★ Les chiens noirs du Mexique ★

M. LeChieur, gros mots sur les internets depuis 2002

Archives février 2010

Station Opéra

Ils sont au bout de la vieillesse, à l’extrême lisière de ce que ces gens qui exhalent des relents d’antiseptique appellent proprement le “quatrième âge”. Pourtant, ils ne laissent pas s’insinuer les clichés habituels. Sans nier l’évidence du naufrage, ils ont eu à cœur de calfater leur chaloupe. Élégants malgré leurs hésitations tremblées, ils ne sentent pas l’urine incontinente ni la putréfaction des chairs. Et ils ne semblent pas “ployer sous le poids des ans”, comme dit le poncif ; il faut croire qu’au moment du bilan général, seules pèsent les années où l’on s’est ennuyé.

Ils avancent à petit pas vers la rame, chacun une grosse canne à la main droite, puis se laissent glisser sur les strapontins de l’entrée. Il porte une barbiche surannée, blanche et bien taillée. Elle a les cheveux teints en noir et coiffés de frais. On comprend qu’il était mince et grand, avant l’affaissement. On voit surtout combien était belle. Mais sa beauté n’a pas disparu, elle s’est seulement un peu fondue dans la dignité.

Le métro s’ébroue sans ménagement. Elle pousse un petit cri de panique : “je glisse ! Aide-moi, je t’en prie, je glisse !” Il se fait rempart contre la chute, l’aide à se rassoir sur le skaï métropolitain.

Il la couvre d’un regard aimant pendant qu’elle retrouve son calme. Elle l’observe longuement à son tour, puis la lumière du sourire qu’elle lui décoche fait exploser la grisaille ambiante. Elle lui sourit comme une jeune fille qui court vers son premier rendez-vous. Comme une amante épuisée et heureuse, lorsqu’on reprend son souffle après la combustion des épidermes. Comme une amoureuse qui, au milieu de la foule, n’a d’yeux que pour son amoureux.

Ils sont au bout de la vieillesse, à l’extrême lisière de ce que les cons appellent le “quatrième âge”. Ils sont fragiles et chancelants, sans doute désespérément accrochés aux lambeaux de présent qui leur filent entre les doigts. Mais l’intensité qui palpite entre eux, peu de voyageurs de cette rame auront la chance de la sentir palpiter un jour.

Rencontre

Elle est écrivain, a une vingtaine d’années de plus que moi. On s’est croisés deux ou trois fois sur des salons du livre, elle m’a fait un jour la gentillesse de m’appeler pour me dire qu’elle avait aimé un de mes bouquins, mais on ne se connaît pas tant que ça. Il y a quelques années, on a travaillé sur un même projet mais à distance et en parallèle, sans jamais se rencontrer ni s’échanger des mails ou des coups de fil.

Bref, nous sommes de vagues connaissances. Je vois en elle une femme plutôt calme et réservée, qui se cache un peu derrière la montagne de vêtements qu’elle superpose les uns sur les autres. Je ne sais pas ce qu’elle voit en moi. Un type qui n’est pas encore allé au bout de ses projets, je suppose.

Elle m’a invité à déjeuner dans cette petite ville que je n’aime pas, parce qu’elle voudrait me proposer une collaboration. Alors on parle. De tout, de rien. De nos expériences respectives, du travail, des libraires, de la société. On ne se dévoile rien de réellement personnel, on n’est pas là pour ça. Mais il faut croire que quelque chose me trahit : ma façon de parler, de me grignoter le bout des doigts, de bouger, je ne sais pas. Parce qu’à un moment, sans prévenir, elle plante ses yeux dans les miens et, tranquillement, l’air de rien, me pose LA question la plus intime, la plus déstabilisante, la plus incongrue au regard des conventions sociales et la plus en phase avec le chemin que je parcours secrètement depuis trois mois.

Je ne m’étais jamais senti autant à poil au restaurant. Jamais.

Cher monsieur le ministre

Cher monsieur le ministre de l’éducation nationale,

J’apprends que, deux jours après avoir reçu une lettre ouverte de Christine Boutin, vous avez obtempéré et décidé de vous opposer à la diffusion du film Le Baiser de la Lune auprès des CM1-CM2, arguant que “traiter ces sujets en primaire, ça (vous) semble prématuré”.

Bin tiens. “Prématuré”. Dites, monsieur le ministre, ça fait combien de temps que vous n’en avez pas vus de près, des élèves de CM1/CM2 ? Non, parce que moi j’ai deux CE2, à la maison. Des qui s’intéressent à la vie, comme tous les mômes de leur âge, et qui m’ont justement demandé de leur expliquer le mot homosexualité il y a deux ou trois semaines. Évidemment, à huit ans, se représenter un désir qui n’est encore que latent dans un corps pas du tout prêt pour ça, c’est un brin compliqué. Mais, en revanche, s’il y a un truc qu’on comprend très bien à cet âge, c’est l’amour.

Ça fait combien de temps que vous n’avez pas parlé d’amour, monsieur le ministre ?

Les miens, quand je leur ai expliqué qu’être homosexuel(le), ça voulait juste dire qu’on est amoureux de quelqu’un du même sexe que soi, ils ont dit “ah bon” d’un ton léger. Puis ils ont demandé si pédé ça voulait dire homosexuel, aussi. Je leur ai répondu que oui, mais que souvent ceux qui s’en servaient le jetaient comme une insulte. “Mais c’est débile ! C’est pas une insulte, d’être amoureux !”

Voilà. C’est à cet âge-là qu’on les fait, ces déductions lumineuses. Quand on a huit ans, qu’on a envie d’entendre parler d’amour et qu’on n’est pas encore tordu par les affres de l’adolescence. Après, au collège, c’est plus compliqué parce qu’on n’est plus tellement soi-même : le désir qui vous submerge et dont vous ne savez que faire, les premières névroses liées à l’intense frustration d’un corps en éclosion, le besoin irrépressible de se conformer à la connerie dominante pour se faire oublier…

Si vous étiez sincère, monsieur le ministre, et si vous vouliez sérieusement lutter contre l’homophobie, c’est aux enfants de l’école élémentaire que vous vous adresseriez en priorité, justement parce qu’ils sont à un âge où l’on peut tout leur dire sans que ce soit, en rien, “prématuré”.

Une fois de plus, votre empressement à céder à la représentante quasi-officielle d’une religion qui prône depuis 2000 ans la chimère de l’amour désincarné, la contrainte des corps, la componction, la névrose et la frustration comme garanties de l’asservissement de l’individu à une société, cet empressement-là ne fait que souiller un peu plus le mot “Liberté” que vous ne voyez même plus, sous la Marianne de votre papier à lettres. Mais ça, on commence hélas à s’y habituer.

Veuillez agréer, etc.