★ Les chiens noirs du Mexique ★

M. LeChieur, gros mots sur les internets depuis 2002

Archives août 2010

À l'Hôtel du Port

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À travers les fenêtres de l’Hôtel du Port de Léchiagat, j’aperçois le visage d’un enfant triste, qui regarde les bateaux, l’air pensif. Je vois aussi un pêcheur rajuster son maillot de corps devant les vitres et je devine l’ombre émouvante d’un couple enlacé. Au premier étage, à droite, un danseur sud-américain lisse ses cheveux noirs en vérifiant son reflet dans la glace. Dans la chambre d’à côté, un voyageur de commerce caresse la liasse de ses bons de commande de la journée. Il sourit en songeant à la gueule que tirera son patron à son retour. Un peu plus loin, il y a une très vieille dame qui se souvient d’un bal lointain, et puis un adolescent qui fume en cachette, avec l’espoir que ses parents ne percevront pas l’odeur du tabac à leur retour.

Alors forcément, je me demande pourquoi le petit garçon a tant de peine, j’essaie de comprendre pourquoi le pêcheur en maillot de corps dévale maintenant les escaliers, je tente de distinguer les traits du couple enlacé, j’imagine le bal où le danseur s’apprête à se rendre et les valses auxquelles pense la vieille dame, je songe à l’itinéraire du voyageur de commerce, et je fais le guet pour l’ado fumeur. Et toutes les histoires se déroulent dans ma tête : la raison du deuil du petit garçon, les amours du pêcheur, les rencontres du danseur, la nostalgie de la vieille dame…

À Léchiagat, l’Hôtel du Port est fermé depuis longtemps et il n’y a en réalité ni pêcheur, ni vieille dame, ni danseur argentin. Mais je m’en fous : tout est vrai, puisque je l’ai inventé, comme disait Vian, et puisque tout ça surgit pour moi quand je passe devant cette façade qui s’oublie.

Je ne sais pas trop à quoi ça sert au fond, toutes ces histoires qui déboulent en permanence, mais il y a quand même un aspect bien pratique : j’ai tellement bravé l’ennui, quand j’étais petit, qu’au moins, il n’est pas près de revenir me pourrir les journées.

Chambre d'hôtel

C’est une chambre d’hôtel déprimante, avec la traditionnelle moquette qui pue et l’exiguïté règlementaire. La fenêtre ouverte donne sur un mur à l’enduit âpre. Une stridence suinte du dehors, interminable plainte de je ne sais quel appareil électrique à l’agonie. Dans la salle de bains, la lumière vive fait verdir le carrelage bleu et blanc.

C’est une chambre d’hôtel comme j’en ai connu des centaines, à l’époque où je vivais en tournée. Sauf que cette fois, ça a beau être moche et triste, je m’y sens bien.

L’eau du bain est chaude comme je l’aime, assez pour dénouer mon dos crispé par les heures de route. Et les pages de Fante sont massives, rassurantes, comme un bois brut qu’on effleure pour sentir sa caresse. Je les mouille un peu en les tournant avec mes doigts ruisselants. Pas trop. J’essaie de faire attention.

Tout à l’heure, je sortirai de la baignoire, je me sécherai rapidement et j’irai me blottir contre celle que voilà. Tout à l’heure, je serai complètement en paix. Peut-être que j’essaierai de poser une main maladroite sur son ventre. Peut-être que j’écouterai son souffle. Peut-être que je humerai ses cheveux.

Tout à l’heure. Pour le moment, dans cette pièce trop lisse et saturée de buée, j’aime mieux prolonger l’attente.

Derrière la porte, quelqu’un respire. Et moi, suspendu à ses lèvres, je savoure l’apesanteur.

Apte

C’était chaque fois la même soirée. On rentrait de la piscine ou du travail, on s’affalait tous les quatre dans le gros canapé mou de cette petite maison de la rue de Bretagne, on ouvrait une bouteille de vin et on parlait à bâtons rompus. On n’avait pas encore d’enfants à l’époque, alors Stéphane et moi, on remplissait le cendrier de mégots sans se poser de questions.

On était jeunes encore, on guettait nos trente ans à venir avec un mélange de crainte et d’excitation. On lisait les BD de Jean-Philippe Peyraud, on allait voir les films de Cédric Klapisch, on chantait Bella Ciao à l’unisson avec le disque Motivés. On parlait de politique et de littérature, de travail et du sens de l’existence. Je crois que les autres se sentaient vivre.

Chaque fois, la conversation débouchait sur le bonheur. Je disais : je ne sais pas ce que c’est. Ça énervait ma meilleure amie, et j’imagine rétrospectivement que ça blessait ma compagne. Elles disaient : c’est parce que tu ne veux pas le voir. Tu as un métier stimulant qui fait rêver les gens, une vie équilibrée, un entourage qui t’aime. Tu devrais.

Alors, chaque fois, je les interrogeais un par un, en plantant mes yeux froids dans les leurs : “tu es heureux, toi ?” Et chaque fois, ils me répondaient “oui”. Un “oui” grave et pesant qui me faisait comme un sac de pierres au fond du ventre. Ils concluaient : mais toi, tu es inapte au bonheur. On rouvrait une bouteille de vin, Stéphane allait s’activer en cuisine et on parlait d’autre chose pendant que j’oscillais dans le doute : soit il me manquait une fonction vitale, soit j’étais le seul de nous quatre à garder un peu de lucidité. En tout cas, quelque chose ne tournait pas rond. Et puis, le temps passant, j’ai arrêté de me poser la question : inapte ou lucide, je n’avais plus besoin de chercher. La vie a suivi son cours ; j’ai eu des emmerdes et des bonheurs. Des petits, des grands, mais pas LE. Juste des.

Sauf qu’un jour, quelqu’un est entré, comme le dit si joliment Anita. Et que cette nouvelle venue a fait beaucoup plus que compter pour moi : elle a fait étinceler ma vie. Peut-être qu’un jour je réussirai à écrire un billet qui dira comme elle belle, comme elle est vivante, comme elle respire, comme sa voix m’apaise et m’envoûte, comme elle pose sur le monde une profondeur qui le répare. Mais même si j’y arrive, elle aura un petit rire de dérision gênée ; quand j’essaie de lui dire comme elle est belle, avec mes mots tout patauds, elle croit que je me fous d’elle.

Ce matin, je me suis réveillé à ses côtés, comme tous les matins depuis trois semaines. Et comme tous les matins depuis trois semaines, j’ai d’abord été saisi par la peur : ces réveils-là, je les ai tant rêvés avant de les vivre que j’ai toujours un doute : et si ça n’était encore qu’un rêve ? Et si j’allais me réveiller dans ma vie d’avant ? Mais elle m’a souri doucement, et ce sont tous les sourires du monde qui se sont engouffrés dans mes yeux. Et quand elle est partie travailler, elle m’a embrassé. Quatre fois. Quatre fois, elle a projeté en moi son regard doux et crépitant d’intensité, ce regard qui m’enveloppe de bonheur indicible.

Alors maintenant, je le sais. Rue de Bretagne, il y a dix ans, on se trompait tous les quatre : ce truc existe et j’étais apte.

L'arbre

C'était l'époque de Pif-Gadget et des yaourts La Roche aux Fées.

J'étais un môme de la campagne, un de ceux qui ont les cheveux plantés en paille tout autour de la tête, font du bicloune dans les bois, bouffent des grosses tartines de pain brié en regardant la Parade des dessins animés et salivent devant le bocal de bonbons, sur le comptoir de l'épicerie. Je ne sais pas si j'étais heureux ou juste pas malheureux. Je ne me posais pas la question. J'étais souvent seul, alors je me racontais des tas d'histoires ; je suppose qu'on me qualifiait de rêveur.

J'aimais déjà les ambiances épaisses et les détails qui font jubiler : une odeur de poussière dans mon pupitre en bois, un rayon de soleil sur les exercices de géométrie au tableau, ce genre de trucs. J'aimais quand monsieur Debière, le cantonnier, passait la tondeuse près de l'école, à cause du parfum d'herbe coupée. J'aimais aussi la terre mouillée, la vapeur qui monte quand le soleil revient, cette haleine légère qui serpentait sur l'asphalte de la cour de récré.

Dans ce monde-là, j'avais un arbre. Un vieux pommier tout sec et tout trapu, déjà malade, le tronc en creux. Facile à grimper.

J'y passais toutes mes vacances d'été, dans mon pommier. Je prenais une cargaison de livres et de bandes-dessinées, je m'adossais contre la plus grosse branche et je disparaissais aux yeux du monde. À quatre heures, ma grand-mère m'apportait mon goûter. Elle le posait dans un seau et je tirais sur la corde pour le hisser.

Je me demande ce qu'il y a de plus excitant, quand on passe ainsi des heures dans son arbre : se sentir à l'écart du monde, en soi, et poser des yeux d'altitude sur l'existence... ou bien savoir qu'on risque de se casser la gueule au premier faux mouvement.

Je ne sais pas si c'était une fuite, un havre, une pause ou bien autre chose, ce pommier. Mais ce que je sais, c'est que j'avais largement l'âge adulte, quand un mauvais orage a achevé de le déraciner, et que j'ai quand même dû serrer les dents vachement fort, ce jour-là, pour ne pas montrer ma rage et ma tristesse. Je sais aussi que lorsque la maison de mes parents sera vendue, qu'il n'y aura plus de fraises en juillet ni de mûres en septembre, que tout aura été dispersé, ramassé et oublié, c'est pour lui, parmi tous mes lieux d'enfance, que j'aurai une dernière pensée ; mon pommier.

Et aujourd'hui, je pense à un petit garçon avec des cheveux plantés en paille tout autour de la tête, ce genre de mômes qui lisent des Super Picsou Géant et qui salivent devant le bocal de bonbons, à la boulangerie. Le genre qu'on dit rêveur, à se tordre les doigts en silence et à n'avoir même pas d'arbre où grimper pour se réfugier du monde. Lui, son truc, c'est le cirque. Je sais qu'il s'en est fabriqué un dans sa tête, un jaune et orange comme Pinder. Et que c'est là, sous son chapiteau imaginaire, dans l'odeur des fauves et les roulements de tambour, qu'il vient se cacher quand le quotidien déborde. Je donnerais cher pour le rejoindre au milieu de la piste, avec ou sans nez rouge. Les bras grands ouverts, j'essaierais de me transformer en pommier.