★ Les chiens noirs du Mexique ★

M. LeChieur, gros mots sur les internets depuis 2002

Archives novembre 2010

Rue des Immeubles-Industriels

Ils avancent à petits pas saccadés, sur le trottoir de la rue des Immeubles-Industriels.

Ils ne font que passer dans le quartier. Ils sont trop habillés, trop apprêtés pour appartenir au quotidien. Le monsieur porte un manteau imposant, son béret enfoncé sur le crâne. La dame exhibe une fourrure dont on devine le parfum naphtaline. Leurs chaussures sont soigneusement cirées. Leurs gestes trahissent une raideur qui n’est pas seulement due à leurs quatre-vingt-cinq ans passés ; c’est celle qu’on a malgré soi dans les habits du dimanche.

Le monsieur et la dame s’arrêtent à hauteur du numéro 8, contemplent longuement la façade des établissements Josnin, fabricant de marqueterie (autrefois maison Mairel-Baraud-Schultz). Le monsieur fige la vitrine dans le cercle vague qu’il dessine du bout de sa canne, puis il désigne une fenêtre. Leurs épaules s’affaissent un peu et ils restent là un long moment, pensifs, avant de reprendre leur chemin. À petits pas saccadés.

Ont-ils vécu dans cette rue qui n’a pratiquement pas changé depuis le siècle dernier ? Est-ce qu’ils couraient sur les pavés derrière des billes ou des toupies, quand les premiers Juifs d’Europe de l’est y ont installé leurs magasins de confection ? Ont-ils entendu les exclamations en yiddish rebondir de chaque côté des devantures vitrées ? Ont-ils aperçu des étoiles de tissu au revers des manteaux, puis assisté à la violence des arrestations ? Ont-ils croisé Marcel Rajman avant que sa photo ne figure sur une affiche rouge ?

Je leur poserais bien toutes ces questions, mais ma cigarette est terminée, et puis je dois remonter travailler. Surtout, ils m’intimident. Pas parce qu’ils ont l’âge d’avoir traversé l’Histoire, non : ils m’intimident à cause de la petite main gantée de noir de la dame, blottie dans la main gantée de noir du monsieur.

Un café

L’immeuble d’en face, pendant que je fume à l’air frais. Derrière sa fenêtre, un jeune homme s’affaire tranquillement. Je ne distingue pas ce qu’il fait mais il a une posture tendre : penché au-dessus du plan de travail de sa cuisine, la tête inclinée, il dégage une douceur perceptible. Palpable, presque.

Dans l’appartement d’à côté, la lumière est plus vive. Une fille ouvre la fenêtre. En t-shirt et culotte claire, elle se cambre vers l’extérieur et colle son ventre au froid. Elle pousse un gémissement, comme un soupir de soulagement.

Ma cigarette se termine et j’observe leurs silhouettes, bien nettes dans leurs cadres rétro-éclairés : la fille qui respire dans la nuit, le type qui prend son temps.

J’aime cette façade d’immeuble. Le soir, elle surgit, blanche et détourée, avec un ciel irréel à l’arrière-plan. On dirait un pop-up, ces livres dont les pliages prennent corps quand on tourne les pages.

Et puis le type éteint la lampe de sa cuisine et disparaît. La fille se retourne et il entre lentement dans la chambre, une tasse à la main. C’étaient les deux fenêtres d’un même appartement, finalement. Tout s’explique : son exultation à elle, la lenteur sereine avec laquelle il a préparé le café… Et je me dis que c’est joli, la vie.