★ Les chiens noirs du Mexique ★

M. LeChieur, gros mots sur les internets depuis 2002

Archives septembre 2010

Clothilde

Elle n’a pas changé depuis l’époque où nous faisions du théâtre ensemble, il y a vingt ans. Elle a toujours ce visage un peu trop long, ces yeux un peu trop globuleux, cette silhouette un peu trop vaporeuse. Le jour du grand tirage au sort de l’espèce humaine, Clothilde est passée à un cheveux de la case “jolie”. En guise de lot de consolation, elle a eu droit à la case “pas moche”. Pas de chance, personne ne lui a dit qu’on peut sauter d’une case à l’autre, si l’on veut ; qu’il suffit souvent d’un sourire, d’un rayon de soleil, du regard bienveillant de quelqu’un qui vous aime… Alors elle s’est résignée, on dirait.

Elle a la même démarche funambule que lorsqu’elle était jeune fille. Comme si elle arpentait, le plus légèrement possible, un fil de soie tendu depuis sa naissance.

Si elle levait la tête, elle me reconnaîtrait peut-être. On pourrait s’étonner en chœur de cette rencontre inattendue, si loin de notre province natale. Mais elle ne croise pas mon regard. Elle ne sent même pas qu’un passant l’observe avec insistance. Les yeux baissés, tout entière à sa démarche précautionneuse, Clothilde remonte le fil de soie de sa vie.

Neuf

J’ai neuf ans et je pédale à toute vitesse dans les bois.

Ça m’arrive souvent ; quand on est tout seul, on pédale pour échapper au loup, pour fuir les bandits ou pour semer la Gestapo. Ça dépend des jours. Il n’est pas rare non plus que le vélo se transforme en voiture de sport, en cheval au galop, en moto, en n’importe quoi qui décoiffe. Disons que c’est fonction des circonstances, vu qu’on ne se déplace pas de la même façon selon qu’on s’appelle Robin des Bois ou qu’on est flic à Los Angeles.

Les mercredis où Christophe Robert et Frédéric Varennes sont d’accord pour faire la course, on dit qu’on fait du bicross et alors ça ne rigole pas. On fonce au creux de la forêt, là où l’ombre est si épaisse qu’il n’y a que de la terre et des racines sur quoi rouler. En été, on soulève des nuages poudreux avec nos dérapages contrôlés. Ça monte en spirales dans les colonnes de lumière que le soleil a plantées devant les arbres, mais on n’a pas le temps de regarder. En automne, on glisse sur les flaques noirâtres. Il faut faire attention à ne pas tomber dedans sinon on se fait engueuler en rentrant, à cause des taches.

Aujourd’hui, on est mercredi mais Christophe Robert et Frédéric Varennes ne sont pas venus. Du coup, je pédale derrière les fesses de Céline Auber. J’aime bien, aussi. Elle se tient comme une fille : le dos très droit, les bras tendus sur le guidon, le menton dressé. Tout le contraire de nous, Christophe, Frédéric et moi. C’est qu’on est des champions de bicloune, pas des touristes ; faut baisser la tête et faire porter tout le poids du corps sur le guidon, si on veut aller vite.

Je sais que Céline a sur la figure ce drôle de petit sourire qui veut dire qu’elle est contente. Ce n’est un sourire pour personne, seulement pour elle-même. Ou pour le vent qui s’énerve dans ses longs cheveux blonds.

Quand on est dans la cour de récré, je la regarde en face et je souris aussi. Mais aujourd’hui, ce n’est pas sa figure que je fixe. Maintenue par la selle, sa robe blanche est tendue à craquer tout autour de ses fesses. On devine les motifs de sa culotte en transparence, des fleurs roses qui s’étalent sur les rondeurs. On dirait qu’elles vont se détacher, s’éparpiller sur son sillage comme les graviers du Petit Poucet. Et moi, je les suis tellement fort que je manque plusieurs fois de me casser la gueule. Les filles, c’est dangereux pour les champions de bicloune.

Même ici, à l’ombre des grands chênes, il fait trop chaud ; une coulée de sueur me file en travers du visage. J’ai un peu mal au cou, à force d’avoir le nez rivé sur les fleurs de tissu. J’ai les mollets qui durcissent et les poignets meurtris, je ferais mieux de rentrer au village. J’irais chez Lucien, je retrouverais mon grand-père devant son café-tafia, il me paierait une grenadine. On resterait tranquilles, sans rien dire, à prendre le frais. Mais je n’aurais plus les fleurs sous les yeux, alors j’aime mieux continuer à pédaler.

On arrive aux carrefour des Quatre-Chênes, Céline et moi. On croise madame Kohl, qui pousse sa brouette de bois mort. Elle vient en chercher tous les jours ; tout le monde sait qu’elle n’a que ça pour se chauffer.

Vers la Cabane aux Sangliers, on verra sûrement monsieur Ceyrat, son panier de champignons à la main. Il me fera un signe avec sa canne, un petit clin d’œil de connivence. Il connaît ma tête, quand je pédale derrière les fesses de Céline. Il sait bien que ce sont elles que je regarde, mais il ne me gronde pas. Je me dis que c’est peut-être parce qu’il pédalait derrière celles d’une Honorine ou d’une Marcelle, il y a plus de soixante ans.

J’ai du mal à imaginer qu’il a été petit, monsieur Ceyrat, avec tous ces plis que la vie lui a faits. Mais lui, il doit bien se rappeler.

Un jour, je serai grand. Mon vélo aura doucement rouillé à l’ombre de l’adolescence, avant de finir disloqué dans une benne. Je vais grossir et oublier Christophe Robert et Frédéric Varennes. Je ne penserai plus aux fleurs de Céline Auber. Plus personne ne croisera madame Kohl et monsieur Ceyrat dans la forêt. Je mangerai trop, pour compenser la peur et ensevelir les renoncements. Je serai drôlement sérieux. J’aurai des discussions d’adultes avec des gens qui y arrivent très bien, et je réussirai même à avaler des choux de Bruxelles sans faire d’histoires. Je conduirai une voiture, j’aurai un carnet de chèques et des soucis, je dormirai mal et je ne m’appellerai plus Robin des Bois. Mais je sursauterai quand même légèrement, chaque fois qu’on me dira « Monsieur ».

Un jour, je serai grand. Je sais que ça me pend au nez et que mon monde ne va pas durer. Je le vois bien, que mon grand-père est comme cette plume qui s’est posée sur le sentier, et qu’à la prochaine bourrasque il pourrait bien s’envoler. Mais là, j’ai neuf ans. Alors, de toutes mes forces, je m’en fous. Plus tard, je serai écrivain, milliardaire ou cosmonaute. Je me marierai avec une étoile et on fera le tour du monde en bateau.

J’ai trente-neuf ans. Je roule à toute vitesse dans le bois de Vincennes, et mes neuf ans pédalent avec moi.

Mes neuf ans et moi, on file derrière les jolies fesses de l’Étoile. Elle se tient comme une fille : le dos très droit, les bras tendus sur le guidon, le menton dressé. Elle ne sait pas qu’il faut baisser la tête et faire porter le poids du corps sur le guidon, si on veut finir champion de bicloune.

Je sais qu’elle a sur la figure ce drôle de petit sourire qui veut dire qu’elle est contente. Ce n’est un sourire pour personne, seulement pour elle-même. Elle sourit à la brise qui s’amuse dans ses beaux cheveux noirs. Moi, je récupère les miettes de vent parfumées par ses lèvres entrouvertes.

Pendant des années, j’ai été grand. J’ai fait de mon mieux pour rester sérieux. Je n’ai pas fait d’histoires quand on me servait des choux de Bruxelles. J’ai conduit une voiture, j’ai eu un carnet de chèques et des soucis, j’ai mal dormi et j’ai oublié que je m’appelais Robin des Bois. C’est à peine si je sursautais, quand on me disait « Monsieur ». Et puis bon… Au bout d’un moment, ça suffit, non ?

Je ne sais pas si je serai écrivain, milliardaire ou cosmonaute. Je ne sais pas si je me marierai avec l’Étoile, ni si on fera le tour du monde en bateau. Mais tant qu’elle sourira au vent, ça m’ira.

Ça sent bon, le bois de Vincennes en septembre. Ça sent la terre et la confiture de mûres, les feuilles mortes et l’herbe coupée. On roule sur des petits sentiers qui font un bruit sec sous les pneus. Sous les taillis, il y a sûrement des champignons. Et, penché au-dessus d’eux, je vois la silhouette de monsieur Ceyrat qui me fait un signe avec sa canne.

Les amis, les proches...

Les amis, les proches, se voudraient de bon conseil. Ils ne pensent pas à mal. Ils essaient d’être justes, raisonnables, objectifs. Bienveillants. Ils disent : “il faut laisser passer du temps”. “Prends les bons côtés et ne pense pas aux mauvais”. “Sois patient”. “Mets-toi à sa place, il faut la comprendre”.

Non, ça suffit. J’ai fini de me mettre à sa place. Je préfère me mettre à la leur, eux à qui on dit “ton Papa a pété les plombs” en guise d’unique explication. “Papa nous a quittés”. Eux qui avouent à leur cousine : “j’y pense tout le temps, mais je ne veux pas qu’on en parle”.

Ils ont repris le chemin de l’école aujourd’hui, découvert leur nouveau maître ou leur nouvelle maîtresse. Retrouvé les copains, à qui ils auront peut-être enfin pu raconter le cours de leur vie.

Sans doute, ils ont pensé comme moi à toutes les rentrées précédentes ; celles où je les accompagnais en serrant fort leurs petites mains, et en racontant des grosses blagues nulles sur le chemin pour tenter d’évacuer l’angoisse. Sans doute, comme moi, ils ont ressenti la douloureuse absence d’une main dans la leur. Mais, contrairement à moi, ils ne savent pas pourquoi cette main n’est plus là.

“Mets-toi à sa place, il faut la comprendre”. Non. Je ne veux plus laisser passer le temps, je ne veux plus oublier les mauvais côtés pour ne garder que les bons, je ne veux plus être patient. Je veux tout, tout de suite : le beurre, l’argent du beurre et le sourire de mes enfants. Et je voudrais surtout que les conseilleurs bien intentionnés me lâchent un peu la grappe.