★ Les chiens noirs du Mexique ★

M. LeChieur, gros mots sur les internets depuis 2002

Archives décembre 2009

Dans le train, le midi

Dans ce train bondé, il ne restait qu’une seule place au milieu d’un compartiment pour huit personnes. Il y a là une jeune maman avec son nourrisson et sa fille de huit ans, un monsieur aux habits élimés, une grosse femme aux cheveux filasses qui se renfrogne dans un bouquin de Jean-Christophe Grangé, une dame âgée bijoux-en-or-carré-Hermès, une jeune fille à l’élégance presque encore adolescente, et moi, donc, qui essaie de me faire tout petit en m’installant. À nous huit, nous formons un nuancier assez caractéristique des couleurs de peaux disponibles en ce bas-monde.

Le nourrisson a six mois et deux minuscules dents. Il nous observe les uns après les autres, avec des yeux noirs très graves, un sourire tranquille et une bonne tronche de filou sûr de son succès. Il s’apprête à manger un petit pot que sa mère a pu faire réchauffer dans un bistrot, juste avant le départ. C’est la dame BCBG qui lance la discussion : ça a l’air bon, mais qu’est-ce que c’est ? Du couscous Blédina pour les tout-petits, répond la maman. Le grain ne ressemble pas à du couscous, on dirait du Boulghour, constate le monsieur aux habits élimés… La dame BCBG se tourne vers ce dernier et remarque que le kébab dans lequel il mord a l’air appétissant. Le bébé lorgne le pain aux raisins qu’elle-même avale à petites bouchées.

La grosse femme renfrognée sort de son livre pour lancer des sourires en coin au petit garçon. La jeune fille finit ses textos, range son téléphone portable et rejoint la conversation. Lorsque le bébé a terminé sa compote, il passe de genou en genou, hilare, le temps que sa mère avale un sandwich. Quand arrive mon tour, il s’étonne du contact de ses petits doigts sur ma barbe tondue de frais. Puis il sommeille sur ma voisine au carré Hermès. Alors sa mère lui prépare un nid douillet à côté d’elle, et la dame le pose délicatement au milieu des couvertures.

Nous sommes huit et nos vies sont tellement différentes qu’on n’a vraisemblablement pas grand-chose en commun. Mais ici, au milieu de cette bulle qui tangue doucement à travers la campagne enneigée, on se sent réunis par un fil ténu. Une histoire d’appartenance à la même espèce humaine, si ça se trouve.

Et c’est ainsi que, bercés par le train et encouragés par un bébé serein, nous nous sommes tous endormis en même temps : celle qui se renfrognait, celui qui avait des habits élimés, celle qui faisait attention à ne pas faire tomber de miettes sur son carré Hermès, la fillette de huit ans et sa maman, la jeune fille aux yeux clairs et moi, qui me réveillais à intervalles irréguliers parce que j’avais peur de cogner le genou de la grosse femme avec mon pied.

Les gens qui nous pompent l’air avec leurs histoires d’identité nationale, en ce moment, je trouve qu’ils devraient passer deux heures dans un compartiment de seconde avec des gens et un nourrisson. Ça les détendrait drôlement.

Dans le train, la nuit

J’adore le train. Et encore plus que ça, j’adore le train quand il fait nuit. On s’enferme dans un îlot de lumière jaune. On se laisse bercer par le roulis. On savoure l’écume de silence qui ne laisse éclater que des bulles de conversations amorties, des rires feutrés, des fragments de vie qui se mélangent sans heurt. La nuit, les emmerdeurs ferroviaires ont disparu : personne ne braille dans son portable, personne n’interpelle son voisin en hurlant, personne ne fait profiter tout un compartiment des dialogues imbéciles de son DivX pour trépanés. La nuit, dans le train, on pourrait presque croire que l’humanité est devenue fréquentable.

Ce soir, comme d’habitude, la voix amplifiée de madame SNCF venait d’annoncer le départ de 18h17 avec toute la suavité administrative requise. Et comme d’habitude, je courais comme un dératé parce que j’étais à un cheveu de rater ce putain de train de retour.

Et puis je les ai vus en arrivant sur la voie. Un homme et une femme, debout, serrés l’un contre l’autre. Sur la plateforme, le contrôleur venait déjà d’annoncer le départ dans son téléphone de bord. “On y va, messieurs-dames”, il a dit d’un ton patelin. Le type et la fille se sont regardés bizarrement, puis ils ont relâché leur étreinte sans s’embrasser et l’homme est monté. Je me suis engouffré dans le premier wagon, juste derrière lui, et on a entrepris de traverser les trois compartiments de première classe, l’un derrière l’autre. Le gars avançait sans se retourner, sans un regard pour celle qu’il venait d’abandonner. Mais au bout d’un moment il s’est figé brutalement avant de faire demi-tour en pressant le pas. J’ai pensé qu’il allait sauter sur le quai, courir vers la fille qui devait déjà être en train de sortir de la gare. Trop tard : le convoi commençait à s’ébrouer. Portes verrouillées.

Quelques minutes après, j’ai vu mon gars arriver dans le même coin de compartiment que celui où j’avais échoué, le seul où il restait des places. Il s’est assis en face de moi, la tête un peu inclinée, un sourire impénétrable sur les lèvres. Et il est resté comme ça, immobile et souriant, jusqu’à ce qu’on entende les clics-clics de la poinçonneuse. “Bonsoir monsieur, bonsoir madame, votre titre de transport, s’il vous plaît…”

Quand il est arrivé à notre hauteur, le contrôleur nous a dit bonsoir, mais il s’est repris en avisant le gars. “Pardon : re-bonsoir, monsieur”. Je me suis dit que je n’étais pas tout seul, à observer les gens dans les trains. L’autre a sorti son billet de sa poche : “Excusez-moi, on s’arrête bien à Trucville ?” Clic-clic, deux trous dans le carton. “Oui, monsieur, c’est le premier arrêt”. “Tant mieux”, a répondu le gars. “Je n’étais pas trop sûr : je suis arrivé en courant, je n’ai pas pu vérifier.” Le contrôleur l’a considéré un instant, puis il a rétorqué, très gentiment : “Pourtant, vous êtes resté un long moment, vous auriez eu le temps…” L’homme l’a regardé, une drôle de lueur dans les yeux : “C’est vrai, mais ce n’est pas le train que je regardais.” Sous le képi, le sourire s’est élargi. Mais ce n’était pas un sourire de connivence, ni un sourire égrillard. C’était juste un sourire d’humanité chaleureuse : “J’ai vu, monsieur.” Puis, avant de s’éloigner vers les autres billets qui l’attendaient : “…Et vous avez bien fait, si je peux me permettre.”

Putaiiin ! Déjà que j’adore ça, les trains, la nuit, mais si en plus on y trouve de vrais êtres humains dans les costumes gris, je vais souscrire un abonnement auprès de madame SNCF, moi.

Musique

— Jeanne, apporte-moi ton lecteur MP3.
— Pourquoi ?
— Y a pas que Pink Floyd, dans la vie. Alors je vais faire comme on a dit : je le bourre de musique, tu écoutes, et ce que tu n’aimes pas, on l’efface. D’accord ?
— D’accord, mais tu mets quoi, exactement ?
— Un peu de tout, comme ça tu feras ton choix. De la chanson, du rock, du jazz, de la musique classique…
— Si tu veux. Mais tu n’oublies pas d’ajouter les Beatles, hein ?

Brave petite.