★ Les chiens noirs du Mexique ★

M. LeChieur, gros mots sur les internets depuis 2002

Archives octobre 2006

L'artiss

Campé bien droit sur ses deux jambes, derrière son comptoir, il avait le front bas et les idées courtes. Deux petits yeux rapprochés de consanguin satisfait, une voix nasillarde qui grimpait dans les aigus quand il n’était pas content, et un sourire commercial de vicelard sincère, au moment de sortir l’addition.

Il s’appelait Régis, et on le supportait midi et soir, jour après jour, dans son bar hideux. Il était con, il rechignait toujours à offrir la tournée du patron, et, pire que tout, nous devions subir la platitude de ses glapissements quotidiens sur la météo qui se détraque ou le poids écrasant de la TVA chez ces pôv’gens des métiers de la restauration.

On aurait pu choisir un autre endroit, vous me direz. Oui, mais celui-là était à exactement deux minutes du bureau, et l’on y mangeait les meilleures entrecôtes de toute la ville. Le soir, après le boulot, on s’y retrouvait entre habitués rigolards[1], et l’on y semait un bordel de tous les diables. Il y avait Fred, le commercial en costard, Steve, le conducteur de trains, Trique, le comédien hirsute, et nous, mon collègue et moi, qui faisons alors dans la cûûûltûûûre, quôa, merde. Plus quelques-uns qui se joignaient épisodiquement à la bande, et dont j’ai oublié les noms. Soir après soir, on hurlait des insanités pour faire fuir les clients normaux, on réclamait des cacahuètes avec insistance, on grimpait sur les tables, et l’on braillait des chansons paillardes jusqu’à ce que Régis remplît nos verres à ses frais. Quand il se faisait un peu trop prier, on lui montrait notre cul. C’était très bête, mais ça compensait en partie les dommages moraux que son abyssale bêtise poujadiste faisait subir à nos jeunes années, avec ses “ce qui nous manque, c’est une bonne guerre” et ses “je préfère un bon froid sec qu’un petit vent humide”. Et lui, il gardait le sourire dans l’adversité, parce qu’il savait que c’était le plus sûr moyen de continuer à voir la quasi-totalité de nos maigres salaires échouer dans son tiroir-caisse.

Le soir, dans l’arrière-boutique, quand il avait enfin réussi à nous voir tituber vers la sortie, il montait à l’étage de son gourbi, sortait chevalet et pinceaux d’un grand placard, et peignait jusqu’à épuisement.

Ses toiles n’étaient pas laides. Elles étaient l’étalon de la laideur, le sommet de la nausée, l’Anapurna du goût de chiotte.

Dès qu’il avait fini une nouvelle toile, il s’empressait d’y coller une étiquette : pas le titre, le prix. Et, le lendemain, il l’accrochait sur les murs de sa brasserie en nous demandant notre avis :

“Alors, tu en penses quoi, de mes chevaux ?
— Euh… bin comme d’habitude, c’est à gerber
— Trois heures ! Je l’ai peinte en trois heures, celle-là.
— Oui, bin ça se voit, tu ne t’es pas foulé. Tes chevaux, si un jour tu les croises en vrai, faudra les abattre pour abréger leurs souffrances. Ils ont les genoux encastrés dans les poumons, ce doit être très douloureux. Tu t’appellerais Picasso, encore, je dis pas, mais toi qui fais dans le figuratif façon couvercle de boîte à chocolat, je t’ai connu moins gourd.
— Pfff, tais-toi, tu ne comprends rien aux artiss’. C’est un grand format, celle-là. Je vais la vendre dix mille francs.”

Oui oui, 1500 euros pour trois heures de boulot. Nets d’impôts, évidemment.

Le midi, on se tordait de rire en voyant les “œuvres” accrochées au-dessus de nos assiettes. Mais parfois, des messieurs très âgés et très bien habillés se plantaient devant le mur en hochant gravement la tête. Comme Régis commettait ses tableaux par séries de dix ou vingt sur le même thème, ils avaient le choix, selon les saisons, entre des grands galops sur fond de plage marron et beige, des natures mortes aux tonalités caca d’oie, ou des jeunes filles en fleur que l’incompétence graphique du peintre avait injustement démembrées. Les messieurs disaient “oui, oui, très intéressant”, puis il sortaient leur portefeuille de leur pardessus, et repartaient avec un cadre qui sentait l’huile de friture.

Et puis, un jour, Régis est parti. On en a profité pour changer de bar, et on n’a pas perdu au change.

*

Cinq ans après, j’errais par hasard dans le Montmartre pour touristes d’Amélie Poulain, quand une main me saisit tout à coup l’épaule. “LeChieur ! Comment vas-tu ?”. C’était Régis. Toujours aussi con, toujours aussi droit dans ses bottes. La seule différence, c’est qu’une fine moustache à la Salvador Dali et un catogan de joueur de foot ukrainien venaient désormais orner sa navrante physionomie. Sur lui, c’était aussi incongru qu’un t-shirt “I love Che Guevara” sur le torse d’un huissier de justice, mais il avait dû estimer que ça faisait artiss’. “Tu as bien cinq minutes, LeChieur ? Entre, je vais te faire visiter ma galerie’.

Mon pire cauchemar en technicolor : les murs étaient intégralement couverts de grands galops ratés, de natures mortes fétides et de jeunes filles en fleur contorsionnistes. “Aaaaaah, m’exclamai-je en retenant un hoquet de stupéfaction. C’est donc pour ça que tu as vendu ton bar ! C’est bien, à ton âge, de décider de vivre enfin de sa passion. C’est surtout très courageux de ta part. J’imagine que tu es beaucoup plus heureux comme ça, non ?”. Son visage s’éclaira, exactement comme à l’époque où je brâmais “tournée générale !” juste avant la fermeture. “Heureux ? Tu parles, si je suis heureux ! Je bosse deux heures par jour, et je me fais 600.000 francs par an de chiffre d’affaire !”. Le talent, ça finit toujours par payer.

(Ce billet était pour KA.)

Note

[1] j’étais jeune et pas du tout chargé de famille, à l’époque.

Constats aimables

Lorsque le journaliste en sous-effectif neuronal interviouve quelqu’un, il arrive que ses synapses se bloquent. Ça se passe un peu comme dans Windows : la partie du cerveau qui est censée lui fournir les questions se met en rade, et l’on s’attend presque à voir surgir un écran tout bleu avec “internal error” écrit dessus. Si le journaliste a déjà posé une ou plusieurs questions, pas de panique : il lui suffit de déclarer “Monsieur Ventru, je vous remercie”, on dit alors que l’interviouve est terminée. En revanche, si l’incident se produit pile au moment où il vient de brandir son micro, notre ami se trouve bien emmerdé. Il n’a alors pas d’autre issue que de sortir son joker magique. Un vieux truc qu’on se transmet en chuchotant, de bouche de vieux briscard à oreille de jeune stagiaire, dans la pénombre des salles de rédaction. D’une voix chevrotante, à bout de souffle, usée par quarante années de questions cons, de léchages de bottes et de bisoutages de ministres, les vieux révèlent le grand secret aux jeunes éblouis : “petit, si tu ne sais plus quoi dire au client, demande-lui donc comment qu’il a commencé”. Et le jeune part, cheveux au vent, éperdu de gratitude, utiliser à son tour cette merveilleuse recette. “Alors, Monsieur Ventru, racontez-nous. Comment que vous avez eu l’idée de fonder un club d’aquariophilie, déjà ?”.

Pendant très longtemps, le joker magique a été une source de gêne, de balbutiements et de réponses fragmentaires pour les interviouvés. Pris de cours, ils bredouillaient comme des andouilles : “bin, euh, comment dire, c’est que j’ai toujours aimé les aquarium et les bulleurs, alors, bon, euh, c’est pas vraiment une idée que j’ai eue, quoi…”, mais ça n’était pas vraiment satisfaisant. D’abord, la vacuité de la réponse montrait l’inanité de la question, ce qui n’était pas très charitable envers son interlocuteur. Et surtout, on risquait de se voir aussitôt couper la parole par un définitif “Monsieur Ventru, je vous remercie”. Après, les copains râlaient parce qu’on n’avait pas eu le temps de citer les sponsors, et l’on était bon pour se faire dézinguer à la prochaine assemblée générale du club aquariophile.

Du coup, les interviouvés se sont organisés secrètement. Ils se sont retrouvés en conférences et en symposiums, ils ont financé la Recherche, lancé des séances de brainstorming intensif, et payé très cher des tas de conseillers en communication. Et puis, un jour, quelqu’un a eu un éclair de génie. “Le constat, les gars ! Faut partir du constat !”.

Depuis, toute saga qui se raconte dans les médias découle forcément d’un constat. “Monsieur Grognard, comment avez-vous eu l’idée de faire pompiste à Liévin ? — Rhoo, bin je suis parti du constat que l’alimentation des automobilistes en carburant souffrait d’un vrai dysfonctionnement dans les environs de Lens, et du coup j’ai eu l’idée de proposer mes services à Total-Fina-Elf pour tenter d’y remédier. — Monsieur Grognard, je vous remercie”.

Tout le monde y gagne : l’employé de France-Info gagne 30 secondes d’antenne sans se fatiguer le cortex, et l’interviouvé est bien content d’avoir pu briller à peu de frais.

Le constat, c’est la clé de voûte de toute interviouve réussie. C’est imparable, comme truc : ça fait le mec qui regarde, qui réfléchit, qui synthétise, qui soupèse. Le gars très détaché des choses matérielles, aussi. Non, parce que, franchement, “hébin euh, j’ai décidé d’être pompiste parce qu’il fallait bien payer le loyer de l’achélème”, ça manquait un tantinet de glamour comme explication. Alors que le constat, y a pas à dire c’est la classe absolue. Jugez plutôt :“Monsieur Groumpf, pouvez-vous nous narrer vos débuts dans une activité professionnelle méconnue et parfois décriée ? — Oh bin, c’est pas compliqué. J’avais financé un audit ciblé à l’échelle de la région Centre, et toutes les analyses convergeaient vers un seul constat : la pyramide des âges y était très impactée par les errements démographiques des trente dernières années. Trop de CSP +, trop de baby-boomers, on risquait de voir l’économie s’écrouler. Alors, après plusieurs mois d’analyses poussées, j’ai décidé de me lancer. C’est comme ça que je suis devenu serial-killer. Bon, pis en plus, il se trouve que c’est une activité professionnelle qui s’accorde bien avec ma nature de psychopathe sanguinaire, et j’aime assez m’épanouir au bureau. Vous pouvez me tendre votre oeil gauche, s’il vous plaît ? Je crois que j’ai fini de vous crever le droit. — Monsieur Groumpf, je vous remercie”.

Alors les constats ont fleuri plus vite que le liseron. Tout le monde constatait à tours de bras. Les journalistes en perdaient tout goût pour l’existence : le joker magique se dépréciait, ils passaient de plus en plus pour des cons, et l’on n’avait même plus la joie de voir l’interviouvé rougir et bredouiller. Comment reprendre enfin la main sur ces bouseux à qui on tendait le micro par pure charité professionnelle ? Il fallait se ressaisir à tout prix, la réputation de la carte de presse était en jeu.

C’est Philippe Bertrand qui a trouvé la solution, ce midi sur France-Inter. Un vrai génie, ce gars. Il a déniché LA formule qui met enfin tout le monde d’accord : il suffisait d’adapter le joker magique. Ce qu’il a osé sans rougir, en tonnant de sa belle voix grave : “Madame Machin, racontez-nous, de quel constat est née votre association ?. Sic. C’est beau, un métier qui réfléchit.

*

Post-scriptum. L’actualité nous a mis dans l’obligation de modifier au dernier moment la ligne éditoriale de ce bloug, ce sont — hélas — les aléas du dirèque. Le merdique billet vénitien promis à Monsieur Ka paraîtra demain. Qu’il nous soit donc permis de présenter nos plus plates excuses à nos fidèles lecteurs pour ce contretemps indépendant de notre volonté. Tout de suite, la pube et la météo, présentées comme chaque soir par notre charmante spiquerine. Alors, Marie-Insuline, il fait un temps de merde ?

L'arrivée à Las Vegas

Avertissement. Ce billet aussi chiant qu’une soirée diapo chez les Michu après leur stage de macramé dans les Vosges fait partie d’un ensemble. Il raconte ma journée du 25 septembre 2006.

La journée s’étire : ça fait exactement 18 heures que je suis entré dans le terminal de Roissy. Depuis, j’ai poireauté dans une file d’attente interminable, enlevé mes chaussures au contrôle, assuré que j’avais bien bouclé ma valise moi-même, survolé les côtes françaises, mangé une indicible pasta sur un plateau repas d’US Airways, bredouillé des bêtises à Philadelphie, donné mes empreintes digitales et oculaires à la machine, et fait la connaissance d’un officier de l’immigration plutôt sympa, qui m’a laissé partir en concluant “vous n’êtes pas reporter. Vous êtes écrivain” (en fait, “writer”, un terme qui entretient l’ambiguïté. La prochaine fois, je lirai mes documents AVANT, et je saurai que l’exemption de visa n’est pas valable pour les journalistes, hum hum…)

Ensuite, j’ai regardé le soleil se coucher pendant plus de 3 heures. Il en met un temps, ce con, quand on le poursuit d’est en ouest… La nuit est enfin tombée, et je somnole contre le hublot du Boeing 737 quand le commandant de bord annonce dans un crachouillis de micro qu’on sera à Vegas dans vingt minutes. Bizarre. Il fait un noir d’encre, mais il n’y a pas un nuage. Pourtant, je n’aperçois pas la moindre lueur au sol. Je me dresse sur mon siège, je fouille vaguement l’obscurité avec mes yeux de taupe astigmate. Il n’y a que le vide, en bas.

Tout à coup, un passager se lève sur ma droite. Je tourne machinalement la tête dans sa direction. La lumière est là, c’est juste que je regardais du mauvais côté. Des millions d’ampoules, de néons, de couleurs délimitent un carré démesuré, planté en plein désert. Ça brille, ça clignote, ça scintille. C’est comme dans les films. On distingue déjà les gigantesques hôtels-casinos du Strip, buildings insensés et rêves de mégalos. L’avion se pose en douceur sur la piste. On met à peine le pied dans l’aéroport que, déjà, des rangées de machines à sous font de l’oeil aux passagers. Pas de doute, on est arrivés.

On tente de récupérer nos valises, mais elles se sont égarées pendant le transit. Tant pis, je vais continuer à puer la fatigue et la sueur pendant quelques heures encore, le temps que l’employé de l’hôtel m’apporte mes bagages retrouvés. Taxi, Las Vegas Boulevard South, Hôtel Luxor. La voiture s’arrête sous les flancs du Sphynx[1] qui garde la pyramide. A l’intérieur, des statues de pharaons en carton pâte nous dévisagent.

La réception est toute proche des salles de jeux. On perçoit les bruits des machines, mais pas celui de la ferraille qui tombe : à Vegas, l’argent des machines est dématérialisé. Plus de pièces ni de jetons. On s’offre le grand frisson en glissant un billet dans l’appareil ; les plus chanceux retirent leur gain sous la forme d’un ticket imprimé.

On investit les chambres, dans la tour Ouest. Elles sont à l’échelle de la ville, immenses. Seule déception : pas de vue imprenable sur le Strip, les fenêtres donnent sur une terrasse intérieure… Et elles sont scellées. J’imagine que c’est à cause de la clim. J’apprendrai plus tard que c’est aussi une tradition, ici, pour empêcher les joueurs ruinés de se jeter dans le vide.

J’ai envie de voir les lumières de la ville. On descend plus bas dans le Strip, vers Tropicana Avenue. Là où la rue grouille encore de monde, et où des hommes alignés sur le trottoir tendent des petits cartons aux touristes qui passent. Pour une poignée de dollars, des filles en quadrichromie promettent d’arriver directement dans la chambre de leur client, en moins de quinze minutes. Pour ceux qui souhaiteraient payer avec leur Visa, “la nature de la transaction ne sera pas indiquée sur le relevé de la carte de crédit”. Bin tiens.

On mangerait bien un morceau, mais tous les restos sont fermés. Pas grave, il suffit de regagner l’hôtel, où tout est ouvert 24h sur 24 ou presque. Avec ses 4476 chambres, c’est une petite ville à huis clos. Boutiques, restaurants, Starbucks Coffee, bars, salle de spectacles, annexe de la poste… Avec un budget illimité, n’importe quel misanthrope moyen pourrait vivre reclus dans sa chambre, sans avoir jamais besoin de mettre le nez dehors. Pendant qu’on traverse les salles de jeux, stratégiquement disposées au centre de tout itinéraire à l’hôtel, on croise une vendeuse de cigarettes, son présentoir en bandoulière. A-t-elle des Camel ? Elle en a. Nostalgie mal placée, je retrouve avec plaisir les vrais paquets de cigarettes de ma jeunesse, avant que le packaging n’ait été modifié pour le marché européen. Je craque. Ici, contrairement à ce qu’on m’avait dit sur les Etats-Unis en général, les gens fument partout : dans les bars, les restos, les casinos…

On s’affale dans un bar de l’hôtel. Un pauvre groupe de rock aseptisé s’affaire sur la scène. La chanteuse s’époumone du mieux qu’elle peut, mais on voit bien qu’elle a été recrutée sur son physique avantageux plutôt que pour son joli timbre Je demande des allumettes à la serveuse, elle m’envoie chier. Elle ne sait pas que c’est mon tout premier soir ici, et que j’ai encore du mal à évaluer correctement les pourboires.

Demain, au Convention Center, j’apercevrai une version un tout petit moins aseptisée de l’Amérique. Pas celle des Californiens qui vont à Vegas pour le fun, mais celle des anonymes qui bossent avec plus ou moins d’entrain, et qui se retrouvent là parce qu’ils sont obligés. Je verrai des gens de plus de 75 ans continuer de s’esquinter au boulot pour payer leur loyer. Je croiserai des quinquagénaires à bout de souffle, le coeur épuisé par les excès de sucres et de graisses, se déplacer sur des petits véhicules électriques, une bouteille de Pepsi à la main. Je rencontrerai des moches, des mal-foutus, des fatigués. Des en sursis. Des qui ont le ventre en avant et la gueule défaite. Mais pas ce soir. Dans les grands hôtels, les tailles sont plutôt fines, les dents d’une blancheur extraterrestre et les seins siliconés. Je m’en fous. C’est mon premier soir à Las Vegas, je n’ai pas envie de faire dans l’observation sarcastique. Pendant qu’on s’attable, j’envoie un sourire posthume à l’adolescent que j’étais il y a plus de vingt ans. Ce soir, en souvenir de lui, je tiens une de ces promesses à deux sous qu’on se fait, l’été, quand on a treize ans, qu’on est allongé dans l’herbe et qu’on lorgne en direction des étoiles. Ce soir, je suis en Amérique, et je mange un vrai, bon, gras et juteux classic cheeseburger.

*

Post-scriptum : exceptionnellement, seule la troisième photo de Las Vegas by night est de moi. Celle qui représente l’hôtel Luxor est mise à disposition par son auteur, Udo Wolter, sous licence Creative Commons. L’autre est de Sanity, sous la même licence.

Note

[1] A voir ici.

Do you want a dance ?

Avertissement. Ce billet aussi chiant qu’une lecture publique d’Amélie Nothomb par un bègue cacochyme fait partie d’un ensemble. Il raconte ma soirée du 26 septembre 2006. C’est la suite de l’épisode précédent

Adoncques, nous voilà au Treasures, et c’est exactement comme dans les mauvais films : des strip-teaseuses qui se frottent contre une barre métallique sur la scène, une pénombre à couper au couteau, et des filles en bikini qui errent en salle à la recherche du gogo enthousiaste. Le temps que mes compagnons de voyage s’éclipsent aux toilettes, il y en a ainsi plus d’une douzaine qui viennent me débiter leur petit speech de circonstance : “Hi, honey ! Where do you come from ? Do you want a dance ?”.

“A dance”, ici, c’est une discipline qui n’a rien à voir avec le sens du rythme. C’est juste une simulation d’accouplement : la fille s’asseoit sur les genoux du client, enlève son minuscule soutien-gorge, et se frotte au type en prenant des poses qui se veulent suggestives. Au bout de quelques minutes, le monsieur congestionné donne vingt dollars à la danseuse, et tout le monde est content. Evidemment, il y a la sécurité à moins de deux mètres, 90 kilos de dissuasion pour empêcher le gros touriste rubicond d’effleurer les seins parfaits de la demoiselle avec ses doigts tremblants. Ce qui fait que le gars s’accroche désespérement à sa chaise pour s’occuper les mains, et qu’il pense très fort à la mort de Jean-Paul Sartre (ou à tout autre situation dont le taux d’érotisme avoisine le zéro absolu), pour que la délicieuse jeune femme qui lui écrase les organes génitaux avec ses fesses ne soit pas choquée par son émotion grandissante. C’est très drôle à regarder, quand on a le vice dans la peau et qu’on aime se moquer des frustrations de ses contemporains.

Forcément quand mes acolytes reviennenent des chiottes, ça commence à se corser : sur les deux, il se trouve un rigolo de service pour agiter son billet de vingt en me montrant du doigt… Et voilà qu’une paire de seins vient échouer de chaque côté de mon nez, tandis qu’une voix roucoule à mon oreille : “Hi, sweety… Where do you come from ?”. En lui retournant l’amabilité, j’apprends qu’elle s’appelle Teresa et qu’elle vient du Brésil. Je n’en saurai pas plus : le compteur tourne. Il faut vite glisser les dollars dans ses bottines, rajuster son string, et filer à la rencontre des nouveaux venus dans la boîte. Heureusement, les collègues de Teresa me laissent ensuite siroter tranquillement mon gin tonic : mes deux camarades les attirent bien davantage. D’abord, parce qu’ils ont vingt-cinq ans de plus que moi, et surtout parce qu’ils portent leur aisance financière en bandoulière. Il suffit d’un bref coup d’oeil à notre table pour comprendre que les dollars sont dans leur poche plutôt que dans la mienne. Du coup, les “danseuses” leur réservent l’exclusivité de leurs oeillades et me fichent une paix royale.

Au bout de quelques minutes, une jolie brune s’installe à notre table. Elle a flairé le gros pourboire en reluquant l’importateur bourré, elle tente le coup. L’autre l’encourage, lui offre un verre. Partout ailleurs, elle ferait semblant de commander un whisky hors de prix, et siroterait en fait un thé glacé ou un Canada Dry. Mais ici, on est à Vegas : la chasse à l’arnaque est ouverte. Il faut que le visiteur laisse un maximum de fric avant de repartir, mais dans une légalité irréprochable, et les flics tapis dans les coins sont là pour faire respecter la volonté de la ville. Elle se contentera d’un coca. Au début, le verre lui donne une contenance, mais son sourire se fige assez vite : l’importateur bourré tangue sur sa chaise. Le gin a eu raison de son alcoolémie chargée. Il promène une main balourde sur la cuisse tendue à côté de lui, et je m’attends à voir le type de la sécu jaillir en hurlant. Pendant une dizaine de minutes, je reprends sans plaisir mon rôle d’interprète officiel : “dis-lui qu’elle est très jolie”, “demande-lui d’où elle vient”… Je profite des longs silences qui s’étirent après chaque réponse pour jeter un coup d’oeil circulaire. C’est vraiment de l’escroquerie, cet endroit. Pas pour les clients qui viennent s’encanailler à peu de frais, mais pour les danseuses : si je compte bien, elles sont plus nombreuses que les tables. Il faut bien que les touristes aient leur choix de chair fraîche de première qualité, n’est-ce pas ? Alors elles se démènent pour attirer l’attention, au milieu d’une concurrence insensée. Je suppose qu’elles n’ont pas de salaire fixe, et qu’elles doivent se contenter d’une partie du prix des “danses” et des pourboires. Ça m’énerve. Je pars aux toilettes avant que le Français bourré ne me charge de demander le prix d’une passe à la fille (je connais déjà la réponse : la prostitution est interdite dans le Comté de Clark. Si vraiment ça l’intéresse, il a le choix entre les putes de luxe qui jouent au chat et à la souris avec les vigiles des grands hôtels, et les bordels en tôle qui se trouvent à une heure de route dans le désert).

Le temps (interminable) que je vide une vesssie surchargée par les libations de la soirée, on toque à ma porte : “hey, sir ! Is everything okay ?”. Qu’est-ce qu’il s’imagine, le gars de la sécu ? Je me marre en tirant la chasse. Quand je regagne la table, la danseuse est toujours là, son éternel sourire collé sur le visage. Son client s’enfonce dans le fauteuil. Je le secoue. “File-lui vingt dollars”. “Quoi ?”. “File-lui vingt dollars. Tu es en train de lui faire perdre des danses, là. Paye-la tout de suite”. Il sort une liasse de billets verts, en tend un à la fille qui se tourne vers moi, surprise. “Il veut que je lui fasse une danse ?”. Je la rassure : “Non, je lui ai demandé de te dédommager. Tu perds ton temps avec lui, il est complètement bourré. Tu ferais mieux de partir tout de suite”. Elle se lève tout à coup : “excusez-moi, il faut que j’y aille, on m’attend à l’entrée”. Avant de disparaître, elle m’adresse un sourire et un clin d’oeil complices.

L’importateur s’enfonce encore un peu dans sa léthargie. C’est le moment ou jamais de le décider à rentrer à l’hôtel. On le soulève de sa chaise. Il sommeille un peu dans le taxi, mais se sent en pleine forme en arrivant au Luxor. Il veut manger. Il rassemble ses deux ou trois mots d’anglais pour demander aux employés de l’hôtel : “where… is… restaurant ?”. Je le coupe à chaque fois : “ne lui répondez pas, il est bourré. Dites que tout est fermé”. Les deux premiers que l’on croise comprennent bien le message, mais le troisième insiste : “mais non, monsieur, je ne peux pas dire ça. Vous avez plusieurs restaurants ouverts toute la nuit, à votre disposition”. On dirait que la réputation de son employeur est en jeu. Si je n’étais pas occupé à soutenir l’autre pour l’empêcher de tomber, je l’étranglerais volontiers, ce con. “Je vous SUPPLIE de répondre que tout est fermé, vous comprenez ?”. Il s’exécute de mauvaise grâce, et je peux enfin abandonner mon compagnon de voyage dans sa chambre. Je vais dans la mienne, me jette sur mon lit en soupirant de soulagement. La soirée est enfin finie. Celle de demain sera plus calme.

"Don't say you don't speak english !"

Avertissement. Ce billet aussi chiant qu’une soutenance de thèse sur les chevaliers-paysans de l’an mil au bord du lac de Paladru fait partie d’un ensemble. Il raconte ma soirée du 26 septembre 2006.

‘“Et vous allez où, aux Etats-Unis ? Las Vegas ? Pouah !”. La comtesse avait failli s’étrangler d’indignation, quelques jours avant mon départ. “C’est plein de grosses dames en short””.

Ce soir, pourtant, je suis invité dans la meilleure steak house de la ville : Del Frisco’s, sur Paradise Road. Faute de mieux, c’est moi qui dois servir d’interprète entre un importateur français (qui ne parle pas un mot d’anglais) et un exportateur américain (qui ne parle pas un mot de français). Avec mes trois mots de baragouinage, je suis censé permettre à ces deux-là de s’entendre sur un vieux conflit qui les sépare depuis un an, et qui pèse, pour chacun d’eux, un gros tas de dollars.

Evidemment, je pourrais m’en foutre : ce ne sont pas mes affaires, après tout. Mais j’ai le trac. À l’hôtel, je récupère à la hâte mes pompes en cuir au fond de la valise, je lance mes Converse en travers du lit et j’enfile ma chemise la moins froissée. On aurait dû s’engouffrer dans un taxi, en sortant du boulot : on aurait eu le temps de musarder un peu, et surtout de prendre une douche. Mais voilà, on a voulu essayer le bus à 2 dollars… et du coup on est à la bourre. Je m’asperge de déodorant pour tenter de faire oublier la fatigue de la journée et les 40° de température extérieure. Mes cheveux sont desséchés par le soleil et la poussière. Tant pis. Pas une seconde à perdre, il faut filer.

Le taxi nous dépose à l’entrée du resto. Nulle grosse dame en short à l’horizon, mais plutôt de la jeune rombière en tailleur et du playboy de chez Armani. Je déglutis en considérant mon look piteux. Manquerait plus que je me fasse refouler à l’entrée… Heureusement, tout va bien : l’exportateur américain a troqué ses oripeaux de PDG sérieux contre une chemise blanche et un jean. Avec lui, c’est friday wear tous les soirs, apparemment. On nous installe dans le Cigar Lounge : pénombre savamment dosée, lumières intimistes sur fauteuils club en cuir noir, boiseries aux murs et au plafond. On m’a à peine déposé un verre de Chivas dans les mains que mon voisin de droite attaque bille en tête : “allons-nous parler business, ou bien est-ce qu’on choisit de se détendre ?”. Le Français à ma gauche se sent rassuré : “je veux bien qu’on se détende, la journée a été rude”. Mais l’autre a son idée : “quelques mots de business, d’abord”.

Et c’est parti pour trois heures de révisions d’anglais intensives pour LeChieur. Si mon vieux prof voyait ça… J’hésite, je bafouille, je cherche les mots. Je me goure dans les constructions de phrases, je m’enfonce dans les approximations douteuses. Et puis, peu à peu, je retrouve les réflexes élémentaires. Le vocabulaire surgit par à-coups des limbes de ma mémoire trouée, mon accent se dégripe. J’ose une plaisanterie en V.O., le type se marre. Je m’excuse pour mon anglais pouilleux. “Oh non, ne dites pas ça ! Vous parlez merveilleusement bien !”. Je me détends. Un autre Chivas, les entrées. Quelques verres de Nuits-Saint-Georges. Le filet-mignon. Une bouteille de Dom Pérignon. Un Monte Cristo, décapité et allumé d’une main experte par la serveuse. Un vieil Armagnac. Pas de doute, ce type au sourire de tueur sait recevoir.

Je ne fais pas que traduire les discussions de boulot, il faut aussi que j’anime la conversation pour éviter les silences pesants. Le Français se laisse abuser par l’ambiance faussement chaleureuse et la lumière tamisée. Il dit une première grosse connerie, puis une autre. Je traduis fidèlement. Apparemment, il n’encaisse pas très bien les précieux hectolitres qu’on engloutit depuis le début de la soirée.

Silencieux au bout de la table, mon boss m’envoie un clin d’oeil discret en me désignant les verres qui s’alignent devant lui. Whisky, vin rouge, champagne, digestif. Tout est là, intact. Contrairement à l’autre, il n’a fait qu’y tremper les lèvres pour trinquer. J’enrage intérieurement. Quel con je fais, mais quel con ! Je la connaissais, pourtant, la stratégie du patron en soirée. Faire semblant de boire avec son interlocuteur, mais garder les idées claires en toute circonstance. J’avais la théorie, j’ai foiré la pratique. Je n’ai pas pu me retenir d’avaler ces nectars. Maintenant, il faut que je tienne le coup.

Bizarrement, je garde une aisance, et surtout une conscience aiguë de tout ce qui se passe. Avec ma piètre habitude de l’alcool, j’aurais pourtant dû tomber depuis longtemps. La tension, sans doute.

Un jeune Américain s’approche de notre table. Il m’a entendu parler français. Il se présente, il est cascadeur pour le cinéma et travaille chez nous, sur le vieux continent. L’importateur se dresse tout à coup : il veut tenter un vieux numéro de casse-cou de province, avec une chaise. On le dissuade, il titube. Ses paupières tanguent sur ses yeux injectés de sang.

Il est disqualifié.

L’exportateur se lève pour payer l’addition et prendre congé. L’autre essaie de le retenir en vacillant. “Ce serait avec plaisir, mais je travaille tôt, demain”.

Trop occupé à patauger dans ses vapeurs d’alcool, le Français n’a pas encore compris que l’Américain était fâché, et, accessoirement, que son juteux commerce venait de tomber à l’eau. Il sort les avirons pour tenter de faire revenir son fournisseur. Trop tard. Il rame dans le sable. On sort du Del Frisco’s et on rentre à l’hôtel.

“Quel hôtel ?”, demande le chauffeur de taxi. “Oh non !”, dit mon voisin bourré. “J’ai une meilleure idée. Dis-lui de nous trouver un bar à strip-tease”. J’interroge mon boss du regard. Il hoche la tête. Si ce gars-là veut aller dans un bar à strip-tease, alors on y va : ce n’est pas seulement un copain à lui, c’est aussi un client. “Ne vous inquiétez pas”, sourit le chauffeur. “Je vais faire comme pour moi : je vous emmène dans le meilleur établissement de Vegas”. C’est marrant, j’ai déjà entendu cette phrase-là, il y a quelques heures.

(À suivre)

Vendredi soir à Vegas

Avertissement. Ce billet aussi chiant qu’une partie de beach-volley sur la plage de Berck-sur-Mer fait partie d’un ensemble. Il raconte ma soirée du 31 septembre 2006.

C’est un vendredi[1] de septembre à Las Vegas[2]. Comme tous les soirs, la ville sort de sa torpeur à la nuit tombée, ce moment magique où l’air est un peu moins poussiéreux et la température presque supportable. Comme tous les soirs, les gens descendent gaiement Las Vegas Boulevard, le “Strip”, pour s’engouffrer dans les hôtels-casinos, béer devant les jets d’eau du Bellagio ou l’éruption volcanique du Mirage, ou encore se farcir un spectacle kitschissime à base de sirènes allumeuses et de pirates en rut devant le Treasure Island. Comme tous les soirs ? Pas tout à fait. Aujourd’hui, les congressistes sont en partance, le troisième âge fait ses valises, les touristes pleurent leurs dollars avalés par les bandits manchots. Ce soir, c’est une Amérique en pleine santé qui déboule à Vegas. Une Amérique plutôt fortunée, aussi : une chambre louée 120 dollars le mardi peut atteindre les 450 dollars certains week-ends. Des hordes de jeunes WASPs envahissent la ville. Ils ont fini le boulot plus tôt, foncé vers l’aéroport le plus proche, et les voilà qui submergent le boulevard, gagnent les avenues, renversent les portiers, entrent en force dans les halls. Ils ont moins de 24 heures pour s’amuser le plus possible. Ils n’ont pas une minute à perdre.

Depuis une semaine, on croisait surtout des vieux, des déplumés, des bedonnants. Retraités en short qui claquent leur fond de pension en se rejouant mentalement les souvenirs de l’âge d’or, néons en noir et blanc sur fond de Sinatra. Businessmen esseulés traquant les putes d’hôtels (qui sont pourtant reconnaissables entre toutes à leur sac lilliputien et leur portable vissé sur l’oreille). Membres de l’Union Nationale des Dentistes Conventionnés, badge sur la poitrine, yeux écarquillés, égarés à trois miles au moins du Convention Center. Mais pas de jeunes. A se demander si l’Amérique avait pensé à se reproduire, ces vingt dernières années.

La voilà pourtant, la progéniture dorée des années Reagan. Faux gangsta-rappers qui font clinquer leurs chaînes en or dans les couloirs des palaces, midinettes surexcitées qui se donnent en spectacle dans les bars, couples vomissant leur bière le long du canal qui borde le Venetian.

En errant dans le Caesar’s Palace, on s’arrête à l’entrée d’un bar. Le type de la sécurité veut nous coller un tampon sur le dos de la main. “Si vous ne comprenez pas pourquoi maintenant, attendez une heure ou deux : vous serez bien content de pouvoir regagner votre table en rentrant des toilettes”. Ah bon ? On entre. Le Shadow mérite bien son nom : derrière le bar, des danseuses nues s’agitent en rythme. On ne voit d’elles que leurs silhouettes, protégées par un écran rétroéclairé. On se dit que c’est bien Vegas, ce truc : à peine une légère pincée de soufre dans un secteur aseptisé de l’Amérique puritaine des années 2000.

Très vite, le bar est pris d’assaut par les nouveaux arrivants. Des groupes de filles, surtout, qui sirotent une Budweiser ou une margarita. Elles boivent, dansent, rient, montent sur les tables, dans l’indifférence générale. Les types de la sécurité veillent, avec un bon sourire presque paternaliste. Ils ne sont pas là pour empêcher les gens de s’amuser. Seulement pour éviter la fauche et les agressions. Je vais bientôt éprouver leur efficacité : tout à coup, la cadence de la musique s’accélère, une voix venue de nulle part annonce “and now…. it’s… SHOWTIME !”. Derrière le comptoir, les quatre barmen empoignent bouteilles, verres et shakers. Ils jonglent avec l’ensemble, font virevolter quatre bouteilles en même temps, rattrapent les cocktails en plein vol, offrent à boire à la cantonade. Je m’approche pour mieux voir. Quand je reviens à ma table, où j’avais stupidement abandonné mon sac, l’homme en costume noir s’efface discrètement. Il s’était posté devant mes affaires, le temps de mon absence, pour dissuader quiconque de s’en approcher.

Nous sortons du bar. Le type qui m’a tamponné la main fait maintenant face à une gigantesque file d’attente, qu’il laisse avancer au compte-gouttes. Un couple surlooké me jette un regard mauvais : pourquoi m’a-t-on laissé entrer, moi, avec mon jean et mes mauvaises Converse ? Tout bêtement parce que je suis venu plus tôt. Une grosse fille rousse se fait prendre en photo au milieu de légionnaires romains d’opérette. Nous quittons le Caesar’s Palace en passant devant les tables de jeu. Chaque croupier annonce les mises autorisées avec un pannonceau électronique. Minimum bet : 5 dollars, 10 dollars, 100 dollars… A l’entrée, les portiers s’occupent des taxis 24h sur 24, comme devant tous les autres casinos du Strip. Nous prenons la queue. Soudain, un responsable de la sécurité se pointe en poussant un fauteuil roulant. La jolie brune qui l’occupe est effondrée sur elle-même. Son petit ami marche à côté. L’homme en noir fend la foule qui attend, dirige sa cliente droit vers le premier taxi. Personne ne proteste. La brunette se lève en titubant et s’affale sur la banquette en skaï. La voiture démarre, le fauteuil est replié en attendant la prochaine cliente saoûle. Fin de l’incident. Théoriquement, l’ivresse sur la voie publique est lourdement réprimée. En faisant disparaître les contrevenants, on s’épargne bien des désagréments. Demain, la brunette reviendra dépenser ses sous au Palace, et tout le monde sera content.

Le taxi nous dépose devant le Luxor, où mes valises sont prêtes. Notre avion décolle dans quelques heures au McCarran Airport. Il est une heure ici, 16 heures en France. Il faudra commencer les formalités d’embarquement vers 4 heures. Je n’ai pas envie de me coucher. Je vais aller humer une dernière fois l’air tiède du Nevada by night.

Notes

[1] Je commence par la fin si je veux : c’est mon bloug.

[2] Je préfère vous prévenir amicalement : si les billets sur Las Vegas ne vous intéressent pas, épargnez-vous la lecture de ce bloug pendant quelques semaines…