★ Les chiens noirs du Mexique ★

M. LeChieur, gros mots sur les internets depuis 2002

Archives avril 2010

La fillette dans une robe à dentelles

On s’est connus quand on avait huit ans, elle fillette de la ville dans des robes à dentelles et volants, moi petit plouc mal dégrossi avec des cheveux de paille et des pantalons trop courts. On s’est mutuellement subis pendant une poignée de goûters et d’anniversaires déguisés, jusqu’au jour où j’ai fourré un pétard “bison” dans une bouse de vache et que sa robe rose en a été toute tachetée. Après ça, forcément, on ne s’est plus tellement parlé.

On s’est retrouvés des années plus tard, au lycée. Erreur d’aiguillage : on est sortis ensemble pendant quelques semaines, mais on a compris très vite que l’amitié nous allait mieux au teint que l’amour.

Elle faisait du théâtre et j’ai adoré la voir interpréter Antigone. L’année suivante, la troupe cherchait un Pâris pour La guerre de Troie n’aura pas lieu. Comme elle jouait Hélène, elle avait envie de choisir son partenaire. Elle trouvait que j’avais un physique marrant pour le rôle, elle m’a proposé de les rejoindre. J’ai accepté sans réfléchir, je n’avais jamais songé à monter sur une scène. Pendant les répétitions, on s’est roulé de fausses pelles qui rendaient folle de jalousie mon amoureuse au foulard mauve, ça nous faisait marrer. Avec elle, avec eux tous, pour la première fois de ma vie, je me suis senti appartenir à un groupe. Un bloc solide où l’on ne s’aime peut-être pas tous de la même façon ni avec la même intensité, mais où l’on s’aime ensemble.

J’ai aimé ces heures d’attente et de préparation, cette excitation collective qui montait, la douceur du maquillage, la sensation de ne plus sentir mes jambes quand j’entrais sur scène, le soulagement d’entendre ma voix sortir de ma gorge endolorie par le trac, la chaleur des projecteurs et ce moment quasi-orgasmique où le public applaudit à tout rompre. J’ai aimé découvrir les petites salles de spectacles de petites villes que je ne connaissais pas, et leur tourner autour en cercles concentriques pour les apprivoiser. J’ai aimé les heures qui suivaient chaque représentation, les rires, les restos, les verres tard et la fatigue partagée. Et puis j’ai compté les jours jusqu’à la dernière, déchiré de devoir quitter un moment cette ambiance potache qui secouait les loges et les pendrillons et impatient de recommencer l’année suivante. Surtout, j’ai compris le sens du mot “troupe”.

Pourtant, en deuxième année de fac, je l’ai quittée, la troupe. Comme j’avais quitté tous mes amis du lycée. Parce que, cette année-là, j’étais perdu et je me haïssais.

Je les ai revus deux ou trois ans plus tard : ils jouaient un Tchekhov dans un petit théâtre que j’adore. Alors j’ai publié un long papier d’annonce dans le journal où je bossais. Le soir de la première, je me suis un peu attardé à la buvette, après le spectacle. Je me sentais cotonneux et triste, j’avais envie de m’effilocher. Ils m’ont aperçu en sortant des loges, et ils m’ont demandé, sur le même ton que si on s’était quittés la veille : “tu viens dîner avec nous ?” J’ai répondu pourquoi pas, en essayant de ne pas leur montrer que ma poitrine venait d’exploser. J’ai retrouvé la chaleur du groupe et je me suis senti revivre. Cette année-là et la poignée d’autres qui ont suivi, il y a eu des soirées frémissantes et des nuits blanches, du tohu-bohu dans des appartements baroques et des petits cafés-comptoir silencieux près de la gare Saint-Lazare. Il y a eu des mariages, aussi. Et une disparition.

On a quand même fini par vieillir, la troupe s’est disloquée. Elle, j’ai continué à la voir de loin en loin. On s’est organisé des petites bouffes de plus en plus espacées. Mes enfants sont nés, elle est venue les voir avec de jolis cadeaux. Et puis, un jour, j’ai oublié de lui téléphoner. Et je crois qu’elle m’a un peu oublié aussi de son côté.

On est restés sans nouvelle l’un de l’autre pendant des années. Jusqu’au jour où mon surnom du lycée a fusé de l’intérieur d’un café, “Nooonal !” Elle m’a rejoint sur le trottoir en courant, on s’est embrassés gauchement et on a repris notre amitié où on l’avait laissée. Elle est revenue voir mes enfants qui avaient grandi, on a dîné, déjeuné, bu des verres au café. On s’est perdus de vue, retrouvés, et ainsi de suite. On a partagé des moments futiles et essentiels.

Un jour, il n’y a pas si longtemps, je me suis cru chancelant, la gueule en sang, le ventre arraché. Éviscéré et anéanti. Et si désorienté qu’il n’y a qu’elle à qui j’aurais voulu en parler, elle qui n’avait pas donné de signe de vie depuis des mois. Je me suis traîné toute la journée, comme une âme en peine, sans oser l’appeler. Mais le soir, comme un signe du destin, j’ai reçu un texto : “sushis demain ?” Inutile de dire que je n’étais pas très fier de lui montrer mes plaies, alors que ça faisait si longtemps qu’on ne s’était pas vus. Pourtant, elle m’a écouté longuement. Puis elle m’a lancé un sourire franc et, d’une seule phrase, elle m’a guéri. Elle m’a parlé comme une sœur, comme une amante, comme une complice, comme un vieux pote. Comme un ange. Sans chercher ses mots, sans tourner autour du pot. Aussi simplement que si elle avait posé son cœur sur la table en disant “vas-y, prends”.

Quand je me suis regardé, j’ai compris que je n’étais ni bosses ni sang, ni viscères dégoulinants. Qu’au contraire, j’étais debout et bien vivant. Je l’ai raccompagnée en sautillant, et, sur le seuil de son bureau, je l’ai longuement serrée dans mes bras. Elle m’a fait une bise légère, et elle a disparu en disant que j’étais beau.

Il y a deux soirs, on a passé la soirée chez elle, comme ça nous arrive de plus en plus souvent. On s’est avachis dans les canapés mous, on a débouché une bouteille de vin et on a tissé la soirée de mots dérisoires et d’échanges capitaux. On a brièvement caressé l’idée d’un resto mais on a eu la flemme de sortir malgré le beau temps. Surtout, on s’est dit que c’était plus sympa de rester fumer dans les canapés, alors on n’a pas bougé et on a commandé de mauvaises pizzas. En attendant le livreur, on a parlé de livres et d’amour, d’envies de week-ends et de grands projets, de Bruxelles et de Ramatuelle, de celle que j’aime et de celui qui la trouble. Lorsqu’elle a évoqué le saisissement qui l’a prise la première fois qu’elle l’a vu, j’ai cité Phèdre : “Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ; Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue”… et on a continué de déclamer en chœur cette tirade qu’on avait apprise à 16 ans : “Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ; Je sentis tout mon corps et transir et brûler. Je reconnus Vénus et ses feux redoutables, D’un sang qu’elle poursuit tourments inévitables”

Ces derniers temps, les billets de Xave m’ont fait longuement réfléchir sur l’amitié, et j’y ai songé à nouveau en remontant dans ma voiture, ce soir-là. Je ne sais pas trop ce que c’est, finalement, l’amitié. Mais ce que je sais, c’est combien c’est bon de déclamer du Racine en riant, la bouche pleine de pizza dégueulasse, avec quelqu’un qui vous a récemment rendu la vie. Et qu’il vaut mieux que je ne trouve pas de pétards “bisons”, le 14 juillet prochain, sinon je risque bien de les planter dans toutes les bouses de vaches que je croiserai sur mon chemin.

Envies

Je veux voir la Grand-Place s’éveiller déserte, et m’asseoir en terrasse pendant que les serveurs nettoieront le sol à grande eau. Je veux m’imaginer un instant en dépositaire d’une lumière oblique, alors qu’elle vient chaque matin chauler la pierre et retendre les pavés. Je veux avaler sans hâte mon café fumant, et sentir tout Bruxelles qui s’étire en grondant.

Je veux marcher au hasard en attrapant la ville à pleins poumons : parfums caramel des gaufres qui cuisent, fragrances de pain d’épices, vapeurs de céleri échappées du bouillonnement des caricoles. Il y aura des relents d’urine, aussi, il faut bien que les effluves de la vie accompagnent la vie.

Je veux retrouver cette maison trop étroite qui n’en finit pas de pousser de briques et de broc, un étage après l’autre, cul par-dessus toit. Je veux y lire que nos existences sont pareilles, et que, comme elle, elles ne sont biscornues qu’à chercher le soleil. Et je veux cueillir le sourire qui affleure.

Quand j’aurai bien marché, je veux pousser la porte d’un café, être happé par une haleine de houblon. Observer les murs patinés de volutes. Songer aux bouches mêlées de fumée et de mousse qui les ont tapissés de mots tendres et d’envies contenues.

Je veux revoir en noir et blanc la façon dont le grand Jacques tirait sur sa clope en parlant. Je veux saluer les fantômes mais rejoindre les vivants. Me frayer un chemin sous les éclats de voix, sans troubler l’écume de verbiages qui s’attarde, filandreuse et tremblante, au milieu des tables.

Je veux lever mon verre à la santé de ceux que j’aime. Rester pensif devant l’empreinte abandonnée au sous-bock, humidité dérisoire en forme d’un monde en mouvement.

Je veux esquisser sans trancher des projets pour les heures qui suivront : la poussière des Marolles, l’émotion des musées. Des pas légers au Parc du Cinquantenaire. Une halte tranquille au jardin botanique. Le désir anonyme de me glisser dans la foule en marche, de la Monnaie à la place de Brouckère, et de la Bourse à la place Sainte-Catherine. Je veux décréter qu’on s’en fout et que quoi qu’on fasse ce sera bon.

Je veux me hisser debout à la croisée des chemins, et puis dégringoler aussitôt parce qu’une main fine se sera glissée dans ma main. Et savoir déjà qu’à la tombée des temps, quand les frissons de cette journée seront envolés, il me restera celui-là et qu’il n’aura pas fini d’osciller.

Dimanche midi

Dimanche de Pâques, et un repas de famille somme toute très classique chez ma môman : d’abord, on a dévoré les entrées et bien attaqué le plat de viande avant de s’apercevoir qu’on avait littéralement oublié ma grand-mère (laquelle était partie piquer un roupillon chez elle). Puis on s’est esclaffé grassement en découvrant les traits d’humour très bêtes et très coprophiles de mon neveu de 15 ans (qui ne sait pas que son oncle se fait appeler LeChieur, dommage, ça l’amuserait…) Après quoi on a fait circuler des photos d’éléphantiasis en même temps que le plateau de fromages. Et enfin, nous avons eu, à l’initiative de ma belle-soeur et au moment du dessert, une discussion passionnante et éclairée (avec la caution scientifique de Wikipedia et les gros plans de Google Images) sur les… fistules anales.

Du coup, je me demande confusément si ma famille est bien normale, à y réfléchir…

Peu à peu tout me happe

J’avais dix-neuf ans et je passais tout mon temps dans ce magasin de bandes-dessinées du centre-ville. Parce qu’il était en sous-sol et que la pénombre y était apaisante. Parce que les cloisons étaient recouvertes de bois et que j’aimais cette chaleur brute. Parce que ça sentait bon les livres, l’essence de térébenthine et la poussière. Parce qu’il y régnait un calme enveloppant. Parce qu’il y avait des affiches d’Enki Bilal aux murs et toujours le même album d’Alain Bashung en fond sonore.

Comme tout le monde, j’avais déjà entendu Bashung à la radio. Quand j’étais petit, Gaby avait été un tube dont mon frère plus âgé s’était empressé de me donner une explication de texte à la crudité hilare. Je me rappelle aussi l’entrée de L’arrivée du tour au TOP-50, quelques années plus tard, et combien j’en avais trouvé les jeux de mots vraiment ringards : “qu’est-ce tu fais, mais tu tapines en bourg ? Pas du tout, c’est l’arrivée du tour”, pfff…

Mais c’est cette année-là, celle de mes vingt ans, que le bel Alain m’est entré dans l’épiderme. En partageant des cafés avec un vendeur de BD d’occase un peu radin, un peu requin, un peu acerbe, je me suis fait inoculer sans y prendre garde ces chansons sortilèges qui ne m’ont plus lâché. L’album s’intitulait Osez Joséphine, et c’était le premier que Bashung composait sans les textes de Boris Bergman, mais avec ceux, plus insolites, de Jean Fauque. Comme Chatterton plus tard, puis Fantaisie Militaire et enfin L’Imprudence. Mes quatre préférés — avec tout de même une faiblesse pour les deux premiers, les plus envoûtants à mon goût.

L’ami chanteur pour qui j’essaie d’écrire en ce moment peut crier à l’escroquerie en prétendant que Jean Fauque s’est contenté d’aligner des jeux de mots foireux et de juxtaposer des segments de phrase qui ne font pas sens. Et la musicienne qui ne mâche pas ses mots trouvera sans doute que le minimalisme des compositions de Bashung constitue “de la merde en barre”, comme elle dit. Je m’en fiche ; moi, ces chansons me rassérènent et me stimulent en même temps.

Chez Bashung, j’aime la voix, qu’elle soit nasillarde et faussement nonchalante, ou qu’elle se pose en douceur, bien campée sur ses basses. J’aime ses reliefs et ses creux, j’aime entendre le souffle de celui qui raconte. J’aime ses hésitations et ses longueurs tremblées. J’aime sa diction bizarre, ses dentales gourmandes et ses voyelles tordues, presque diphtonguées.

Chez Bashung, j’aime que la musique, les arrangements et les textes me parlent à l’unisson, comme s’ils étaient tressés des mêmes émotions. J’aime ce qui suinte de l’ensemble, comme une perle de sueur sur une tempe harassée. J’aime quand l’amertume se fait caressante, quand elle me cajole et que sa lumière triste s’auréole de couleurs kaléidoscopes.

L’une des chansons de Bashung et Jean Fauque qui m’émeuvent le plus s’intitule Happe. On la trouve sur Osez Joséphine. Le titre et le refrain sont des morceaux de bravoure, je trouve : prétendre chanter “Peu à peu tout me happe” avec le h aspiré, il fallait oser… Et quel texte ! Je donnerais ma main gauche pour écrire avec le dixième de cette sobriété apparente, de cette fausse simplicité, de cette grâce légère. Et j’abandonnerais sans regrets ma main droite pour savoir trousser des mots si singuliers sur un thème si rebattu (le désamour, en l’occurrence).



Quelques années après le magasin de BD, j’ai vu plusieurs fois Bashung en concert, droit comme un i derrière son pied de micro, son laconisme en bandoulière. J’ai aussi accompagné plusieurs fois les musiciens avec qui je travaillais au studio ICP de Bruxelles, celui où il avait enregistré Chatterton. J’ai harcelé Djoum derrière sa console pour qu’il me raconte, avec sa grosse voix rieuse et son accent brusselaere, les séances de travail du chanteur. J’ai aimé qu’il me dise comment Jean Fauque se tenait en embuscade dans une encoignure, cahier et stylo en main, prêt à remâcher les mots de longues heures durant pour dénicher le son juste et les syllabes qui sonnent.

Et puis il y a eu l’album de trop, celui où Gaétan Roussel a cru pouvoir remplacer les diamants de Jean Fauque par de vulgaires cailloux à la grammaire erratique (“Un jour, je courrirai moins”, dans Résidents de la République).

Et puis Bashung est mort.

Et puis le vendeur de BD a pris sa retraite et vendu sa boutique à un marchand de tapis, qui l’a cédée à son tour à un tatoueur.

Mais il m’arrive encore souvent de passer devant cette vitrine de mes vingt ans. Et, chaque fois, j’ai des relents de poussière au fond du nez et une chanson qui traîne ses langueurs par derrière les tympans.