★ Les chiens noirs du Mexique ★

M. LeChieur, gros mots sur les internets depuis 2002

Archives mai 2006

Monsieur Père Noël

(Nouvelle bricolée vite-fait sur le gaz)

Quand vous habitiez dans cette vallée, vous étiez soit un dirigeant de l’usine, soit un ouvrier, soit un indigent. On n’avait jamais vu personne d’autre dans les parages, et il n’y avait pas de raison pour que ça se passe autrement.

Les premiers, on ne les voyait jamais. On savait juste qu’ils avaient de belles maisons sur les hauteurs, avec de l’eau claire qui jaillissait de leurs robinets cuivrés. On se disait aussi que leurs femmes sentaient bon, et qu’elles portaient des robes légères qui donnaient envie de les prendre dans ses bras. Mais je n’en sais rien, au fond. Je n’ai jamais eu l’occasion d’aller en renifler une de près.

Moi, je faisais partie de la deuxième catégorie, celle des petites masures plantées le long du fleuve. C’est là que j’ai grandi, sur la rive. Près d’une eau grasse, irisée par les rejets industriels que les conduites déversaient jour et nuit, mais qu’on pouvait tout de même faire bouillir, pour boire. Et puis l’été, on avait de quoi se baigner, c’était déjà ça.

Les indigents, eux, n’avaient rien. Ils étaient laids, sales, puants. Les estropiés nous montraient leurs moignons pour nous foutre la trouille. Les autres passaient leur temps à nous courir après pour récupérer une pièce, une épluchure, un sourire. Ils étaient toujours à reluquer nos soeurs, aussi, avec leurs airs mauvais, et les filets de transpiration noirâtre qui leur coulaient sur les tempes. Pour s’en débarrasser, on leur jetait des pierres. Fallait viser les genoux pour être tranquille. Alors ils gueulaient comme des porcs, et on détalait sans se retourner.

C’était bien imaginé, cette vallée : au fond, les bassins de décantation, là où les vapeurs sentaient le souffre et la merde. Là, aussi, où croupissaient les indigents. Un cran au-dessus, le village de mes parents. Ca restait embrumé, mais en plus respirable. En y travaillant longtemps, certains arrivaient à entretenir un petit potager. Il fallait beaucoup remuer la terre, et faire attention à bien dévier les coulées grises qui descendaient parfois de l’usine, mais les bonnes années, ces salauds-là avaient des tomates rouges pour se régaler. Et puis, tout au-dessus, dominant les vapeurs et la brume, les grandes maisons, avec leurs parcs et leurs arbres fruitiers.

Chaque niveau observait l’autre sans rien dire. Ceux d’en bas nous regardaient avec des envies de meurtres contenues. Nous on levait les yeux vers les sommets des patrons, en rêvant à leurs filles et à leurs pêches de vigne. Et eux, ils imploraient le ciel en espérant leur part d’indulgence après la mort. Ca fait que, du plus petit au plus grand, du plus jeune au plus chenu, du plus con au plus malin, on avait tous la tête en l’air à longueur de journée. Comme ça, personne ne s’attardait à regarder les petits bouillonnements des bassins de décantation. C’était bien réglé. Tout le monde à sa place, et une place pour tout le monde, comme disait le contremaître de mon père.

*

Et puis un jour, un mendiant est arrivé au village.

Un type bizarre. Il était propre, il ne sentait rien. Sa longue chevelure grise était bien peignée, et sa barbe soigneusement entretenue. Surtout, il se tenait droit, en regardant les gens avec une fierté qu’on n’avait jamais vue chez personne, et comme une lueur de défi derrière ses verres cerclés de métal.

Le plus étonnant, c’est qu’il se contentait de tendre la main, comme ça, immobile et souriant, en attendant qu’on lui fasse l’aumône.

D’habitude, chez nous, les indigents avaient des façons de travailler beaucoup plus spectaculaires. Les grands brûlés dévoilaient leurs plaies purulentes en se roulant dans la boue. Les aveugles psalmodiaient des chansons lestes, pour que les mères de famille les fassent taire en leur glissant une pièce. Les coléreux insultaient la terre entière en hurlant. Les filles de joie exhibaient leurs seins maigres pour exciter les hommes. Certains étaient frappés de la danse de Saint-Guy, d’autres s’arrachaient des cheveux, d’autres encore se plantaient des tiges rouillées dans les bras. Ils avaient mille astuces pour attirer notre attention, mais aucune ne fonctionnait. Parce qu’on savait bien, à force, que d’autres ribauds tapis dans les encoignures n’attendaient que ça, qu’on s’arrête un instant pour les plaindre ou pour les battre. Alors ils arrivaient droit sur nous, et nous défonçaient le crâne aussi sec.

Mais lui, non.

Et le plus étonnant, c’est que ça a marché.

D’abord, on s’est demandé ce qu’il foutait là, avec sa belle tête digne et ses longs cheveux soyeux.

Puis les bruits ont commencé à courir : il ne pouvait pas venir d’en bas, avec cette tête-là, impossible. Non, c’est sûr, c’était un d’en haut. Un riche déchu, ça se voit, des fois. Les femmes ont trouvé qu’il avait une tête de professeur. Les petits enfants, eux, se sont convaincus que c’était le Père Noël, à cause de sa barbe et de ses lunettes rondes. D’ailleurs, c’est comme ça qu’ils l’ont appelé, “Monsieur Père Noël”. Et nous, faute de mieux, on a adopté ce nom-là aussi.

Tous les jours, donc, Monsieur Père Noël était fidèle à son poste, adossé contre le mur de l’usine, à attendre sans un mot les pièces qui tombaient dans sa poche. Et tous les soirs, lesté de menue monnaie, il s’achetait un grand journal qu’il dépliait à une table du bistrot, en commandant un café et une brioche. Sûr qu’il était cultivé, et fin, et bien élevé. Ca devait être un professeur. De philosophie, disaient les uns. Mais non !, rétorquaient les autres. Il s’agissait d’un grand chirurgien qui avait eu des amours contrariées, c’est pour ça qu’il avait sombré dans la misère. Parfois, ça s’empoignait au comptoir, ça commençait à se balancer des grandes claques en travers du groin, pour départager ceux qui voulaient avoir raison. Mais quand il arrivait dans l’embrasure de la porte, un grand silence se faisait immédiatement dans la pièce. Et on le regardait marcher tranquillement jusqu’à sa table du fond, son café et sa brioche.

A la fin, on aurait tous donné notre main droite pour savoir qui il était, d’où il venait, et ce qu’il faisait là.

*

C’est pour ça que les manoeuvres d’approche ont commencé. Certains lui ont proposé qui un sandwich, qui un plat chaud, un bon bain ou un lit pour la nuit. Il acceptait tout avec un bon sourire, en hochant la tête doucement. Le lendemain matin, en repartant, il remerciait très gentiment, s’excusait pour le dérangement. “Tout le plaisir était pour nous !”, répondaient ses hôtes en minaudant. “Revenez quand vous voulez”. Mais il disait qu’il ne voulait pas abuser, et qu’il préférait attendre que d’autres se proposent pour l’héberger.

A table, il savait parfois se montrer bavard. Il faisait des tas de compliments sur la cuisine, trouvait la maison décorée avec goût, demandait des nouvelles des enfants. Mais il ne disait jamais un mot sur lui-même, même pas son prénom. Au village, ça rendait tout le monde fou, de ne rien savoir. Et plus il se taisait, plus les gens étaient empressés autour de lui.

Finalement, un jour, une fille de joie a réussi à passer jusque dans notre rue. Une maigreuse, avec des cernes sous les yeux et un air pas commode. On a commencé à lui jeter des pierres mollement, par habitude plus que par envie, quand on s’est aperçus que Monsieur Père Noël nous regardait sans rien dire. En le voyant, la fille s’est exclamée “Papa !”. Alors mon père lui a demandé :

- C’est ton père ?
- Bin oui, pourquoi ?, elle a répondu en le regardant en coin.
- Il vient d’en bas ?
- D’où veux-tu qu’il débarque, sinon ?
- Il n’est pas professeur, alors ? Ni chirurgien ?

La fille a éclaté de rire. “Professeur, lui ? Il ne sait même pas compter ! Il achète un journal pour essayer d’apprendre à lire, mais ça fait vingt ans qu’il s’acharne, vingt ans qu’il n’a toujours pas compris que B et A, ça fait BA !”.

Alors nous, on s’est tous jetés sur Monsieur Père Noël, sans un mot, et quand on a eu fini on a jeté son corps dans le premier bassin.

Quand vous habitez dans cette vallée, vous êtes soit un dirigeant de l’usine, soit un ouvrier, soit un indigent. On n’a jamais vu personne d’autre dans les parages, et il n’y a pas de raison pour que ça se passe autrement.

Les gars de l'Elysée

Les gars de l’Elysée, ils ont passé trop de temps à l’ENA, et pas assez en cours de français au collège, à mon avis.

Par exemple, aujourd’hui, le Canard Enchaîné affirme que Président Chirac, not’ bon maît’, dispose d’un compte bancaire au Japon. Bon, pas cons, les gars de l’Elysée, ils réagissent aussi sec. On ne va pas se laisser emmerder par ces histoires de banques. Déjà qu’on a un premier ministre tout carbonisé et un ministre de l’intérieur qui ricane… Alors ils démentent. Officiellement. La preuve :

“Le président dément catégoriquement les informations rapportées par le Canard enchaîné”, a déclaré à Reuters l’entourage du chef de l’Etat français.

Le problème les gars, c’est qu’il faudrait savoir. Soit le Canard rapporte une information, et vous êtes des gredins. Soit ce que vous démentez, ce sont des allégations, et dans ce cas, c’est l’hebdomadaire satirique qui n’a pas bien fait son enquête. Mais “on dément l’information rapportée…”, en français courant, ça signifie : “c’est vrai, mais on préfère nier farouchement”. Communiquer, c’est bien. Surveiller ses lapsus, c’est mieux.

Trois-Quatorze

“Dis donc gamin, je me souviens plus si je t’ai parlé d’avril 37 ?”

Pourquoi cette phrase-là m’est-elle revenue en tête, aujourd’hui ?

Avril 1937. “L’an 19 après la Grande Guerre”, comme disait Grand-Père. C’est même ce qu’il avait écrit dans son agenda : “aujourd’hui, 19 avril de l’an 19 après la Grande Guerre, mon premier fils est né”. Le connaissant, il a dû faire ses pleins et ses déliés en tirant la langue, avec sa calligraphie d’écolier et son encre violette. Et pour le lyrisme ou les accès d’émotion, vous repasserez ! La ligne suivante, c’est celle du lendemain : “Ai commandé trois lapins à Bouchitet. A la ville, suis passé chez Frémont acheter la pince à épiler qu’Henriette me réclame”. C’est dire si elle a été célébrée sans tambour ni trompette, la naissance de son fils. Mon père.

Il est comme ça, mon grand-père. Dur en affaire, sec en mots, pudique en amour. Y a qu’au bar qu’il se déride. Les autres l’interpellent : “hé ! Trois-Quatorze ! Tu paies ton calva ?”. Alors il laisse un sourire affleurer sur ses lèvres, et puis il sort son gros porte-monnaie en cuir. Et parfois, on l’entend blaguer à la cantonade. Pas souvent.

Trois-Quatorze. Pi. Son surnom, glané au fil du temps. Les autres n’arrivent pas à prononcer notre nom de famille : Landru, ça fait trop penser à l’autre, là, l’homonyme, Henri-Désiré. Celui qui transformait les bonnes femmes en petits tas de cendre, jusqu’à ce qu’on le raccourcisse au niveau du cou. Et puis Grand-Père, on ne peut pas non plus l’appeler par son prénom : rien qu’au village, des Pierre, y en a cinq. Pierre-le-gros, Pierre-l’ardoise, Grand-Pierre, Pierre-têtu, et Pierre-la-petite. Résultat, mon aïeul s’est fait abréger, crac ! Un grand coup d’apocope en travers du blase, et il est devenu Pi. Trois-Quatorze, quoi.

J’aime bien aller au café avec lui. Quand je suis là, du haut de mes neuf ans, ses copains la ramènent un peu moins. On s’asseoit dignement à la table du fond, et il commande. Un petit café-calva pour lui, une grenadine pour moi. Des fois, on a des conversations de grandes personnes. Mais souvent on ne se dit rien, on attend que le temps passe. Je m’en fous, je ne suis pas pressé. Je sais qu’après, il ira m’acheter mon Pif-Gadget de la semaine. J’ai tout mon temps, je glisse tranquillement dans une espèce de demi-sommeil en contemplant la buée sur les vitres. Il fait bon, chez Lucien. Il y a un poêle qui ronronne au coin du mur jaune, ça sent le propre et le tabac gris… C’est calme. On peut entrer en léthargie tout son saoûl, personne ne viendra vous brailler dans les oreilles.

Ca se termine toujours de la même manière : Grand-Père dépose trois francs sur la table, clac, clac, clac. Ca me sort de ma torpeur, le bruit sec des pièces sur le formica. C’est là qu’il la balance, sa fameuse phrase : “dis-donc, gamin, je me souviens plus si je t’ai parlé d’avril 37 ?”. Il faut que je simule l’étonnement, ça fait partie du rituel. Mon très-vieux, on ne peut pas vraiment le soupçonner d’inconstance. “Qu’est-ce qu’on avait rigolé !”, il reprend.

“Avril 37, c’est la date où je suis rentré au village avec Henriette, qu’était grosse à exploser. Elle avait un sacré polichinelle dans le tiroir, ta mamie. Fallait bien qu’on se pose. Et puis moi, avec une jeune mariée et un lardon à nourrir, il était temps que j’arrête mes singeries. Montreur d’ours, c’est pas un métier pour fonder une famille. Alors on a rouvert les persiennes de la maison de mes vieux, et puis on a commencé à enlever la poussière. Tu te rends compte ? Ca faisait plus de vingt ans qu’on était partis de là, mon frère et moi. Et à la fin de l’après-midi, Pierre-la-petite est arrivé, tout essoufflé. Il avait vu la fumée sortir par la cheminée, ça l’avait secoué :
- Trois-Quatorze, c’est-ti toi ?, qu’il me demande à la porte.
- Ben oui, mon Pierrot. C’est bien moi.
- Ah, je suis content de te revoir, qu’il me fait.
- Sûr, que je dis. Ca faisait un bail.
- Dis-moi, Trois-Quatorze, je ne sais jamais. C’est-ti toi, ou bien ton frère, qu’est mort à la guerre ?”

A la fin de son histoire, à chaque fois, Grand-Père éclate d’un gros rire. On se lève, on va vite acheter Pif-Gadget et on rentre voir si Henriette, ma grand-mère, a fait des pets-de-nonne pour le goûter.

Ce soir, je n’ai plus neuf ans depuis longtemps. On est même en l’an 19 après le départ de Trois-Quatorze pour l’éther, si je calcule bien. Ca fait des lustres qu’Henriette n’a plus cuisiné de pets-de-nonne, aussi. Planté devant moi, mon fils tripote son doudou, l’air un peu gêné par la question qu’il va me poser.

“Papa, dis… il est où ton papi à toi ?”

Alors je l’attrape doucement, et je le pose sur mes genoux. Puis je m’entends lui répondre : “dis-donc, gamin, je me souviens plus si je t’ai parlé d’avril 37 ?”.


Ce souvenir presque entièrement fictif constitue ma participation au Dix-moi dix mots de mai de Kozlika