★ Les chiens noirs du Mexique ★

M. LeChieur, gros mots sur les internets depuis 2002

Archives juin 2010

L'impossible et le chimérique

« Je déteste mon passé et celui des autres. Je déteste la résignation, la patience, l’héroïsme professionnel et tous les beaux sentiments obligatoires. Je déteste aussi les arts figuratifs, le folklore, la publicité, la voix des speakers, l’aérodynamisme, les boys-scouts, l’odeur de naphte, l’actualité et les gens saouls.
J’aime l’humour subversif, les taches de rousseur, les genoux, les cheveux de femme, le rêve des jeunes enfants en liberté, une jeune fille courant dans la rue.
Je souhaite l’amour vivant, l’impossible et le chimérique. Je redoute de connaître précisément mes limites. » René Magritte


René Magritte par Lothar Wolleh, photo publiée sous licence CC ShareAlike 3.0


Au musée Magritte de Bruxelles, c’est cette citation qui accueille les visiteurs de la première salle. Aucune envie de la commenter, sinon en disant ceci : si vous aussi, elle vous a laissé dans un état de sidération jubilatoire proche de l’orgasme, je ne peux pas grand-chose pour vous, mais j’accepterais volontiers de partager un café.

Mon frère

C’est le mois de juin, il fait beau, le campus est désert. “Tiens, ton neveu est là-haut, en train de passer un partiel !”, me dit-il comme on marche sous la galerie vitrée. On a passé la journée d’hier en famille pour fêter les 90 ans de la grand-mère. À notre façon : on a fait un pique-nique un peu foutraque devant la maison qu’il est en train de retaper. Pendant que nos enfants respectifs étaient sérieux comme des papes constipés et que le troisième âge piquait du nez dans la tarte aux fraises, on a braillé des chansons des Clash, ricané comme deux couillons, porté des Ray-Ban ridicules et fait hurler ensemble la décapotable d’un de ses copains. Le copain, lui, il chantait avec application des chansons de corps de garde à la nonagénaire toute neuve — laquelle était évidemment ravie, cette obsédée ; on a l’ascendance qu’on peut. En rentrant chez moi, je me suis dit qu’on n’en passait vraiment pas souvent, des dimanches en famille.

Aujourd’hui, il me parle de sa presbytie, de ses lunettes auxquelles il n’arrive pas à s’habituer. Il me fiche la trouille en m’apprenant que ça l’a pris il y a huit ans, exactement à l’âge que j’ai aujourd’hui. Une tasse à la main, on s’assoit sur les marches devant la cafétéria. On prend le temps de fumer une cigarette en parlant de nos parents qui vont mal et qui nous inquiètent. J’annonce que j’irai les voir dans la semaine. On balance aussi quelques horreurs morbides en s’esclaffant. Faut bien s’empresser de rire de tout, comme disait l’autre.

J’ai passé la journée à courir et à me tendre, je vais bientôt reprendre le rythme. Mais là, je m’accorde une pause dans l’air doux. Mon téléphone vibre : c’est un interlocuteur avec qui je suis en affaire depuis samedi, et qui a encore une ou deux questions à me poser. Je n’en peux plus de ce type qui déguise si mal sa vénalité et voudrait enfouir son mépris sous une couche d’empressement surjoué. Je botte en touche : “je suis en rendez-vous, je vous rappelle dans dix minutes.” Foutez-moi la paix. Laissez-moi encore dix minutes avec mon frère.

On écrase nos mégots en silence. Mon frère prononce mot pour mot une phrase que j’ai écrite hier. J’ouvre la bouche pour le lui dire, me retiens. On n’est pas obligés de tout se raconter. On est là, côte à côte. Et c’est déjà pas mal.

Il y a des jours

C’est le mois de juin, faut se faire une raison : sur les plages normandes, il n’y a pas que le beau temps qui revient, il y a aussi les gros cons qui jouent à la guerre. Chaque année à la même époque, j’ai des envies de meurtres qui viennent me chatouiller les narines. Mais aujourd’hui, c’est pire. Je me sens réellement d’humeur sanguinaire, dans ce genre d’atrabile où l’on trouve que Le silence des agneaux, c’est bien gentil mais un peu trop bisounours à son goût.

Il faut vous dire que cette année, je pense à un vieux monsieur qui doit être très ému de se retrouver sur le sable où il a débarqué, il y a soixante-six ans. Pendant toute la semaine, ce monsieur-là a raconté sa jeunesse à des enfants qui lui ont fait des tas de bisous, de dessins et de dérisoires petits cadeaux. Il a même pique-niqué avec eux, hier, et mon fils lui a donné des Mikado au chocolat noir. Ce soir, le vieux monsieur fête son quatre-vingt-huitième anniversaire. Et demain matin, il inaugurera l’école élémentaire qui porte désormais son nom, à des milliers de kilomètres de chez lui, sur un autre continent que le sien.

S’il se promène en ville pour humer l’air chaud de cette soirée qui n’en finit pas de colorier le ciel, le vieux monsieur risque de croiser les gros cons qui jouent à la guerre, et je trouve ça insultant.

Demain, en revanche, il ne verra pas mes concitoyens bobo-équitables, qui ont décidé de boycotter l’inauguration : mes concitoyens bobo-équitables trouvent que donner le nom d’un Canadien de 22 ans qui a vu ses potes crever sur la plage où l’on va se baigner tous les jours de l’été, ce n’est pas bien pour une école élémentaire. Eux aussi, je les trouve insultants.

Alors moi, demain, j’aurai peut-être pas de Mikado à lui offrir, mais si je peux je lui serrerai la main et je lui dirai merci, à ce vieux monsieur. Et si ça se trouve, je ferai même pas semblant d’être ému.

Il y a des jours où les gens me fatiguent vraiment.

CSP

Ce soir, il y avait lecture publique de mes textes à la médiathèque[1]. Alors forcément, hop, causerie obligée avec la correspondante de presse et petit laïus sur la joie (sincère, cela dit) que j’éprouve à être payé pour me balader et raconter ce que je vois. Volontaire et de bonne humeur, je réponds à toutes ses questions, avec sourire et volubilité (et dans l’état de zombification avancée où je me trouve, je vous jure que c’était pas gagné). On parle de bouquins que j’ai écrits et de la nouvelle sur laquelle je trime, puis je balance quelques gros mots du genre “exercice de style” ou “angle narratif”.

Et l’autre cruche, à la fin, en repliant son calepin et en dégainant son appareil photo : “mais au fond, c’est quoi votre métier ?”

PUTAIIIIIIN ! ILS VONT ME LÂCHER, LES GENS, AVEC LEUR BESOIN À LA CON DE COLLER DES ÉTIQUETTES SUR LA GUEULE DE TOUS LEURS CONTEMPORAINS ?

Deux fois qu’on me fait le coup du métier. Deux fois, en deux jours. Et les deux fois, j’ai pas réussi. Bloqué, muet, syntax error. Alors merde. À la prochaine occasion, je vous jure, quelle que soit la personne qui demande, je réponds le plus sérieusement du monde que mon taf, c’est serial killer.

Note

[1] Et merci à Franck, Mémé et L’Impatiente, qui n’ont pas vu que l’adjectif “clair” était deux fois dans la même phrase, mais qui sont gentils quand même ! :-D