★ Les chiens noirs du Mexique ★

M. LeChieur, gros mots sur les internets depuis 2002

Archives octobre 2009

Réédition : Météo Marine

Une pincée de gros sel dans l’eau qui frissonne. Puis les quartiers d’oignons, les feuilles de chou, les navets, les pommes de terre.

Les épluchures forment une pyramide incertaine sur la table. Penchée sur le dessin qu’elle achève de colorier, la petite fille lève un œil distrait. Le cuisinier rassemble les coins de la feuille de papier journal, débarrasse la toile cirée des déchets de la soupe. À la radio, une mélodie familière annonce la météo marine. Il hausse le son pendant le point sur la situation générale et l’évolution pour les prochaines vingt-quatre heures.

«Anticyclone de mille quarante-deux hectopascals situé sur le sud de l’Angleterre, quasi-stationnaire, évoluant peu. Dépression de neuf cent soixante-dix hectopascals à quatre cents milles au sud-ouest de l’Islande, prévue neuf cent cinquante-trois hectopascals entre le Groenland et l’Islande cette nuit, puis se comblant sur place.»

Il débite ses rondelles de carottes au-dessus de l’ébullition, donne un tour de moulin à poivre, réduit le gaz, couvre le faitout. «Les prévisions par zones, valables jusqu’au…»

Depuis le temps, il les connaît par cœur, ces noms que la speakerine énonce toujours dans le même ordre. Ses préférées, ce sont les zones de la mer du Nord. «Pour Viking, Utsire, Forties, Cromarty, Forth: vents de secteur ouest trois à cinq, localement nord-ouest sur Utsire, revenant sud-ouest quatre à six Beaufort par le nord en cours de nuit, parfois sept sur le nord de Viking l’après-midi.»

Quand il était petit, il lui suffisait d’écouter la météo marine pour se sentir partir, pendant que sa mère épluchait les légumes sur la table en formica. Il devenait marin au long cours, terre-neuvas en partance, pêcheur de songes.

«Mer devenant agitée à localement forte au nord. Pour Tyne, Dogger, Fisher et German…»

Il savourait son ubiquité. Ici, naufragé volontaire dans son îlot de lumière; là-bas, navigateur en proie aux gifles d’une mer agitée à forte. Alors, l’ici et l’ailleurs se mélangeaient. La fenêtre s’arrondissait en hublot; la cuisine plongée dans la nuit de novembre devenait un esquif ballotté par les dépressions de neuf cent soixante-dix hectopascals. Et sa mère, stoïque, mixait le potage malgré la houle.

Mémoire de parfums mêlés, ceux des poireaux qui blanchissaient à gros bouillons sur la cuisinière à gaz et ceux des poissons luisants qui s’entassaient dans une soute imaginaire. Vapeurs de soupe aux arrières-goûts d’embruns.

«Pour Humber et Tamise, vents de secteur nord-ouest deux à trois, revenant secteur ouest le matin. Mer peu agitée.»

On quitte la zone de turbulence. Le bulletin survole la Manche-ouest et l’Atlantique, descend vers le sud. Sur Rochebonne et Cantabrico, les flots se réchauffent et s’apaisent. Mer peu agitée sur Ligure et Est-Provence. Maddalena et Elbe, mer belle, pas de coup de vent en cours ni prévu.

La voix disparaît. La maison s’ancre dans le silence.

Terre !

Un corsaire d’à peine un mètre vingt passe le nez à travers la porte pour renifler la cambuse en connaisseur. Puis l’individu rajuste son tricorne, rengaine son sabre en plastique et remonte l’escalier en informant un perroquet imaginaire qu’on va devoir baisser les voiles, ce soir.

La petite fille a fini son dessin de princesse rose.

Trente ans ont passé depuis les odeurs de poireau. Aujourd’hui, ce sont le chou et la girofle qui embaument la pièce.
— Ça sent bon, Papa. C’est quoi, ce que tu cuisines ?
— Des souvenirs, pour quand vous serez grands, ton frère et toi. Il faut les cuire longtemps, ces machins-là, sinon ça ne se garde pas.


Ce billet a été initialement publié début 2007, il me semble. Il a été légèrement modifié pour une publication dont le titre n’intéressera personne ici. Toutes mes excuses aux amateurs de belle typographie : Dotclear a un souci avec les espaces fines, et j’ai pas le courage de repasser le truc en HTML pour mettre des insécables, alors bon… Ah oui, et puis je voulais dire, aussi : l’an dernier, la direction de France Inter a jugé pertinent de reléguer la météo marine aux seules grandes ondes. La version FM (celle que 99% des gens écoutent) ne la diffuse plus, parce que vous comprenez, hein, faut être rationnel : ça empiétait sur la pub. Au nom de la rentabilité, la direction de France Inter prive donc les petits enfants d’une extraordinaire part de rêve et de poésie quotidienne. En conséquence, je lui chie au nez.

La maîtresse

La première fois que je suis venu dans cette salle de classe, c’était pour la réunion de bilan, peu après la rentrée. Sur le mur du fond, la maîtresse avait réuni des dessins d’enfants autour d’une étiquette jaune : “Nos monstres, 12 septembre 2009.” Des peintures de CE2, pas inintéressantes si on les observait en détails, mais pas non plus très originales. D’honnêtes travaux d’enfants de 8 ans qui se ressemblaient tous.

Tous, sauf un, que j’ai longtemps contemplé : le “monstre” en question avait un corps d’homme enfermé dans un étroit costume noir. Il avait aussi une tête de cochon, des dents pointues qui chevauchaient sa lèvre inférieure et un attaché-case dans la main gauche. Tout était saisissant, dans ce dessin : le regard affûté du personnage, l’assurance qui se dégageait de sa façon de se tenir, l’efficacité du trait et surtout l’incroyable sens des détails.

La maîtresse parlait, mais moi je n’arrivais pas à détourner le regard du monstre à tête de cochon haineux. Il ne collait pas avec la production habituelle des CE2 : trop de maturité, trop d’aisance. Et puis ce dessin-là avait du sens : ce corps d’homme, ce costume, cet attaché-case, cette arrogance. Attributs de pouvoir, au moins aussi effrayants que des tentacules ou des pattes griffues. Pendant que les autres parents s’intéressaient gravement aux enjeux du programme scolaire, je m’interrogeais : ce cochon était forcément l’œuvre d’un plus âgé, un CM2 au moins. Pourquoi l’enseignante l’avait-elle punaisé avec les productions des CE2 ? Elle ne cherchait quand même pas à humilier ses petits élèves, si ?

Non, je m’égarais. C’était bien un môme de la classe qui l’avait dessiné. Mais lequel ? Lou ? Les CE2 qui vivent chez moi parlent souvent de Lou, qui est super-forte en dessin. Oui, c’est ça. Ce devait être le monstre de Lou. La vache ! Ils ne m’avaient pas menti, les nains. Lou a un don. Du génie, même. Merde ! C’est mesquin, mais j’aurais bien aimé que mes mômes l’aient aussi, ce talent… Elle fait chier, Lou, à la fin…

J’ai dégusté sans vergogne ma petite jalousie silencieuse, puis je me suis retourné vers le tableau et j’ai fait semblant de me passionner pour la numération et les soustractions-à-trois-chiffres-avec-retenue.

Et puis on est sortis de la pièce et on a récupéré nos enfants qui faisaient les andouilles dans la cour. Sur le chemin du retour, j’ai parlé des dessins de monstres qui se trouvaient au mur, et mon fils a demandé si j’avais vu le sien, “l’homme à tête de cochon qui porte un costume noir.”

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Aujourd’hui, on voyait la maîtresse en tête-à-tête. Elle a dit que mon fils dort en classe, qu’il n’arrive pas à se concentrer parce qu’il est “dans son monde”. Qu’il ne parvient pas à entrer dans le moule. Qu’il a pris du retard sur sa sœur jumelle. Que ce serait bien pour lui qu’il la rejoigne, et même qu’il la dépasse dans certaines matières. “C’est le cas”, j’ai répondu. Elle m’a lancé un regard interrogatif. J’ai montré le cochon : “il a peut-être des problèmes en maths, mais en dessin il ne craint personne.” Elle a reconnu qu’il fait preuve d’une sensibilité particulière, lorsqu’ils sacrifient aux “arts visuels” (c’est comme ça que ça s’appelle, maintenant). “On a travaillé sur Mondrian, ça l’a passionné. Il a littéralement plongé dedans.” Ah ! Quand même !

“Mais bon, vous savez, les “arts visuels”, c’est du pipeau. Pour moi, ça n’est que du dessin et de la peinture.” Puis elle s’est bricolé la tête de celle à qui on ne la fait pas : “Mais si j’ai bien compris, le papa est également artiste ?” Aaaah ! La voilà, l’explication ! Le papa donne dans la complaisance coupable pour son cancre de rejeton parce qu’il est lui-même “également artiste”. Il ferait mieux de comprendre que ce n’est pas avec ça qu’on va régler nos problèmes de numération jusqu’au million et de soustractions-à-trois-chiffres-avec-retenue…

Je m’en suis tiré avec une pirouette. Mais j’ai confusément l’impression qu’on n’est pas sortis de l’auberge.

Réédition : Les Saint-Jacques

Foutre le bordel dans mes blogs, collectionner les noms de domaine, laisser l’annexe en friche à la disposition des spammeurs de tout poil, garder des tas de billets hors-ligne, tout cela est bel et bon, mais ça transforme a moindre velléité de rangement en expédition spéléologique. J’avais oublié ce billet-là, qui traîne encore dans une impasse devenue terrain vague. Je l’aime bien. Demain, je rééditerai Météo Marine, aussi, dont je me suis honteusement servi pour épiloguer l’un de mes oubliables bouquins.



Elle prend une longue inspiration avant de plonger les mains dans le sac en plastique humide. Elle déteste éplucher les Saint-Jacques. Le sable anthracite qui se répand sur la faïence blanche, la vase informe qui stagne au fond de l’évier, l’odeur qui s’incruste si l’on ne se débarrasse pas très vite des poubelles… Et puis cette dentelle poisseuse qu’il faut dépiauter au couteau et qui finit toujours par s’enrouler autour des doigts.

« Vous ne préférez pas les cinq kilos d’épluchées ? », avait insisté la vendeuse. Non, elle ne préfère pas. Elle veut sentir le mollusque se débattre. Pas par sadisme, par précaution. Dans ces boîtes transparentes, on ne sait pas combien de temps c’est resté au soleil. Une seule noix gâtée et c’est toute la poêlée qui sentira l’ammoniac et qu’il faudra jeter.

Elle saisit les coquilles une à une, glisse la lame du côté bombé, force l’ouverture. Tranche sur le côté plat, en un geste expert qui libère la noix. S’applique à bien séparer l’espèce de poche noire, sur le côté. Étouffe un juron quand un corail se détache de la chair blanche malgré ses précautions.

Les petits oignons blondissent doucement, pendant qu’elle termine son rinçage. Le four est déjà chaud. Ce sera bientôt le moment de découvrir les champignons, puis d’attaquer la béchamel.

Autrefois, on la félicitait pour sa spécialité de Saint-Jacques. Elle apportait le plat fumant en le tenant à deux mains, et un long murmure gourmand s’élevait dans la salle à manger au moment où elle le posait sur la table. Les convives trop pressés se brûlaient la langue et le palais dans leur hâte, les enfants se taisaient comme par magie, et tout le monde sauçait sa coquille vide avec de larges morceaux de pain. Le muscadet coulait dans les verres, éclairait les joues de la cuisinière qui piquait son fard sous les compliments. Elles sont toujours aussi délicieuses, tes coquilles. Pour masquer son trouble, elle filait à la cuisine surveiller le gigot.

Mais les saisons passent et entraînent dans leur sillage des modes qu’elle n’a jamais su suivre. Il faudrait qu’elle trouve le courage d’arracher le papier peint à fleurs et la moquette bleue du salon. De changer les fauteuils imitation Empire, aussi, qui prennent la poussière, avec leur accoudoirs grotesques. Mais à quoi bon, au fond ? Les enfants ont grandi. Ses repas du dimanche, elle les prend la plupart du temps seule, dans la cuisine. La salle à manger ne vibre plus que des fantômes qui surgissent, le dimanche soir, quand elle s’installe « pour le film ». Un bref instant, elle croit entendre encore les chamailleries sur le choix du programme, la voix du père qui demande si les devoirs ont été faits, les cris dans l’escalier : « Maman, il m’a donné un coup de pied ! »

Ils viennent de moins en moins souvent. Ces semaines-là, ce sont des préparatifs à n’en plus finir. Les courses au supermarché, la viande chez le boucher, et les poissons à la débarque, sur le port. Elle essaie de se rappeler leurs biscuits favoris pour l’apéritif, la marque de bière qu’ils lui avaient conseillée, leurs pâtisseries préférées. Tiens, et si elle leur préparait des Saint-Jacques ? Ils les aimaient tellement, quand ils étaient petits…

Elle le sait, pourtant. Ils vont arriver en grognant, lui accorderont une bise pressée, tout en disputant leurs enfants. Quand elle posera le plat sur la table, ils se moqueront gentiment. Maman ne sait pas que la coquille gratinée dans la béchamel, c’est du dernier ringard. Qu’aujourd’hui, on la déguste braisée, rôtie dans son jus, en carpaccio… D’ailleurs, l’aîné dira qu’il en a mangé la semaine dernière avec un client, servies en sushis, c’était exquis. Ils chipoteront le plat du bout de leur fourchette. Elle n’aurait pas mis un peu trop de poivre ? Elle ne rougira plus sous les compliments, ne se réfugiera pas dans la cuisine. Et le gigot sera tout racorni, faute de surveillance, pendant qu’elle avalera une gorgée de Muscadet. À cause du poivre.

Elle se sent vieille.

Les noix sont bien dorées, maintenant. Elle les déglace au vin blanc, jette une pincée de sel, donne un tour de moulin à poivre, baisse le feu. Tout à l’heure, elle va les disposer dans leurs coquilles, avec les petits oignons, les champignons, la béchamel. Un voile de chapelure, et au four, le temps que ça gratine.

Maman prépare encore les Saint-Jacques comme il y a trente ans.

Elle voudrait bien s’asseoir un moment. Elle s’est levée tôt pour le ménage, les dernières courses, la cuisine.

Le moulin à poivre est resté sur le plan de travail. Elle l’attrape, et le fait longuement tourner au-dessus de la poêle qui écume.

(Ce billet date du 6 avril 2007)