★ Les chiens noirs du Mexique ★

M. LeChieur, gros mots sur les internets depuis 2002

Archives mai 2010

Trop fastoche

Dimanche de fête des mères dans une sous-préfecture éteinte. J’ai choisi ce bar exprès, parce qu’il est moche. Trop clair, mal foutu. Ça suintait l’ennui qui glisse sur le carrelage blanc. J’allais pouvoir écrire tranquille.

Et puis ils sont arrivés, avec leurs ventres qui débordent du pantalon et leurs grosses voix qui se superposent pour couvrir les vrombissements du Grand Prix. Ils boivent, s’interpellent, rugissent et se dandinent en enfonçant leurs mains dans leurs poches. Grâce à eux, je n’ai plus besoin de travailler : il suffit de saisir leurs éclats de voix au vol, puis de les épingler sur mon clavier comme des papillons velus.

Quand je serai grand

«Tu veux une canette ? demanda le vieux à David en sortant de son bureau.
— Non, je vais attendre l’été, dit David.
— D’accord, dit le vieux. Comme tu voudras.

Il rentra dans sa station pour attendre l’été.»

(Richard Brautigan, Mémoires sauvés du vent, trad. Marc Chénetier, éd. 10/18 de 1989)

(En vrai, j’aurais pu citer n’importe quel passage de ce bouquin, n’importe lequel. Il y a des paragraphes qui m’éblouissent, d’autres qui me font pâlir d’envie ou de jalousie, d’autres qui m’arrêtent net et qui me laissent songeur des heures durant, d’autres encore qui me cueillent en douceur comme celui-là… Sans compter, évidemment, ceux qui me font des picotements pulsatiles sur une ligne droite qui courrait direct de l’âme à l’échine. Quant à la toute dernière page de ces Mémoires sauvés du vent, elle m’a laissé dans un état que je serais bien en peine de décrire ; pour paraphraser un cliché ultra-connu (et surtout très con) sur Mozart, je dirais qu’après un bouquin de Brautigan, les heures silencieuses qui suivent sont encore du Brautigan… Alors quand je serai grand, je voudrais bien faire Richard Brautigan, moi, dans la vie…)

Havre-Caumartin

Mes pensées m’avalent ; je ne sais pas lequel de nous deux s’est assis en face de l’autre. Elle, sans doute, mais je n’en suis pas sûr. En tout cas, quand je lève les yeux, elle est là et elle me fixe.

Elle est jeune, encore. Elle n’a pas trente ans, sans doute beaucoup moins. Ses cheveux contraints par trop de soins forment un casque à la couleur indéfinissable. Ses lèvres collagènes lui font une moue permanente. Son nez est si fin qu’on le croirait artificiel — et puis on finit par comprendre que c’est exactement ce qu’il est, au croisement de son fantasme à elle et du talent d’un chirurgien. Son tailleur terne crie son prix à tue-tête, si fort qu’il semble l’encombrer : elle se tient raide et tendue, dans une posture sans confort. Immobile. Ses yeux plantés dans les miens.

Je me demande pourquoi elle me regarde ainsi. Parce que je suis débraillé, mal rasé, que j’ai les traits tirés et que mon laisser-aller cristallise tous ses combats ? Parce que je lui fais penser à quelqu’un qu’elle connaît ou qu’elle a connu ? Parce que nous avons tous les deux les yeux très clairs et que nous éprouvons la même répulsion fascinée, quand nous croisons le regard d’un semblable en miroir ?

À moins que ce ne soit à cause de cette immense tristesse qui l’entoure en halo. Peut-être trouve-t-elle que la même se dégage de moi, ce matin-là.

Elle descend à Richelieu-Drouot. Lorsqu’elle se lève, elle chancelle sur ses hauts talons. Elle essaie de se rattraper à la barre, se projette hors de la rame, finit par se tordre la cheville sur le quai. Son armure de maquillage, d’apprêts, de chirurgie et de vêtements coûteux n’est d’aucune utilité contre un métro qui balbutie. On s’étaie avec les échafaudages qu’on peut, pour tenir debout. Parfois, ils ne suffisent pas.

Assis sur un banc devant l'océan



Peu de risques que j’oublie le jour où j’ai fait connaissance avec cette chanson (précisément dans cette version), assis sur le sable devant un semblant d’océan (devant une mer, en réalité). Faut dire que c’était un jour de crevettes grises et de pain brié, de vent qui fait s’envoler les sacs et de spéculoos avec le café. Alors des journées comme ça, forcément, ça reste gravé.

Quant à Nougaro, j’ai failli le croiser (à peine), peu avant sa mort. C’était une soirée de gala à l’Olympia, les musiciens avec qui je travaillais y participaient aussi. J’ai passé mon tour, je n’y suis pas allé. Bêtement. Parce que je n’avais pas osé dire à mon collègue de l’époque que j’aurais bien fait ma midinette, pour une fois. C’est très con comme réflexe, hein, mais serrer la main qui a écrit Tu verras, ça m’aurait plu. Je ne suis pas toujours fan de ses choix musicaux, loin de là, mais putain, j’aurais facilement donné un bras ou deux, ne serait-ce que pour avoir l’intelligence et le talent d’une seule ligne de ce texte.

Tant pis : même si ça manque d’originalité, je vais quand même faire un tour dans mes greniers, mes caves et mes toits, des fois qu’il y aurait tous les rêves du monde. Et puis après, j’irai réveiller le bonheur dans ses draps. Je vous raconterai.