★ Les chiens noirs du Mexique ★

M. LeChieur, gros mots sur les internets depuis 2002

Archives novembre 2008

Fabricant de gris

Le gars de l’agence :

“LeChieur, tu te rappelles la plaquette “Splendeurs et Misères”, pour le casino Kouyan-Aure ?
— Oué, hébin ?
— Hébin faut qu’on la refasse en urgence. Ils veulent le BAT lundi.
— Génial… Alors on fait comme d’habitude quand c’est chaud : tu fais ta créa, tu m’envoies un joli PDF rempli de bolo bolo, pis je m’adapte.
— Oui, tu nous fais du gris… Que personne ne lira, mais bon…
— Voilà. Je vais mettre ça, sur ma carte de visite. Fabricant de gris…”

Novembre

Je me sens d’humeur médiane, mi-Calimero, mi-Jack l’Éventreur. Alors, sur la route du retour, je pousse jusqu’au port. Puis je continue le long de la côte, au milieu des herbes folles. Une nuit mauve tombe sur la mer anthracite. Le chauffage est poussé à fond dans la voiture, mais je frissonne tout de même jusqu’à la colline. À droite, un sentier indique une brèche que je ne connaissais pas. Je coupe le moteur au milieu des bungalows désertés et je marche un peu sur la plage. Le ciel tourne au gris. La marée haute déverse des gros paquets vaseux sur la grève humide. On dirait qu’on est en novembre.

Vanitas vanitatis

Et voilà. On écrit des livres, on en lit. On essaie d’avoir une vie constructive. On tente d’être un amant attentionné et un père attentif. On marche sur la grève en cherchant des idées puissantes. On a mille projets. On se débat pour en mener un ou deux à bout.

Et quand on apprend qu’un slogan[1] parfaitement débile qu’on a inventé à toutes pompes pour vanter les mérites d’un attrape-couillons odieux[2] va s’afficher en 4m par 3m sur tous les murs de la région, on fait le malin au téléphone et on se dit qu’on a sauvé son vendredi.

L’espèce humaine, c’est quand même très très moyen comme concept.

Notes

[1] Pour ne pas avoir l’air plouc, dites plutôt “une accroche”. Moi, je vulgarise, vils comme vous êtes.

[2] et sur lequel, en prime, je ne touche quasiment pas un centime, il va falloir que je songe à arrêter de faire des prix forfaitaires, moi…

J'ai une pêche d'enfer

J’ai envie de marcher dans la mer jusqu’à ce qu’elle me recouvre ou me surgèle, d’énucléer un libraire avec une fourchette rouillée, de foutre le feu à mon bureau pour vider un peu le bordel qui s’entasse, d’obliger mon assureur à écouter de la grosse techno qui fait mal jusqu’à ce qu’il implose, de creuser un trou dans le marécage qui me sert de jardin pour m’y mettre au chaud, de jouer aux auto-tamponneuses avec ma bagnole pour voir si ça secoue en vrai, de lancer des boules de pétanque dans les vitres et d’essayer d’abattre avec mon crâne cette saloperie d’érable qui flamboie de mille couleurs d’automne.

Bref, je vais drôlement mieux.

Maurice et Georgette

J’ai connu Maurice et Georgette quand je faisais le bénévole dans une association qui donne des repas aux gens. J’étais aux surgelés, Maurice aux petites fiches en carton et Georgette à la cafetière. J’étais le plus jeune de la bande, ils étaient les plus vieux, ça nous faisait déjà un point commun. Et c’est avec eux qu’on se marrait le mieux. Georgette, c’était pas le genre dame patronnesse, ointe de componction rentrée et de charité bien ordonnée. Au contraire, c’était plutôt le genre vivante et gouailleuse, avec un bon rire tout ridé et des yeux qui se plissaient au coin des blagues.

Quand on avait fini la distribution, Georgette rouvrait un paquet de café, “du rouge, c’est le meilleur !”. Et puis on se prenait un moment de silence en grignotant des biscuits espagnols. Il était bon, son café. J’ai jamais su comment elle faisait, avec son infâme robusta en paquets rouges.

En public, Maurice était plus réservé. Mais quand il m’emmenait au “Petit Feu”, les matins d’hiver, sa langue se déliait doucement. Quarante ans qu’il la faisait chaque jour au lever du soleil, sa balade du Petit Feu. Alors forcément, ça lui en faisait, des choses à dire. Il me racontait les phoques-veaux-marins qui s’aventurent parfois jusqu’au port. Il décrivait l’attente du mascaret. Il débusquait le héron endormi ou l’envol du cormoran. Il se rappelait le passage des picoteux, qui partaient en mer à marée descendante pour aller aux moules et aux coques. Une longue file indienne qui passait sur le canal, dans le silence à peine troublé par les rames. Il me parlait aussi du polder qu’il avait vu grignoter peu à peu la mer, quand il était enfant. Et puis du marais tout près, des vraies blanchies d’hiver comme il n’y en a plus, des anguilles qui grouillaient sous le pont et des mômes qui partaient à bord de leurs périssoires, en quête de pêches miraculeuses.

Quand j’avais besoin de renseignements sur le passé de la laiterie ou des quartiers ouvriers, j’allais sonner chez Maurice et Georgette. Elle trottinait jusqu’au buffet pour ouvrir un paquet de biscuits espagnols. Il soupesait sa mouture avant de la déposer soigneusement dans la cafetière en alu. “Du rouge, c’est le meilleur !” Ils sortaient les vieilles photos, et l’histoire de ce bout du monde surgissait devant moi.

Et puis j’ai déménagé et je les ai perdus de vue. On est ingrat, parfois, quand on change de vie.

Je suis retourné dans cette ville, la semaine dernière, pour dédicacer des livres. Sensation étrange, dans ce paysage de vert et d’eau sous un ciel gris perle. L’impression de revenir dans un endroit à la fois étrange et familier, peuplé de souvenirs déjà estompés. Effilochés.

Des gens sont venus, j’ai demandé des nouvelles. Et Maurice ? “Il va toujours au petit feu, chaque matin, comme avant. D’ailleurs, quand il a vu dans le journal que tu serais là ce matin, il a dit qu’il passerait te voir.”

Et Georgette ? “Ah, Georgette… Tu n’es pas au courant ? Elle nous a quittés avant l’été.”

Maurice n’est pas venu à la maison de la presse, je ne peux pas lui en vouloir. J’ai longuement hésité, mais je ne suis pas non plus allé sonner à la porte de sa petite maison de l’ancien quartier ouvrier. J’avais pourtant sacrément envie d’un bon café. Du rouge, c’est le meilleur.

Obama et mon papa

Moisson d’articles élogieux sur ma pomme dans la presse ultra-locale, cette semaine : un portrait dithyrambique dans le canard du bled où je suis né, une demi-page dans celui où je bossais il y a deux ans, et un papier plus sobre (mais en couleurs) dans l’édition “trou-du-cul-du-monde” du quotidien local. Pas de quoi pavoiser, d’autant que les auteurs de ces monuments d’escroquerie sont soit des collaborateurs d’aujourd’hui, soit des collègues d’hier. Mais ça permet quand même de frimer un max auprès d’une population impressionnable et mesurant dans les un mètre vingt :

“Papa, il ressemble à quoi, le nouveau président américain ?
— Tu ne l’as pas encore vu ?
— Bin non !
— Passe-moi le journal où je suis en photo, tu vas voir, il y est aussi !”

Le cirque et le papillon

— Papa, j’arrive pas à dormir.
— Allons bon. Qu’est-ce qui se passe ?
— J’ai des sorcières dans la tête.
— Aah, mais il faut les faire partir. T’as qu’à les remplacer par, euh, je sais pas, moi. Des princesses, des fées, des petites fleurs…
— Des papillons ?
— Non, pas des papillons.
— T’aimes pas ça, les papillons ?
— En réalité, je les trouve un peu cons.
— Les papillons de nuit, je suis d’accord, mais les autres ils sont gentils.
— Ah bin voilà. T’as qu’à rêver à des papillons-pas-de-nuit qui sont un peu cons, mais gentils. Tiens, fais-moi une place.
— J’ai envie de penser au cirque Pinder, aussi.
— Alors imagine dans ta tête un papillon qui survole le cirque Pinder.

Elle ferme les yeux pendant que je lui chatouille doucement les cheveux pour l’endormir. Dans la pénombre de sa chambre, j’aperçois des formes jaunes et rouges en contrebas. Une multitude de camions siglés “Pinder” sont disposés en rond autour du chapiteau. Il est tard, la dernière représentation a eu lieu. Des rumeurs de vie montent des caravanes. Les chameaux paissent tranquillement près de la caisse. Les fauves sont endormis. Près d’un feu qui mouronne, un vieux clown triste chante un blues en s’accompagnant à la guitare. Un papillon survole l’ensemble. Il essaie de rester gracieux, mais l’air chaud qui s’élève du feu lui fait prendre de l’altitude, tout à coup. Il tente de garder son cap en battant des ailes comme un con.

— Papa, ça marche pas.
— Quoi ?
— Le papillon, le cirque Pinder. J’arrive pas à les voir.
— Oh, excuse-moi ma puce ! C’est moi qui te les ai pris, j’ai pas fait attention. Je te les rends.

Elle referme les yeux, pendant que j’essaie de me concentrer sur le taux directeur de la banque fédérale américaine. Où va-t-on, aussi, si les grands y font rien qu’à piquer les papillons des petits ?