★ Les chiens noirs du Mexique ★

M. LeChieur, gros mots sur les internets depuis 2002

Archives juin 2006

Les vaches, rousses blanches et noires

Les vaches rousses, blanches et noires
Sur lesquelles tombe la pluie
Et les cerisiers blancs made in Normandie
(Stone & Charden)

Hier, ça sentait les vacances. Un vrai week-end, enfin, sans m’esquinter les yeux sur l’écran de l’ordi, sans me lever à 5 heures pour écrire et sans fumer tout un paquet de Camel d’affilée en tapant des articles dépourvus du moindre intérêt. La joie, quoi.

Pour l’occasion, on était invités chez des amis qui viennent d’acheter un camping dans un magnifique bout de Cotentin. Imaginez : un village en pierre, une route qui serpente, de la lande qui s’agite sur la dune, et un panorama grand ouvert sur une baie sauvage. Quand Jérôme m’a proposé de venir, vendredi, j’en sautais de joie. Je m’y voyais déjà… Le transat sous le soleil, la douce odeur de grillades, un filet de transpiration sur ma tempe, une chaleur sur ma nuque, et un ciel bleu à faire fondre les pierres.

Raté. On est arrivé en plein camaieu de gris et de vert mouillés, avec des nuages bas qui se prenaient pour l’écume. Au moment de passer à table, on s’est réfugiés dans la future friterie de Jérôme, une cabane en bois qu’il vient de monter à côté de l’accueil. On s’est jetés sur les pulls, et on s’est réchauffés autour d’un café fumant. On a passé une nuit froide et humide dans un mobilhome traversé de courants d’air, en se collant l’un contre l’autre pour se sentir pas tout à fait morts. Et ce matin, quand j’ai mis le cap sur la boulangerie du village, ça sentait le sable et la terre gorgés d’eau.

Hé bin en fait, ça m’a ragaillardi, cette pluie. Je m’étais laissé égarer, avec mes clichés de vacances au soleil. J’avais oublié ces sensations-là, mes seuls vrais souvenirs de vacances dans le Cotentin, quand j’étais môme. On y gèle, on n’a plus un centimètre carré de sec, mais c’est vachement beau et, somme toute, on est plutôt bien.

Un p’tit village plein d’amis
Et puis les filles aux joues rouges
Qui donnent aux hommes de là-bas
Qui donnent aux hommes de l’amour
L’amour made in Normandie

19 juin

C’est le 19 juin 1986. Assis à l’arrière de la R20 familiale, un tétard de 14 ans se réjouit en silence : pour fêter la fin du brevet du collège, ses parents l’emmènent déguster une “Orientale”, merguez et poivrons, dans sa pizzeria préférée.

Il fait beau, c’est bientôt l’été. Ciel bleu et lumière ruisselante, pas une ombre au tableau. Le brevet, il l’aura les doigts dans le nez, 18 de moyenne si on ne compte pas le sport. Plus tard, il fera des études de Lettres, parce qu’il veut devenir “journalistécrivain”, en un seul mot. Il rêve de travailler pour Libé le jour, et de recevoir le prix Nobel de littérature la nuit. Ou, au minimum, de passer dans l’émission de Bernard Pivot.

Pour l’heure, le tétard sent l’eau lui monter à la bouche, quand il imagine la pizza qui l’attend. C’est qu’il aime ça, le bougre. Au moins autant que ses livres et son ordinateur, un vieux TRS-80 (étendu 82). Il n’y a pas encore de mot pour désigner les boutonneux rachitiques comme lui, qui passent leurs week-end plongés dans L’Ordinateur Individuel, se nourrissent de pizzas et de sandwiches au thon, et arborent un “look”, comme on dit alors, hystériquement déprimant : cheveux de paille en désordre, lunettes à monture argentée, pantalon mou, baskets pourries, teint d’endive périmée.

Soudain, la radio retentit dans l’habitacle, pendant qu’on traverse la plaine : Coluche est mort. Le tétard s’indiffère. Il est trop jeune pour avoir ri aux sketches de l’homme à la salopette. Pour lui, Coluche, c’était seulement un humoriste gras sur Canal +, et une rengaine entendue l’hiver dernier au top 50. “Aujourd’hui, on n’a plus le droit ni d’avoir faim ni d’avoir froid…”. Nul à chier, ce truc. Notre valeureux adolescent préfère retourner à ses songes de scoops et de pages cinglantes et définitives.

Il ne le sait pas encore, mais sa vie est en train de basculer. Il y a quelques mois, déjà, il a levé un nez acnéique et étonné sur une bouleversante apparition : un démon inconnu du monde de Cthulhu, une créature aussi énigmatique que douloureusement attirante, un piège abyssal dans lequel il s’est laissé aspirer pour la perte de son âme. Comment ça s’appelle, déjà, ce truc ? Ah oui. Une fille. Une ravissante Allemande qui a réussi à faire battre son coeur encore plus fort que les listings de Hebdogiciel, c’est dire.

Dans deux mois, il fera le grand saut. Il ira au lycée, à la ville. À l’internat, même. Il vivra l’euphorie de ses premières grèves, refera le monde dans un coin de bistrot enfumé, se brûlera les yeux sur de la littérature américaine, écoutera du rock en boucle, braillera des chansons révolutionnaire avec ses potes, s’ennuiera dans le confinement et la crasse du “foyer mixte”, grandira un tout petit peu. Il tombera éperdument amoureux, aussi, et se consumera entre délices et souffrances, épuisement des sens et perte d’illusions. La date du 19 juin prendra alors pour lui une résonance particulière, celle d’un coup de tonnerre sans rapport avec Coluche. Et puis ce vacarme intime se taira peu à peu avec le temps. Des décennies plus tard, il n’en restera qu’un écho lointain, une réminiscence inconsciente qui surgira de temps à autre. Tiens, c’est marrant, j’ai écrit “19 juin”.

Ensuite, notre jeune homme ira à la fac, s’y emmerdera ferme, accumulera les petits boulots pour se distraire. Il grossira un peu, tombera encore amoureux, et fera des arrangements avec ses anciens rêves de fulgurances littéraires.

Et enfin, un beau jour, il se souviendra avec une précision étonnante du 19 juin 1986. Vingt après, pile poil. Parce que la mémoire, des fois, c’est drôlement farceur.

(Joyeux anniversaire à toutes celles qui sont nées un 19 juin. Sans rancune).