★ Les chiens noirs du Mexique ★

M. LeChieur, gros mots sur les internets depuis 2002

Archives août 2006

Brève de Fnac

Ils se baladent entre les étagères du rayon bande-dessinée. Lui, plutôt grand, dans les 25 ans. Elle, petite et ronde, très maquillée. Ça fait un moment qu’elle a dépassé la trentaine. Il s’enquiert : “qu’est-ce qui te ferait plaisir, pour ton anniversaire ?”. Elle se racle la gorge : “ah, euh, tu sais, je ne voudrais pas te froisser, mais je n’offre jamais de cadeau à mes petits copains pour leur anniversaire. Non, parce qu’après, tu comprends…”. Il rigole. Elle continue, en haussant la voix pour couvrir son rire à lui : “…on n’en finit jamais : un cadeau pour l’anniversaire, un pour Noël, un pour les étrennes…”. Il l’interrompt : “je m’en fous”. Puis il tourne les talons et va feuilleter un polar. Elle le regarde, immobile. Dans ses yeux, une lueur froide : elle vient de comprendre à quel point il est sincère.

Qui suis-je, où vais-je, pourquoi ne suis-je pas en train de dormir ?

Florence X, une jeune lectrice, que je ne peux même pas qualifier de “fidèle” vu qu’elle vient d’arriver sans crier gare, m’interpelle par mail :

  • Bonjour, je préfère utiliser le courrier que les commentaires, je ne suis pas à l’aise du tout avec la planète blog que je découvre au hasard de temps à perdre… Mais comment ça marche ? Comment on peut passer autant de temps à raconter sa vie sans oublier de la vivre ? C’est une question à laquelle je viens de trouver une réponse dans votre dernier billet…”Comme j’aime rien je suivais en me demandant s’il y aurait un cyber café”. Est-ce que les gens qui bloguent n’aiment rien dans la vie que leur clavier ? En quoi le blog diffère-t-il du cabinet du psy dans lequel on se construit des liens imaginaires, des transferts et tout et tout ? La famille Lechieur, elle fait comment pour résister avec quelqu’un qui aime rien ??

    Dans un blog on est soi-même à 200% ou bien au contraire on se la raconte, on se construit une identité fictive ?

    J’aurais pu poser ces questions aux autres blog que je lis avec plaisir mais manque de bol pour vous, vous avez écrit la phrase qui m’a fait passer à l’action !! La balle est dans votre camp…à vous d’éclairer ma lanterne !

Fichtre ! En voilà, des questions… Et, surtout, un jugement moral implicite pas très agréable à entendre lire : “comment peut-on passer autant de temps à raconter sa vie sans oublier de la vivre ?”. Brrrr.

Alors pour les autres, j’en sais rien, mais pour moi, c’est assez simple : contrairement à la moyenne des Français (qui y consacrent plus de 4 heures par jour en moyenne, si j’en crois un article lu ici ou là il y a quelques années), je ne regarde pas la télé. Et je ne passe pas plus d’une heure par jour sur mon bloug, les jours où je mets à jour. C’est à dire assez rarement, il faut le reconnaître. Ca fait que, les jours de grosse productivité LeChieurienne, il me reste 23 heures à vivre ma vie. A savoir, dans le désordre, travailler, manger, lire, faire l’amour, rater l’éducation de mes enfants, déféquer, infuser dans mon bain, rire sottement, ouvrir des bouteilles de vin, inventer des mensonges pour distraire mon banquier, commencer des régimes ou dire bonjour à la voisine.

Ce qui précède, c’est la réponse qui m’est d’abord venue, parce que c’est la vraie. Et puis après j’ai réfléchi, et ça m’a subitement gonflé, ce besoin que j’éprouvais tout à coup de me justifier. “comment peut-on passer autant de temps à raconter sa vie sans oublier de la vivre ?”. Et flûte ! Comment peut-on, chère Florence, donner ainsi sans rougir dans la tarte à la crème pour adultes bien-pensants ? Est-ce que tu m’aurais posé la question dans ces termes-là, si je consacrais mon emploi du temps à une toute autre activité ? Je pourrais pratiquer une religion, fabriquer des maquettes en allumettes, traduire des textes albanais, courir derrière un ballon ou me consacrer corps et âme au macramé, personne n’y trouverait rien à redire. En revanche, avouez que vous bloguez, et il y aura toujours quelqu’un pour débarquer avec ses gros sabots et son sac de clichés mal digérés, où il est forcément question de la “vraie vie” et de l’incapacité supposée du blogueur à en profiter. Et alors ? Je ne vois pas bien en quoi le type qui passe trois soirées par semaines à son club d’aquariophilie ou à son association de parents d’élèves serait plus sautillant, mieux épanoui ou plus en phase avec la réalité que moi.

Et l’on arrive à l’inévitable parallèle, blog / cabinet du psy, bin tiens… Dans le cas qui nous occupe, je préfère passer sur les approximations de la question (on ne “se construit” rien chez le psy, et surtout pas des “liens imaginaires” ; quant au transfert, c’est plutôt une saloperie qu’on subit, et dont on se passerait volontiers). Ce qui est marrant, c’est qu’on pose souvent la question aux blogueurs, mais pas aux autres catégories de gens qui utilisent l’expression écrite. Moi, par exemple, quand je bricole un article dans la vraie vie, personne n’aurait l’outrecuidance de penser qu’il peut y avoir un rapport étroit entre mes nombreuses névroses et le contenu de mes proses à but lucratif. Pourtant, croyez-moi, il suffit de me connaître un tout petit peu pour constater que ça suinte de partout, même quand je disserte pendant cinq feuillets sur les témoignages des rescapés de la friche industrielle de Saint-Frusquin-des-Bois. Rassurez-vous, c’est normal : sous des dehors assez rugueux j’en conviens, il se trouve que je suis un être humain.

Evidemment, tout ça m’amène à la question qui tue : pourquoi tient-on un blog, au fond ?

A mon avis, il y a une raison atavique à tout ça. La même que celle pour laquelle on écrit des livres, découvre le feu, marche sur la Lune, court plus vite que ses petits camarades au 100 mètres haies, conquiert le pays voisin, ou grave “Doudou aime Zézette” sur les ruines du Parthénon. Le blogueur ne se distingue pas tellement de ses congénères, finalement : il a envie de laisser son nom quelque part. C’est très emmerdant, mais nous ne sommes que de dérisoires étoiles filantes et ça nous ferait bien chier de passer sans que personne ne nous remarque. La presse locale a très bien compris le truc : tous ses lecteurs apparaissent au moins trois fois dans ses pages. Quand ils naissent et quand ils meurent, à la rubrique “état-civil”. Et puis, au milieu, quand ils font une sortie scolaire, quand ils marquent un but contre Sainte-Génisse-des-Berlouzes, ou quand ils pêchent un gardon de 3,20 mètres. On est comme ça, tous. Quand on a sa photo dans le journal, on achète le journal pour y voir son nom imprimé, et pour vérifier l’image de soi qu’on donne aux autres. Même si c’est complètement inconscient.

Après, évidemment, on peut avoir des tas de belles et nobles raisons de faire les jolis sur la blogoboule. Parce qu’on est militant, érudit, drôle, exilé, ou simplement parce qu’on a décidé de s’en mettre plein les fouilles avec la plateforme qu’on vend très cher aux autres blogueurs[1]. En ce qui me concerne, c’est plus bête que ça : chaque fois que j’écris un billet, j’ai l’impression de freiner le cours du temps qui passe. Par exemple, je me souviens avec une acuité absolue de ce jour-là, ou bien de celui-là. Et encore de celui-là, et puis celui-là aussi. Et j’en passe, et des meilleurs. Alors qu’ils seraient déjà partis dans les limbes de ma mémoire oublieuse, si je n’avais pas commis un billet pour m’en rappeler.

Bien sûr, je pourrais tenir un journal intime. J’ai essayé, parfois. L’ennui, c’est que je n’arrive pas à croire en ces trucs masturbatoires : quand on écrit[2], c’est pour être lu. Sinon, c’est de l’auto-tripotage pathologique, et je préfère largement les jeux de société.

Vous pensiez lire un bloug, amis lecteurstrices ? Eh bien voilà, il est temps que vous l’appreniez : en fait vous n’êtes que des alibis pour mes jeux de mémoire. On reste copains quand même ?

Notes

[1] Je vous laisse coller l’URL de votre choix sur chacun des exemples qui précèdent, je ne veux pas d’ennui avec les gens.

[2] Amis lacaniens, bonjour ! Je viens de taper “quand on est cri”. C’est pas de l’acte manqué de classe internationale, ça ?

Les gars du marketing #2

Un métier : le marketing.

Une mission : repousser chaque jour les limites de la connerie.

(Après avoir vendu des brosses à dents et du saucisson, les gars du marketing s’attaquent aujourd’hui aux produits laitiers.)

C’était un matin terne, tout en haut de la tour de AgroAlimentaireMondial Incorporated. Jean-Marc avait l’air sombre, Bernard touillait son café sans y croire, et le stagiaire n’éprouvait même plus la moindre érection devant son nouveau photocopieur couleur. Une pluie grasse souillait les grandes baies vitrées, laissant à peine passer une lumière plus grise qu’un spot de pub albanais. Même la bimbo qui s’étalait, en string et en 4m par 3m, sur un projet d’affiche pour des céréales minceur-et-plaisir, avait l’air de vouloir noyer son désespoir dans l’alcoolisme et la boulimie. Car l’heure était grave, et les chiffres formels : l’humanité tout entière avait commencé à manger moins de yaourts que l’année précédente. L’ensemble des indicateurs coïncidaient. On perdait des parts de marché tous les jours. Il était grand temps de se ressaisir.

“On doit faire un débrief dans une heure avec le dégé”, annonça Jean-Marc avec une voix sépulcrale. “Tous les résultats sont impactés à mort. C’est la tempête sur les linéaires.
— À mon avis, on a un sérieux problème de concept, renchérit Bernard.
— Ouais, faudrait pouvoir forcer les gens à bouffer plus de yaourts”, conclut le stagiaire.

Les autres lui lancèrent un regard froid.

“On ne peut pas FORCER les gens, expliqua calmement Jean-Marc.
— Bin si. Il suffit de faire des yaourts vraiment bons, s’enthousiasma le stagiaire. Comme ça, les gens ne pourront plus s’en passer.
— Imbécile, le coupa Bernard.
— Rhoooo les mecs, vous êtes lourds, reprit l’étudiant. Si on ne peut même plus déconner… J’ai une autre idée. Il faudrait mettre dedans des substances qui rendent dépendant. Mon frère, qui est stagiaire chez un fabricant de cigarettes…
— TA GUEULE !
— …je me tais. N’empêche, elle est loin d’être bête, mon idée. Le patron de mon frère, il se fait des couilles en or. Et le frangin, il a une indemnité de stage… Et des tickets resto….
— Mais qu’il est con…, soupira Bernard. Tu veux vraiment qu’on ait des lobbies de gauchistes exaltés sur le dos ? Soyons sérieux cinq minutes. Qu’est-ce qui pourrait inciter tous ces veaux à manger du lait fermenté aux morceaux d’OGM ?
— On pourrait leur dire que ça ne fait pas grossir.
— On a déjà essayé. On leur a balancé le yaourt sans gras, le yaourt sans sucre, le yaourt sans acidité, le yaourt sans lait… Non, ça ne suffit pas. Il faudrait réussir à leur en faire bouffer tous les jours. Qu’est-ce que les gens avalent tous les matins sans moufter ?
— Leurs médicaments ?, risqua le stagiaire.
— PUTAIN, oui, la voilà l’idée ! Et si on leur disait que ça les soigne ?
— Ça ne va jamais marcher. Personne n’a jamais guéri quoi que ce soit avec un yaourt.
— Mais si ! C’est préventif ! Ça évite le SIDA !
— Non, pas le SIDA, on va avoir le ministère de la santé sur le dos, et puis les associatifs aussi. Des emmerdeurs.
— Le cancer, alors ?
— Ah oui, c’est bien, ça. Ça leur fiche drôlement la trouille, en général, le cancer.
— Génial. On appelle le service juridique, et on leur soumet l’idée.
— Super. Je contacte mon copain qui bosse dans une revue scientifique. Il va bien nous trouver un prof de médecine à Oulan-Bator pour torcher une petite étude clinique vite fait. Y a plus qu’à trouver une accroche, sur le thème “mangez des yaourts, évitez les tumeurs”.
— OK. Je mets les créa sur le coup.”

Le stagiaire retrouvait un peu de sens à sa vie. Il commençait à effleurer les touches de son Konica couleur avec bac de triage et agrafage automatique, quand une idée lui traversa l’esprit :

“Hé, les mecs, y a une couille dans votre pré-projet.
— Quoi, encore ?
— Si on leur dit que les yaourts évitent le cancer, qu’est-ce qui va les empêcher de manger ceux de la concurrence ?
— Quoi ? On l’a rachetée, la concurrence.
— Pas les yaourts, non. Les biscuits- aux- céréales- pour- faire- le- plein- d’énergie, oui, mais en produits laitiers, y a encore du monde en face.
— Ah, merde. Reste plus qu’à inventer le yaourt qui empêche le cancer, alors. On a bien des souches de ferments lactiques, dans le coffre ?
— Oui, mais on les a testées le mois dernier. Pas de goût, et ça donne la chiasse.
— Formidable. Lançons une campagne sur le thème “ce qu’il vous fait aux intestins se voit sur votre teint”.
— Et pour le goût ?
— Bah, noyons ça sous le sucre et de la vanilline de synthèse.
— Vous délirez complètement, intervint le stagiaire. On ne va pas faire bouffer aux gens tous les matins un produit gras ET sucré en prétendant que c’est bon pour leur santé, y a des limites quand même. Ils ne sont pas si abrutis, si ?”

Les autres partirent dans un grand éclat de rire.

Breizh for ever

C’est sympa, la Bretagne. Surtout, c’est pas très loin de chez moi, alors ça fait des vacances pas trop chères pour la marmaille des précaires fauchés dans mon genre. Pas vraiment exotique, comme aventure, d’autant que j’ai plutôt écumé les côtes granitiques dans une précédente vie professionnelle, mais bon. J’aime bien. Ses rochers déchiquetés qui font mal aux pieds, ses hortensias bleus plantés partout à en vomir, ses langoustines décongelées au micro-ondes, ses distributeurs de billets bilingues (français / breizhonig, les touristes étrangers n’ont qu’à apprendre le breton, merde alors, quoi), ses “bonshommes accrochés” (comme dit mon fils pour désigner les calvaires bretons) plantés à tous les carrefours, et puis la douceur de ses particularismes locaux… Par exemple, si tu demandes une “crêpe de sarrasin au beurre” en Ille-et-Vilaine, on te plante une fourchette entre les deux yeux avec un gros soupir excédé : “une GALETTE, monsieur”. Mais si tu exiges une “galette au beurre” dans le Finistère, on te décapite à la hache en te faisant la leçon : “c’est une CRÊPE de blé noir, connard”. Moi, ça me perturbe, parce que ma grand-mère de Concarneau[1], elle faisait des galettes merveilleuses, et Concarneau, jusqu’à preuve du contraire, c’est bien dans le Finistère. Alors je continue à faire mon touriste et à utiliser le terme familial. Un jour, on me servira un biscuit de Pont-Aven dans une assiette bleue, et j’aurai l’air bien con.

Adoncques, j’étais en Bretagne la semaine dernière. Près de la Baie des Trépassés, plus précisément. Pendant une quinzaine de jours, j’ai soigneusement entretenu mon cholestérol à grands coups de GALETTES et de kouign-amann, et puis aussi je me suis fait légèrement chier sur fond de lande aride et d’embruns iodés. Ah oui, parce que la Baie des Trépassés, c’est joli, mais c’est loin. De tout.

Et puis, vendredi, on est montés en famille sur un gros bateau qui sentait le mazout, et on est allés droit sur l’île de Sein. Il s’agissait de faire plaisir à Madame LeChieur, qui aime beaucoup les émissions de Georges Pernoud, ainsi qu’à la marmaille LeChieur, qui prépare une thèse de grande section de maternelle sur les gros bateaux. Moi, comme j’aime rien, je suivais le mouvement en me demandant s’il y aurait un cyber-café.

Putain, l’île de Sein ! Même envahi par mille touristes par jour, c’est vachement beau. Imaginez des rochers nus, des maisons blanches, et des phares qui se profilent sur un ciel peint par Magritte[2]. Et puis pour l’accueil, la grande classe ! Le Breton hésite peut-être parfois à ouvrir ses bras velus en direction du touriste qui passe, mais le dauphin, lui, il était carrément content de nous voir débarquer. En tout cas, il nous a accompagnés pendant plusieurs milles[3], jusqu’à l’accostage.

Rhaaaaa, le silence de l’île de Sein. J’en veux encore. Pas une bagnole qui passe, pas une mobylette, pas un abruti en rollers, rien. Que des mouettes qui braillent et des tiroirs-caisses qui sonnent. Et l’hiver, comme ce doit être beau, ce caillou déchiré par les vents et érodé par les flots, avec les vagues qui sautent par dessus la digue, et les désespérances crépusculaires des vieilles Sénanes qui se ravitaillent en Prozac au beurre salé pour tenir le coup jusqu’à l’été…

Sérieusement, je me suis imaginé là, achetant une de ces innombrables maisons à vendre, et posant une heure de mer entre la frénésie du monde et moi. Et ça m’a carrément ragaillardi. Je ne suis même pas allé à la cyber-crêperie[4].

Notes

[1] Elle vivait à Concarneau, mais était normande pur-jus. L’honneur est sauf.

[2] Apprenons à faire chier les Bretons en 10 leçons. Leçon numéro 1 : prétendez que leur ciel a été peint par un Belge.

[3] En fait, j’en sais rien, je suis nul en distances, sur terre comme sur mer.

[4] Si si, ça existe.