★ Les chiens noirs du Mexique ★

M. LeChieur, gros mots sur les internets depuis 2002

Archives décembre 2006

Les gars du marketing #3

Un métier : le marketing

Une mission : repousser chaque jour les limites de la connerie.

(Après avoir vendu des brosses à dents, du saucisson et des produits laitiers, les gars du marketing s’attaquent au camembert et au destin de la France.)

Ce jour-là, chez les gars du marketing, le bureau frisait la surchauffe. D’un côté, il fallait s’occuper de la campagne électorale d’un candidat de droite très hargneux, qui voulait devenir tyran de la république pour se venger d’avoir un petit zizi. De l’autre, on devait également assurer l’avenir d’une dame, de droite elle aussi, tout aussi hargneuse, mais d’un machiavélisme nettement plus subtil puisqu’elle comptait se faire élire par les gens de gauche.

Histoire d’en finir au plus vite avec l’affreuse migraine qui menaçait tout le monde, Bernard avait alors suggéré qu’on ne se casse pas la tête, et qu’on propose le même programme aux deux clients. Avec un peu de chance, personne n’y verrait que du feu, et l’on pourrait enfin songer à passer à l’apéro. Du coup, Jean-Marc avait voulu se sentir “plus près du peuple”, et l’on avait décidé de se rendre “sur le terrain” pour évaluer les attentes des Français en matière de politique.

Solidement accoudés au comptoir de chez Dédé, nos valeureux gars du marketing se proposaient de recueillir la pensée fulgurante du maître des lieux, un représentant du corps électoral qui faisait honneur à la France : une couperose patriotique dessinait en effet la trajectoire de la Loire sur sa joue gauche, tandis que les méandres de la Seine apparaissaient sous son oeil droit.

On était donc en train de dresser les grandes lignes des stratégies présidentielles (rétablir les châtiments corporels pour les jeunes à casquettes, réduire les dépenses publiques en génocidant les fonctionnaires, proposer une exonération de charges pour aider le petit commerce des limonadiers du XVe arrondissement, baisser la TVA sur le muscadet et les cacahuètes d’importation), lorsque le stagiaire fit irruption dans le café :

— Les gars, y a urgence ! Faut qu’on s’occupe de la boîte à camembert qu’on nous a commandée le mois dernier, sinon le client nous retire le marché.
— Dis-donc, petit con, tu vois pas qu’on bosse pour la France ?, éructa Bernard en vidant son verre.
— Ben oui, mais le camembert aussi, c’est la France…
— T’as qu’à te démerder !, conclut Jean-Marc, excédé. Dédé, refais-moi les niveaux, ce jeune malappris m’a donné soif…
— Bon, je m’en charge, alors…, soupira le stagiaire.
— Voilà. Pis tu laisses travailler les adultes. Il veut quoi, déjà, le client ?
— Un texte d’évocation pour coller au dos du fromedu…
— Hé bin tu lui fais ça vite fait, hein ? N’hésite pas à en faire des kilos sur la tradition, le terroir, tout ça… Les cons, ça les rassure toujours, quand on leur parle de la France éternelle.

Et l’étudiant en marketing s’était retiré dans son bureau pour réfléchir longuement, tandis que ses maîtres de stage s’occupaient du pays en s’autorisant une petite rincette. “Fais dans le terroir”, ils en avaient de bonnes, les deux autres… Il retint sa respiration en essayant de se rappeler les cours de géographie de Monsieur Lenormand, son professeur de sixième.

Trois jours plus tard, le fromage s’ornait enfin de l’étiquette tant attendue :

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Bernard, Jean-Marc et Dédé (qu’on venait de nommer “consultant en marketing électoral”) applaudirent chaleureusement le jeune auteur de ce texte décisif, et l’on déboucha une bouteille de gros-plant pour mieux réfléchir à la politique migratoire de leurs candidats.

Alors, tout content, notre stagiaire décida d’envoyer une lettre à son vieux maître : “cher professeur, c’est grâce à vous si j’élabore aujourd’hui la fabrication de mon premier succès professionnel dont au sujet d’icelui que je vous envoie copie de mon étiquette. En effet, c’est vous, monsieur Lenormand, qui m’apprit tout ce que je sais sur la Normandie, ses pâtes onctueuses et son climat idéal pour la conservation du camembert. Aussi, je voulais vous dire merci, du fond de mon coeur. Bien à vous, votre ancien élève de sixième B, Jean-Françoise”.

La réponse ne se fit pas attendre : “Cher Jean-Françoise, comme je le vois, vous n’avez guère progressé en rédaction depuis le collège. Vous vous obstinez toujours à utiliser des formules ronflantes qui ne veulent rien dire, et à infliger de méchantes contorsions à cette pauvre syntaxe qui ne vous a rien fait. L’étiquette que vous m’envoyez est conforme à vos lacunes : apprenez-donc, jeune imbécile, que Guillaume Le Conquérant est né 750 ans trop tôt pour avoir connu un fromage inventé en 1791. Quant à l’ingénieur (et non “caviste”) Ridel, ce devait être un monstre de patience, pour réussir à assembler une boîte à fromage en recollant un à un des “copeaux” de peuplier, comme vous avez l’audace de le prétendre. Si vous le désirez, la proposition de redoublement de la sixième que j’avais faite à vos parents tient toujours. Cordialement, M. Lenormand”.

Ce jour-là, le stagiaire arriva chez Dédé, sa lettre à la main, les yeux rougis par l’affront. Et c’est pour venger ses larmes que Jean-Marc, Bernard et le consultant Dédé modifièrent les programmes des présidentiables. Depuis, le candidat au petit zizi milite à mots couverts pour la privatisation de l’Education Nationale, tandis que sa consoeur et néanmoins adversaire exige le doublement du temps de travail des enseignants. Non mais.

Impudeurs 4 - 2002 : 31 ans et un bloug

Décembre 2002. Je vais avoir 31 ans.

Bon, ben voilà. On y est. On a encore déménagé[1]. Pourtant, la petite maison sympa était fin prête pour recevoir notre premier enfant : on remplaçait mon bureau par une chambre pour elle/lui, et ça collait. Mais la cigogne s’est gourée, l’an dernier. Y avait une grande promo sur les marmots, elle a livré deux colis pour le prix d’un, et du coup on est devenus franchement à l’étroit. Alors on a dit au revoir à Fatiha, Jean-Pierre, Claire, Louis et les autres, et on a emménagé dans cette grande baraque pleine de courants d’air.

Et là, cet hiver, ils nous manquent, les voisins. Plus personne pour débarquer à l’improviste à l’heure du dîner avec un plat fumant, “tiens, j’ai fait du couscous, vous n’avez pas encore mangé, au moins ?”. Ou “allez, goûtez-moi cette pizza, vous allez voir, elles sont géniales…” Plus de caissettes de champignons fraîchement ramassés devant la porte, plus de grappes du merveilleux raisin de Louis sur la table… Et surtout plus la possibilité de se regrouper, pour sentir un peu de chaleur les soirs de froid, 21 avril ou 31 décembre… Notre nouveau plus proche[2] voisin est un jeune retraité de la gendarmerie. Je n’ai rien contre les gendarmes, notez, mais celui-là est plutôt… comment dire… brut de décoffrage. Lui, le 21 avril, il ne s’est pas regroupé avec des amis pour se remonter le moral, il a plutôt débouché une bouteille de champ’…

Adieux voisins lumineux, adieux flambées dans la cheminée, adieu le chat aussi. A peine arrivé sur son nouveau territoire, il a été empoisonné par un courageux (mais hélas, anonyme) ami des bêtes. Il a fini ses jours sur la table du vétérinaire, en posant sa tête sur ma main… Quand je l’avais adopté, en 1995, nous vivions lui et moi dans un gourbi de 8 mètres carrés, aux murs rongés par l’humidité. Je lui avais promis un avenir à la campagne, avec un jardin et une cheminée. Au moins, j’ai tenu ma parole.

On l’aimait bien, ce con. Pour ne pas le remplacer trop vite, mais parce qu’on voulait quand même des poils sur le tapis, on est allé chercher un vieux chien qui pue à la SPA. Il est encore plus con, mais, question débordements de tendresse animale avec risques d’asphyxie, on est servis.

Le soir, pendant que tout le monde dort, j’achève la lecture de “HTML 4 pour les Nuls”. Et, du coup, je mets à profit mes nouvelles connaissances en créant un “site perso”. Ah oui, en cette époque reculée (4 ans, vous vous rendez compte ?), c’est encore la grande vague des “sites perso”. C’est à peine si un nouveau mot, “weblog”, vient de faire irruption dans la presse quotidienne. Mon site à moi, il est tout plein de frames et de couleurs sombres. Même que ça fait hurler mon copain Xave : “les frames, c’est caca, fais donc plutôt un joli thème en CSS, comme moi…”

Pour le contenu, pas compliqué : je copie à mort sur mon voisin. Comme lui, je mets des vieux trucs (d’où le nom de mon site, “Le Grenier de Nonal”), et surtout je fais des “éditos” plus ou moins réguliers (lui, il appelle ça des “ditals”). Mais il n’y a évidemment aucun moyen de commenter. D’ailleurs, qui le ferait ? Personne ne le visite, mon site, à part Xave, Bob Woodward et mon chien qui pue. M’en fous, j’y prends goût. Après un premier coup de sang et une première pause, je passerai à Spip, quelques mois plus tard. Cette fois, on peut laisser une trace de son passage : il suffit de cliquer sur “répondre à cet article”… Le premier commentaire arrive des mois plus tard. Et encore, je crois bien qu’il est signé Xave !

Décidément, les blogs et moi, ça fait deux.

Notes

[1] Comme en 1995, 1996, 1997, 1999, 2003, 2004 et 2006…

[2] au sens strictement géographique.

Un peu d'eau sucrée

Décembre 2003. Je vais avoir 32 ans.

Echec et mat : maintenant c’est sûr, le cinquième album du groupe dont je m’occupe est un flop. “C’est injuste, c’est beaucup trop injuste”, comme disait le caneton Calimero. On continue à vendre des palettes entières du premier, un vague truc bâclé en quatre jours, mais celui-là ne décolle pas. Pourtant, on l’avait travaillé, ce disque ! Les musiciens avaient proposé quelques jolis morceaux, les arrangeurs et ingénieurs du son ne s’étaient pas endormis sur leur console, et nous, les managers, on s’était battus comme des beaux diables pour imposer les titres qui nous paraissaient les meilleurs. Sans rire, pour la première fois, je suis presque fier de l’ensemble. A deux exceptions près : d’abord, le dernier titre de la tracklist, une bouse infâme qu’on a acceptée pour apaiser un peu les tensions avec l’emmerdeur de service, un gros ego qui va bientôt quitter le groupe. Et surtout le tout premier, dont j’ai commis le texte pour sauver les meubles. J’aurais mieux fait de m’abstenir.

En mars, on a fêté la sortie du CD dans une jolie salle de concerts parisienne. Ce n’est pas la première fois, loin de là, mais ça fait toujours plaisir. Surtout, j’ai un vieux compte à régler avec Paris : le jour où, enfin, nous avions produit un vrai concert du groupe à l’Olympia, j’avais passé toute la soirée à compter et recompter des budgets dans un bureau. Quelle frustration…

Alors, en ce printemps 2003, je suis bien décidé à rester aux premières loges et à savourer un peu le moment. On est tout juste en train d’accueillir les invités VIP, Tarbabrun et moi, quand mon portable sonne : mon fils, que j’avais quitté la veille avec une petite gastro, vient d’être admis aux urgences pédiatriques, complètement déshydraté.

Filer dans la nuit, se laisser hypnotiser par les lumières qui défilent sur l’autoroute, surtout ne penser à rien, débarquer dans la chambre dans un état second. Et trouver son bébé plus gris et plus inerte qu’un vieux chiffon. “J’ai essayé de lui mettre une perf, mais je n’y arrive pas”, se plaint l’interne de garde. “Toutes ses veines éclatent quand on le pique”. ET ALORS, TU COMPTES FAIRE QUOI, MAINTENANT ? “On va peut-être appeler l’anesthésiste pour ouvrir une voie centrale… Ce n’est pas encore décidé. Je vous tiens au courant”. Ouais, magne-toi. Appelle l’anesthésiste, le chirurgien, le préfet ou le premier ministre si tu veux, mais sauve mon gosse. S’il te plaît.

Attendre. Attendre au milieu des petits malades qui geignent et des parents qui stressent. L’autre visage de la maternité : le jour de sa naissance, tout était rayonnant, agréable, serein. Cette nuit, dans ce pavillon aux murs qui s’écaillent, il ne suinte que fatigue et amertume. Chaque chambre contient trois petits lits, trois enfants malades… Mais il n’y a de place que pour deux lits de camp à l’usage des parents. Et encore, il faut se battre comme un chien pour en obtenir un : tout est complet. Encore une urgence ou deux, et on devra soigner les mômes dans le couloir. “Ah ben oui, c’est vendredi…”, soupire l’aide-soignante. Ah bon ? Les enfants sont plus souvent malades le vendredi ? “Non, mais ce soir-là, certaines mères veulent aller danser. Alors elles nous amènent leur bébé en prétendant qu’il est violemment tombé sur la tête, pour qu’on le garde en observation. Et comme ça, elles ont toute la nuit devant elles. On n’est pas dupes, mais on ne peut rien faire…”

Attendre. Attendre cet enfoiré d’anesthésiste qui ne vient pas. Elle l’a bipé, au moins, l’autre molle ? “Ah non, on n’a pas encore pris la décision”. Je décèle un filet de crainte dans sa voix. C’est pas un facile, l’anesthésiste de garde, hein ? Pas le genre à se laisser réveiller pour une erreur de diagnostic, sûrement ? ET TU VAS LAISSER MON MÔME MOURIR PARCE QUE TU AS PEUR DU CHEF, CONNASSE ? Sur son lit minuscule, mon fils ouvre et referme sa bouche très lentement, en silence, pour happer les filets d’air qui le maintiennent en vie. On dirait un poisson hors de l’eau.

L’anesthésiste ne viendra pas. Je devrai attendre le matin, et l’arrivée d’une autre interne au pas plus décidé. “Comment ça, vous n’arrivez pas à le piquer ? Mais si, regardez !”. Et hop, d’un coup d’un seul, elle plante le truc sur le dos de la petite main. Merci, madame, du fond du coeur, merci… On branche la perf. On règle le débit. Mon gosse est sauvé. Tout ça pour ça… Tout ça pour ça ? J’ai très envie d’étrangler la conne de la nuit, qui regarde le sauvetage sans mot dire.

Après quatre ou cinq jours de promiscuité hospitalière, on rentre à la maison avec le rescapé. J’en profite pour appeler ma grand-mère, à qui personne n’avait rien dit pour ne pas affoler ses 83 ans qui tremblotent. “Une perfusion d’eau sucrée ? C’est tout ? C’est avec ça qu’ils l’ont sauvé ?…” Le silence s’installe à l’autre bout du téléphone. “Qu’est-ce que j’aurais aimé avoir ça, à l’époque…” Et subitement, je prends toute la mesure de mes angoisses des derniers jours : dysenterie, déshydratation, mort. Le destin des deux frères de ma mère, quand ils avaient à peu près l’âge de mon petit. Et ma grand-mère, impuissante, parce qu’elle ne savait pas qu’il suffisait d’un peu d’eau sucrée… C’est à croire que les histoires de famille s’impriment dans les gènes.

Quelques mois plus tard, je lis dans Libé qu’un hôpital français a laissé se déshydrater un gosse pas plus vieux que le mien, après une bête gastro-entérite. Celui-là n’a pas eu la chance de survivre jusqu’au matin pour voir arriver l’interne décidée, celle qui sait où piquer pour que ça passe. Voilà à quoi ça tient, une vie.

Jojo

Décembre 2004. Je vais avoir 33 ans.

Ayé, j’ai craqué. En mai, j’ai annoncé à mon copain (et associé) Tarbabrun que je voulais tout plaquer. Marre des musiciens à gros ego, marre de passer mes journées à remplir des feuillets ASSEDIC, marre du comptable et des recommandés de l’URSSAF, marre des responsabilités. Je ne veux plus jouer au gérant de SARL, ni à l’entrepreneur de spectacles. Je veux retourner dans la presse écrite, le seul domaine où j’aie jamais eu quelque compétence. Tarbabrun m’a demandé de rester quelques mois, le temps qu’il s’organise pour reprendre mes fonctions. Mais, en novembre, je suis enfin parti. Et j’essaie désespérément de me trouver convaincant en pigiste.

Histoire de bien tourner la page, Mme Lechieur et moi avons profité de ma nouvelle “situation” (gérant, démissionnaire : deux bonnes raisons de ne pas coûter un centime à l’assurance-chômage) pour emménager dans ce petit port du bout du monde. Je ne l’ai pas encore baptisé “Trouducul-sur-Mer”, ça viendra plus tard, quand j’aurai compris que l’obscurantisme, l’enfermement et l’acoolisme y sont endémiques. Pour l’instant, je suis ravi par ce paysage aux reflets d’Europe du Nord. Et je ne me lasse pas d’arpenter le canal, le marais, la grève toute proche.

Chaque matin, je croise un très vieux marin aux yeux délavés et au dos voûté, Jojo. Parfois, je le revois le soir, au café. Il boit un demi, les pupilles dans le vague, et le petit garçon blond assis en face de lui sirote une menthe à l’eau sans dire un mot. Image troublante. Je ne peux pas m’empêcher d’en parler à Mme LeChieur :

— Dis, j’ai croisé un vieux marin sur le port… On dirait…
— …le sosie parfait de ton grand-père, elle complète. Je l’ai vu aussi.

Edouard, mon grand-père, mort en 1994. Un vieux misanthrope qui haïssait la terre entière, laquelle le lui rendait bien. A deux exceptions près : mon frère et moi. Les seules personnes qu’il ait jamais aimées, sans doute. Les seules autorisées à l’accompagner au café, pour son rituel du matin. Les seules envers qui il n’a jamais manifesté sa radinerie proverbiale. Sans qu’on soit concurrents : mon frère a huit ans de plus que moi ; avec cette différence d’âge, lui et moi, on n’a pas empiété longtemps sur le territoire affectif de l’autre. Je n’étais pas né quand mon grand-père l’a abonné à Pif-Gadget ; il était pensionnaire au lycée quand mon tour est venu.

Edouard, donc. Tyran domestique, à ce qu’il paraît. Toute la famille se souvient, avec un frisson dans la voix, des empoignades homériques qui nous opposaient parfois, lui et moi. Il criait, je hurlais. On surenchérissait, mais j’avais toujours le dernier mot. J’avais 6 ou 7 ans. Les adultes, autour de nous, n’auraient jamais osé s’opposer frontalement au vieux.

Edouard, mort à 90 ans, et qu’on a tous enterré à la va-vite. Ce jour-là, j’avais même pris un air parfaitement dégagé au cimetière.

Il suffit d’un Jojo pour que ça me revienne en pleine face. “Dis, Mamie, tu as encore les boîtes de tabac Capstan qu’on avait offertes à Edouard, juste avant sa mort ? J’aimerais bien en récupérer une”. Elle ouvre le vieux secrétaire, attrape la boîte en métal bleu. J’ouvre. 10 ans après, le tabac d’Edouard est comme neuf : humide, arômatique, intact. Il n’y manque qu’une pincée, celle de sa dernière pipe. Je hume le truc, et je prends ma madeleine à plein nez.

Finalement, bien plus tard, c’est une question de mon fils et un jeu littéraire sur internet qui m’auront permis de “faire mon deuil”, comme disent les gens inspirés. Avec douze ans de retard, et par le truchement de la fiction. On fait ce qu’on peut, hein…

Première classe

Si ce bloug se fait parfois l’écho de mes aventures en train, je découvre avec horreur que ces anecdotes ferroviaires manquent singulièrement de panache. Car, il faut le reconnaître, je voyage plus souvent avec la plèbe qui se vautre en seconde classe, qu’avec les lecteurs du Figaro qui serrent les fesses en première.

Bon, ne croyez pas que je n’ai jamais humé les parfums capiteux des wagons de riches, hein. J’ai beau être fauché, j’ai eu une vie professionnelle qui m’a donné l’occasion de faire quelques voyages d’affaires, il y a des années. L’ennui, c’est qu’il ne s’y passe pas grand-chose, en première. Pas de mômes bruyants qui font caca dans leur culotte pour embêter leur mère, pas de djeunz qui se regardent pousser l’acné en braillant “c’est clair” tous les deux kilomètres, pas d’épicier velu qui postillonne dans son portable pour s’enquérir des résultats du match de troisième zone où un quelconque cousin Dédé jouait avant-centre. En première, on s’emmerde autant que chez les pauvres, mais beaucoup plus discrètement. On se cale sur son siège, on ouvre son notebook en étouffant un soupir, et l’on regarde défiler les vaches (vous avez peut-être eu l’occasion de le remarquer : 82% des voyageurs de première ont un ordinateur allumé devant eux. Et 100% de ceux-là n’y font absolument rien : ils ne tapotent pas sur le clavier, ils ne regardent pas “Prends-moi toute par tous les trous” en divX pour passer le temps, ils ne lisent pas le journal du jour en PDF… Généralement, ils ont ouvert un classeur Excel parce que ça fait plus sérieux, et on les voit qui digèrent, bouche bée, en cliquant distraitement d’une cellule à l’autre. L’ordinateur portable en première classe, c’est comme le cerveau chez les salariés de TF1 : si tu n’en as pas, tu passes pour un con, mais si tu t’en sers, tu te disqualifies immédiatement auprès de tes pairs).

Bref. L’autre jour, exténué par deux séries d’aller-retours à l’autre bout de la France en avion low-cost, harassé par des heures et des heures d’attente dans les couloirs d’Orly, et rendu hagard par quinze jours de grève régionale à la SNCF, j’ai décidé de m’offrir un peu de calme avant de rentrer à la maison, et j’ai pris un billet en première (aux frais de mon employeur du jour, faut quand même pas déconner).

Devant moi, Monsieur Gros-Ventre et Madame Cheveux-Bleus regagnaient eux aussi leur sweet home après une escapade parisienne, tout en devisant tranquillement.

Il s’agissait d’examiner la requête d’un de leur fils, et de déterminer si on allait céder à ce dernier le balai familial sur lequel il venait de jeter son dévolu. Attention, suivez bien, tout ce qui suit est rigoureusement authentique.

En préambule, Madame Cheveux-Bleus fit observer que le balai en question, rangé dans le placard idoine, ne servait plus depuis plusieurs années. Monsieur Gros-Ventre voulut savoir si on n’utilisait plus ce balai parce qu’il était surnuméraire, ou bien parce qu’il avait été remplacé par un outil plus performant, de type aspirateur par exemple. Madame Cheveux-Bleus répondit qu’elle n’en savait rien, mais qu’elle demanderait à la femme de ménage. Ce dont elle était absolument certaine, en revanche, c’est que la domestique ne faisait jamais usage dudit balai. C’est pourquoi elle estimait la requête filiale parfaitement légitime, et proposait qu’on y répondît favorablement. Monsieur Gros-Ventre n’était pas convaincu : ne ferait-on pas, un jour ou l’autre, appel à une nouvelle femme de ménage qui aurait besoin du balai ? Madame Cheveux-Bleus rétorqua qu’on avait d’autres balais, et qu’il n’était pas question pour l’instant de changer le personnel de maison. Les sourcils de Monsieur Gros-Ventre dessinèrent un accent circonflexe, en accentuant une ride verticale au-dessus de son nez. Cette histoire le rendait soucieux : d’un côté, il ne voulait pas priver sa progéniture d’un balai devenu inutile. De l’autre, il était permis de regretter que cet objet quitte la maison, si l’on devait constater ultérieurement qu’il pouvait encore rendre service. Après quelques minutes de silence, Monsieur Gros-Ventre choisit de laisser là sa réflexion, et de poser la question à la femme de ménage, qui trancherait.

Après quoi, il annonça à son épouse qu’il reporterait ses ablutions dominicales au surlendemain ; il regrettait, certes, la perspective de manquer à ses vieilles habitudes hygiéniques. Mais force était de le constater : il aurait besoin d’une bonne grasse matinée pour se reposer tout-à-fait de ce fatigant voyage.

Quelques jours plus tôt, dans le même train de nuit, à la même heure, je regardais des flics bloquer l’accès au train bondé pour empêcher les voyageurs retardés par la grève de s’y engouffrer de force.

Y a pas à dire, la première classe c’est quand même vachement plus cosy.