’autre sens. Le défilé du carnaval s’est arrêté sur un terrain vague, près des conteneurs pour le tri sélectif. Je descends de voiture, histoire de faire une photo. Pour encourager la poignée d’enfants qui grelottent dans leur déguisement, l’enjouée de service feint l’enthousiasme. Des parents allument le bûcher, sous le bonhomme carnaval qui s’embrase aussitôt. Les flammèches volent sous l’averse. Et je me dis que c’est ça, le goût de mon boulot. Une saveur de pluie et de cendres mêlées.

La douceur des mamans

Milieu de matinée. Les collégiens ont rejoint le mouvement de grève contre le CPE. À distance, quatre mères de famille surveillent leur progéniture.

Celle qui se trouve à ma gauche attaque bille en tête :

— Je disperserais tout ça à coups de bombes, moi !
— Des lacrymos ? C’est violent !, tempéré-je.
— Pourquoi des lacrymos ? Je vous parle de bombes. Boum ! Des morts au milieu, pour ouvrir le passage, et les autres au boulot !

Les autres ricanent, l’air gêné.

Le passage d’un élu fait diversion. La poseuse de bombes m’interpelle :

— Vous n’allez pas l’interviouver, celui-là ?
— Pas besoin, j’ai rendez-vous avec lui cet après-midi.

Ricanements gras et regards de connivence :

— Vous avez rendez-vous ? Hé bin ! Vous n’avez pas peur !…
— Pourquoi ?
— Pour votre cul ! Il va à Sainte-Gadelle-en-Tarbouif.
— Hein ?
— À l’aire de repos de Sainte-Gadelle, sur l’autoroute. C’est là qu’ils vont tous.

Abasourdi, j’essaie de battre en retraite. Trop tard, elle en remet une couche :

— Vous n’étiez pas au courant ? Y a pas que lui, tout le monde le sait ici. Y a le marchand de gluons qui y va, aussi. Il suce des routiers.

Je file vers le collège. Un père de famille entraîne son gamin à coups de pied au cul. Une mère promet le même sort à son fils. Elle se justifie auprès des gendarmes qui veillent benoîtement sur la petite manif : “avec tout ce qu’on voit à la télé ! Si on les laisse faire, ils vont nous foutre le feu partout”.

Les forces de l’ordre essaient de désamorcer l’ire maternelle : “vous savez, madame, ils sont très calmes. Ils n’ont rien cassé, il y a une bonne ambiance. Ils se contentent juste d’afficher leurs panneaux et de dire ce qu’ils ont sur le cœur. Il n’y a pas de problème. On est là pour la forme, mais ça se passe bien”. L’autre n’en démord pas : “ah oui, mais avec tout ce qu’on voit à la télé !”

Je m’approche des gendarmes. Des gens normaux, enfin ! On discute :

— Bon, me disent-ils. C’est bien que vous soyez venu, les jeunes vont voir qu’ils sont entendus par la presse locale. C’est important, à cet âge-là.
— Sûr, j’opine. Surtout, ils sont en train de se fabriquer des souvenirs.
— Ah ça…, commence un des hommes en bleu.

Je reprends :

— Je me rappelle des manifs contre Devaquet. Qu’est-ce que c’était bien…

Ses yeux pétillent :

— Ne m’en parlez pas ! J’étais délégué de mon lycée.
— Moi aussi ! On avait rameuté un de ces monde, dans le défilé !
— Ouais, il sourit. Je me demande comment ils m’ont accepté dans la gendarmerie, avec toutes les photos de moi qui doivent traîner dans les archives des RG !

Entre les homophobes hystériques de l’association de parents d’élèves et les gendarmes avec qui j’irais volontiers boire un coup, ce bled m’aura au moins appris à me méfier des apparences.

Le petit garçon dans le public

Hier soir, on a emmené les petits voir un concert du groupe dont j’étais encore le manager, il y a deux ans.

C’était leur première sortie de ce genre. Toute la journée, mon fils a fait des bonds de marsupilami dans la maison, en répétant “je suis content, je suis content, je suis content”. Et ma fille a eu mal au ventre, comme à chaque fois qu’elle doit affronter une situation nouvelle.

On est partis dans la vieille voiture déglinguée, vroum. En arrivant à destination, on n’a pas trouvé la salle, alors on a appelé Bob Woodward sur son portable. Coup de chance, il était dehors. Il nous a gardé une place sur le parking, et il nous a accueillis gentiment. Joie des minus, qui venaient surtout pour le voir, lui, le papa de leur copine, jouer sur une scène.

Puis on a fait la queue, on s’est assis, on a regardé le brouillard opaque qui sortait de la machine à fumée, je leur ai expliqué le son, les lumières, les instruments, tout ça. On a révisé notre vocabulaire : spectacle, concert, spectateurs, public, coulisses, scène… A quatre ans et demi, j’ai jugé qu’ils étaient encore un poil trop jeunes pour faire la différence entre “jardin” et “cour”, mais ça va venir… Et finalement le concert a démarré.

Etonnant raccourci de dix ans de ma vie : à côté de moi, mes petits et leur mère. Et sur la scène, le groupe que j’ai accompagné tous les soirs en tournée pendant huit ans. Huit ans de galères, de petits bonheurs, d’attentes infernales dans les loges, de routes interminables, de soirées pourries dans des hôtels glauques, de rencontres revigorantes, de débats à la con, de fêtes lumineuses, de fatigue lourde, de brèves victoires, d’empoignades, d’espoirs caressés et de renoncements plus ou moins digérés. Huit ans à attendre la fin du concert, deux heures trente d’épaisse éternité, avant de pouvoir enfin boire un coup, ranger les flight-cases, recharger le camion, récupérer le chèque, dire au-revoir, aller au resto, et regagner son petit chez-soi pour la nuit en espérant qu’il y aura une baignoire et un réveil.

Il y a quinze jours, j’ai enfin vu Quand la mer monte, le joli film de Yolande Moreau et Gilles Porte, qui parle très bien de ces moments en creux, dans une vie de tournée. Comme l’intrigue se passe dans le Nord-Pas-de-Calais, j’y ai retrouvé des endroits-madeleines, des lieux dont la seule évocation suffit à me rappeler des fragments de route : Béthune, Liévin, Valenciennes, Grande-Synthe, Steenwerck, Lille… Ca fait comme un refrain, qui chante un lendemain de fête, un hôtel borgne, une coupure d’électricité en plein spectacle, une grange pleine de monde, un estaminet embué, une tranche de potjevlesh, une salle à l’italienne dans un village en brique. Et le froid. Et l’attente.

Et donc, hier soir, ces relents-là, et tout contre moi, un tout petit garçon blond, immobile sur son fauteuil. Complètement fasciné. Alors, quand est venu le moment où ils chantent un texte que j’ai écrit, je n’ai pas pu m’empêcher de lui dire à l’oreille que c’était “ma” chanson. Il est resté sans bouger, happé dans une tension attentive, et il a hoché gravement la tête. “Ca te plaît ?”. “Oh oui”. Visiblement, ce petit garçon-là était en train de se préparer des rêves colorés pour toutes les nuits à venir.

Alors, pour la première fois depuis toutes ces années, en voyant son regard à lui, je me suis senti fier d’avoir appartenu à cette histoire. Vraiment fier. Comme un gosse.

Le péril jeune

Le vendredi, chez moi, c’est “la journée du papa”. Les deux minus de 4 ans et demi ne vont pas chez la nourrice : non seulement je les emmène à l’école le matin, comme d’habitude, mais je vais aussi les chercher le midi. Je les nourris, je les remets entre les griffes de la maîtresse à 13h30, je les récupère trois heures plus tard, et on mange un pain au chocolat.

Quatre voyages. Ca veut dire supporter à quatre reprises le voisinage des innombrables mères de famille de Trouducul-sur-Mer, qui poussent leur poussette avec une passion appliquée, comme Sysiphe sur sa colline. On dirait une grappe de bousiers hystériques, qui rentreraient chez eux après avoir été lâchés dans un tas de fumier. C’est un rituel bien rôdé : une demi-heure avant l’ouverture des portes, toutes les Trouducaises convergent vers l’école maternelle, le front bas et l’oeil hagard, le groin rougi par le vent, dans un unanime crissement de roues.

Car on est dans un monde clos dont vous ne soupçonnerez jamais l’existence. Pour l’imaginer, il faut avoir connu ces vallées entourées de montagnes si infranchissables que les gens n’y peuvent se reproduire qu’entre cousins. Oh, certes, Trouducul n’est qu’une vaste plaine, ouverte sur la mer, le bocage et la forêt. Il serait facile au Trouducais d’aller chercher femme ailleurs, pour s’aérer l’ADN. Oui, mais voilà : on ne sort pas de Trouducul. C’est comme ça. La minuscule sous-préfecture d’à côté, c’est la grande ville. La modeste agglomération d’où je viens, l’enfer urbain. Et Paris, c’est une carte postale de la Tour Eiffel envoyée par Mémé le jour de la sortie des “aînés”, comme ils disent : six heures de bus aller-retour, c’est un peu long, mais qu’est-ce qu’on a bien mangé ! Hein, Henriette ?

Du coup, le Trouducais se marie avec sa cousine germaine. Ne croyez pas que j’exagère : 2500 habitants, sept familles. Comprenez qu’au bout d’un moment, les gènes s’épuisent. Comme ça fait des générations que ça dure, la cousine est encore plus moche que sa mère. Ici, quand on croise une femme qui n’a pas les dents chevalines, le menton en galoche, le teint rouge brique, les oreilles décollées, l’oeil porcin, les cheveux poisseux, les chicots pourris, le corps difforme, et leurs PUTAINS DE LUNETTES EN METAL BLEU comme j’en portais en 1982, on lui crache dessus : salope de parisienne, va. Pareil pour leurs chevaliers servants : même carnation cramoisie, même silhouette indéfinissable, avec en plus ce je-ne-sais-quoi de brutal dans leurs yeux injectés de testostérone et de mauvaise bière.

Quand la Trouducaise devient femme, l’accomplissement de sa vie prend corps sous la forme d’une poussette. C’est à la fois son signe extérieur d’existence, sa raison de vivre, son horizon, et la justification de sa présence ici-bas. Alors elle pousse, inlassablement. Les plus chanceuses, parturientes de frais, peuvent exhiber un bébé morne, à qui le vent de noroît laissera la goutte au nez et l’oeil terne de ses aïeux. Mais toutes ne peuvent pas se targuer d’avoir été fécondées récemment. Qu’importe, elles poussent du vide. Et, quand les grilles s’ouvrent et que les gamins s’ébattent, elles obligent leurs morveux de cinq ans à grimper dedans, pour justifier l’engin.

Vilain LeChieur, qui raille l’amour maternel de tes concitoyennes, tu seras puni pour tes sarcasmes ! N’est-il pas normal que ces femmes sans horizon placent tous leurs espoirs dans leurs enfants ?

Ah oui, mais non. Elles sont moches, bêtes et consanguines, mais on n’est pas dans un de ces nombreux endroits que le libéralisme à outrance a laissés exsangues. Ici, du boulot, il y en a. Beaucoup plus qu’ailleurs, même. Rien à voir. A Trouducul, la plupart des enfants n’ont aucune carence alimentaire. Ils manquent juste d’un peu d’amour, de culture, et d’une autre fenêtre sur la vie que la lobotomie quotidienne infusée par TF1 et consorts. On ne les a pas conçus pour eux-mêmes, mais seulement parce qu’ils étaient le moyen d’accéder à un rang, de franchir une étape. D’ailleurs, on adhère à l’association de parents d’élèves dans le même but. Le parcours scolaire de sa progéniture, on s’en bat le coquillard avec autant de ferveur qu’on assène des gifles au mouflet. Ce qu’on veut, c’est pouvoir postillonner d’égal à égal avec les enseignants, pour se sentir quelqu’un. Le reste, on s’en fout. Pourvu qu’on mange bien à la choucroute annuelle et que ces feignants d’instits emmènent bien les CM2 en classe de neige (ça dure depuis 47 ans, y a pas de raison que ça change), et tout ira bien.

Alors bon, moi, les attroupements hébétés sur le parking de l’école, j’ai un peu tendance à les fuir. D’autant que je cumule les fautes de goût : d’abord, je ne suis pas d’ici, c’est louche. Ensuite, je suis ce que dans leur jargon un peu technique, ils ont coutume de désigner sous le terme spécialisé de “grosse tarlouze” (leur homophobie approximative englobe quiconque dispose de plus 500 mots de vocabulaire). Et enfin, trahison suprême, je vis avec leur ennemi intime : une prof, vous pensez !

Du coup, j’arrive systématiquement en retard à l’école, quand l’air est plus respirable.

Pas de bol, il y en a une qui a repéré mon manège, et qui, pour une raison que j’ignore, a calé ses horaires sur les miens.

Alors moi, bêtement, parce que ma mère m’a élevé dans un héritage judéo-chrétien de traditions gluantes, j’ai commencé à dire “bonjour”. Elle m’a répondu, et c’est devenu une habitude.

Et voilà que ce matin, elle a réglé son pas dans mon pas à moi (et les roues de sa poussette dans les jambes juvéniles de mes minus), et qu’elle s’est mis en tête de me faire la causette. Considérations météorologiques d’abord (pour m’apprivoiser, sans doute), puis carrément politiques :

- Vous avez vu, les jeunes ?
- Non, je ne regarde pas la télévision.
- Hé bin ils ont tout cassé, hier soir.
- Dans les manifs ?, ai-je feint de m’intéresser.
- Oui, tout ! Les vitrines de cafés, les commerces… Alala !
- Mmmm.
- Enfin bon, c’est pas encore chez nous…, a commencé cette imbécile heureuse qui est née quelque part, comme aurait dit Brassens.

Puis embrassant du regard le petit millier de maisons de Trouducul-sur-Mer (d’où le dernier jeune qui s’était égaré est reparti sous les quolibets des habitants, enduit de goudron et de plumes, en 1973), elle a eu ce mot magnifique :

- …mais ça va pas tarder à nous tomber dessus.

Là, je n’ai pas pu m’empêcher de sourire, avec un poil d’ironie :

- Ah ça ! Avec tous les étudiants qu’on a ici…

Alors elle a conclu, admirable de connerie assumée :

- C’est sûr.