★ Les chiens noirs du Mexique ★

M. LeChieur, gros mots sur les internets depuis 2002

Archives décembre 2010

Laurène

(Portraits #8, inédit)

Si j’en crois mes archives, celui-ci date du 28 mai 2010. Pour être honnête, je l’avais complètement oublié.

Ils avancent en échangeant de tendres reproches, les bras chargés de paquets aux couleurs d’Eurodisney. « Avance, mais avance ! Regarde où tu vas ! Fais attention, tu vas faire tomber le sac ! » Ils se parlent comme un vieux couple, mais ils ne sont que frère et sœur ; pour l’aller et retour qu’elle vient d’effectuer « sur » Paris, Laurène a demandé à son meilleur ange gardien de veiller sur elle.

C’est que cette étudiante de 21 ans n’a pas encore complètement quitté le giron familial. Elle poursuit ses études à PetiteVille, mais vit toujours chez ses parents. Ça coûte moins cher de faire la route que de prendre un appartement.

Quant à Paris, la ville lui fait un peu peur. Si elle doit marcher longuement dans les rues, elle serre son sac contre elle, « comme ça », dit-elle en joignant le geste à la parole. Elle se méfie des gens qu’elle croisent, surtout quand ils sont en groupe. Les quartiers, les arrondissements, tout cela danse dans sa tête. Elle n’a pas encore trouvé ses repères. Elle pense que c’est comme partout, qu’il y a des coins à éviter. Elle aimerait les connaître, pour passer au large.

Dans le métro non plus, elle ne peut pas s’empêcher de frissonner. Souvent, des annonces mettent les usagers en garde contre les pickpockets, alors elle serre son sac un peu plus fort. Et puis ça sent mauvais, on est serrés. Mais surtout, elle a toujours la crainte de s’être trompée de direction. Elle s’oblige à regarder longuement le plan avant de choisir un couloir, et, même avec cette précaution, elle a toujours un doute.

Le grand frère la rabroue gentiment. Oh, quand même, le métro, ça va ! Tu sais bien que la 1 c’est Vincennes-la Défense et que la 2 c’est Dauphine-Nation, quand même. Et puis on connaît bien la 14, on va de temps en temps à Bercy. Elle opine silencieusement, pas sûre d’elle.

Paris l’effraie mais il va falloir qu’elle s’habitue : à la rentrée prochaine, elle doit s’y installer. Elle a trouvé un cours de chant qui l’intéresse. Elle dit « je suis chanteuse ». Elle ne sait plus l’adresse du cours, ni le numéro de l’arrondissement. Si sa candidature est acceptée, il faudra trouver un appartement. Elle aurait bien aimé un deux pièces, trente ou quarante mètres carrés pas trop loin de l’école. Mais quand un ami lui a indiqué le montant des loyers, elle a poussé un cri horrifié. Elle rit : avec son budget, elle risque bien de dormir dans un placard à balai.

Dans le train, un Parisien a prétendu devant elle que PetiteVille, c’est la campagne. Ça l’a choquée. Quand même, PetiteVille !… Elle ne dirait même pas ça de ToutePetiteVille ! S’il avait jeté son mépris sur une petite commune comme VillagePasLoin, par exemple, les choses auraient été différentes. Elle a une amie qui y habite, à VillagePasLoin. Elle se demande comment les gens font pour garder le moral, là-bas. Ils ne peuvent pas dire « je descends en ville », vous vous rendez compte ?

Ce qui sera bien, l’année prochaine, c’est qu’elle aura l’embarras du choix, le week-end. Ça bouge partout, non ? Les concerts, les cinémas, les sorties…

Quand elle parle de Paris, Laurène balance entre la frayeur et l’envie, et cette oscillation lui fait écarquiller les yeux. Quel regard aura-t-elle dans un an, quand elle prendra le métro sans regarder son plan ?

Sader et Ludo

(Portraits #7, réédition)

« Tu fais un livre sur les gens de PetiteVille ? Alors là, mon gars, faut que tu parles des contrôles abusifs de la gendarmerie ! »

Ils ont 21 ans chacun et le tutoiement facile. Comme souvent, ils se sont installés sous le saule, au bord de l’eau, pour discuter et boire une bière. « C’est un lieu reposant… Ici, je me ressource », dit Sader, le blond mince dans un blouson rouge. « Si on vient tous les jours ? Oh non… Disons quatre-cinq fois par semaine », explique son pote Ludo, cheveux bruns et tatouage autour du biceps.

« Tu nous as vus en arrivant : on ne fait pas de bruit, on parle tranquillement, on jette nos canettes vides dans la poubelle, on ne dérange personne. Mais il y a un décret qui interdit de boire des coups dans la rue. Alors les gendarmes débarquent, et c’est toujours la même histoire : contrôle, amende… Franchement, c’était plus cool du temps de la police. Eux, ils connaissaient tous les jeunes du coin, ils savaient nous prendre. Les gendarmes d’ici, quand ils s’avancent vers toi, c’est tout de suite la main sur sur le gun, tu vois l’ambiance ? » Le décret, les contrôles, c’est à cause des jeunes qui « ne savent pas boire ». Ceux-là, explique Sader, ils se réunissent le soir, ils descendent des canettes, « et quand ils commencent à être foncedés, ils cherchent quelqu’un pour se battre… Ah ouais, c’est comme ça… T’inquiète, ça bouge, à PetiteVille ! » Lui, ça va, il est tranquille : « on me connaît ». Karaté-contact, boxe française, un peu de boxe thaï à l’armée, il sait refroidir les esprits échauffés.

Sader et Ludo n’ont pas de boulot, mais ça n’a pas toujours été le cas, loin de là. Ludo a commencé sur les chantiers à l’âge de 16 ans. Menuisier dans le BTP, il a travaillé cinq ans avant de se retrouver au chômage, il y a quatre mois. « Je vais pas te raconter d’histoires : si je peux me prendre six mois de vacances, je ne me gênerai pas. » Sader a travaillé dans des entreprises de la région et fait des mission en intérim. Mais aujourd’hui, il se prépare à retourner à l’armée. « J’ai fait trois mois et demi à l’école de troupes parachutistes, à Pau. Ça n’a pas marché parce que j’étais un jeune impulsif : j’avais dix-sept ans et demi, je manquais de maturité. Cette fois, je sais ce que je veux. J’ai un peu plus de trois mois pour me remettre en forme : jogging, pompes, piscine, vélo… » Son débit s’accélère, quand il évoque son projet : « l’armée, c’est la camaraderie, l’esprit de groupe, la cohésion. J’aime pas l’autorité, mais là c’est différent. Tu apprends des trucs. Ça te métamorphose une personne. »

En attendant le travail et l’armée, ils passent le temps. « Il n’y a rien pour les jeunes, ici. Autrefois, on allait au skate-park. Mais depuis qu’il a été reconstruit près du parc de l’Europe, on n’y va plus. Il n’y a que des connards, là-bas. Des gens qui font des problèmes pour des histoires de territoire. »

Quand ils peuvent, une fois par mois en moyenne, ils « montent » en région parisienne. « PetiteVille, faut pouvoir en partir, sinon tu pètes les plombs. » Ludo se rend à Saint-Cyr-L’École, retrouver des copains de camping qu’il connaît depuis tout petit. Sader l’accompagne pour rejoindre sa copine qui vit à Trappes. « On se déplace comme des jeunes en temps de crise, hein ! », dit Ludo. « Sans billet. La dernière fois, ça m’a coûté 90 euros d’amende. »

« Mets un peu de musique, Lud’, j’ai sorti mon cerveau pour parler bien, il va falloir que je dorme ! rigole Sader.
— C’est vrai, je ne le reconnais pas ! renchérit son pote. Depuis tout à l’heure, il me sort des mots compliqués, je suis trop étonné !
— Attends, c’est normal, il y a un papa avec nous ! », rétorque Sader.

Ludo pose son téléphone sur le muret. La voix d’un chanteur de rap se superpose aux clapotis de la rivière. Ils reprennent le flow en choeur, à voix basse. Sader s’éloigne pour passer un coup de fil : « Faut qu’on aille à l’endroit habituel », lance-t-il à Ludo en raccrochant. Avant de partir, ils veulent qu’on parle de Tom, le meilleur copain de Ludo depuis l’enfance. « Ce mec-là, c’était mon petit frère. On se voyait tous les jours, il avait la patate. On était du même village, mais lui, il est parti au collège à PetiteVille. Il est mort à quinze ans, dans un accident de la route. C’est là que j’ai commencé à dérailler dans ma tête. »

C’est en évoquant le souvenir de Tom que Sader et Ludo ont fait connaissance sous le saule. Ils ont réalisé qu’ils avaient le même ami en commun et ils ne se sont pas quittés. « C’est pour lui qu’on survit… Faut que tu l’écrives, ça ! » La phrase sonne comme un texte de rap. Mais quand on les voit s’éloigner à grandes enjambées, on ne peut pas s’empêcher de penser qu’ils font beaucoup plus que survivre.

Michel

(Portraits #6, réédition)

Suite de la série de portraits. Cette fois, c’est Michel, croisé le 25 octobre 2010.

Le soleil d’automne glisse le long des pentes herbeuses avant d’exploser sur le muret de la ruelle de la Grenardière. La lumière se joue des haies. Elle les contourne et les traverse tout à la fois, se diffracte en taches irrégulières, rebondit, enveloppe. Elle rhabille le paysage d’une gaieté sereine qui laisse les corbeaux tout désemparés.

Au loin, le château semble surgir de terre. Une gerbe de bosquets flamboie à ses pieds. La ville est là, tout près, discrète. C’est à peine si l’on distingue l’écho sourd d’un chantier en contrebas, les rires d’un groupe d’écoliers, les bruits caractéristiques d’un camion qu’on décharge. Dans la ruelle, les feuilles mortes font un tapis mou sous les semelles. J’enjambe un éparpillement de châtaignes échappées de leurs bogues. Et c’est ici, au détour du virage, que je rencontre Michel. Un index posé sur les lèvres, il m’accueille en désignant un arbre gigantesque : dans les branches déployées, face à nous, deux écureuils font la course. Je les vois qui galopent, font de brusques demi-tours, bondissent d’arbre en arbre, reviennent vivement sur leurs pas.

De temps en temps, ils interrompent leur jeu pour se concentrer sur leur tâche. Ils descendent alors à plat ventre le long du tronc, lentement. Précautionneusement. Puis ils jaillissent comme des ressorts qui se détendent, happent une noix et filent ranger leur trésor à l’abri des regards indiscrets.

Au pied du noyer, des poules ne se soucient pas du manège de leurs voisins du dessus. Elles aussi ont à faire : il faut gratter le sol avec sa patte, gober ce qui dépasse et marcher en roulant des mécaniques. La vie est une affaire sérieuse ; pas le temps de se courir après. Une cloche sonne ; les écureuils s’immobilisent et nous considèrent gravement, à la fois conscients de leur importance et sûrs de leur impunité. Michel fait un pas en arrière pour se remettre en chemin. Il fait un peu frais, il va terminer sa promenade. Quand je propose à ce retraité de se raconter un peu, il agite les mains devant ses lunettes et son sourire timide. Pourquoi parler ? La seule chose qui compte, ce sont les écureuils et la lumière dorée.

Au café

(Portraits #5, réédition)

Dimanche de fête des mères sous un ciel voilé. Une humidité et une grisaille compactes comme des balles de coton se sont répandues dans le centre-ville. Seuls quelques rares bruits de moteurs crèvent le silence mou de la mi-journée.

Je m’installe dans un café lumineux. Couleurs pastel et carrelage clair sur lesquels la vie pourrait glisser. J’ai choisi ce lieu parce qu’il est calme et que dehors, il fait un peu froid pour écrire. D’habitude, j’aime mieux les endroits plus sombres, ceux qui n’ont pas peur de la pénombre, ni de la poussière ou des aspérités. J’aime aussi l’archéologie des fonds de verre qui s’oublient, des journaux froissés sur un coin de table, des taches de café qui sédimentent à l’air libre. Quand les bars sont trop nets comme celui-là, j’ai l’impression qu’ils sont amnésiques.

Un couple de touristes assez jeunes s’attable près de moi, un Guide du Routard à la main. Ils feuillettent Ouest-France en riant. Je me demande si ce sont les titres des articles ou les noms des petites communes du bocage qui déclenchent leur hilarité. Le long de la vitrine, deux retraités touillent doucement leur café, les yeux rivés sur l’écran plat où coule une rivière de publicités. Et puis les trois hommes entrent et font exploser le silence. Ils ont la soixantaine bien tassée, le cheveu rare, le ventre qui déborde au-dessus du pantalon serré. Ils ont aussi la corpulence de ceux qui n’ont ménagé ni leurs efforts ni leur appétit. Ils jettent un œil à la télévision, demandent qu’on change de chaîne : faudrait voir à ne pas rater le Grand- Prix ! Ils commandent à boire, et leurs verres de vin blanc semblent minuscules entre leurs doigts énormes.

Entre eux, l’existence n’est qu’un long rugissement. Ils s’interpellent, hurlent, s’époumonent. Dans ce vacarme qui surgit, il est question de bêtes, de 4x4, de remorque tractée par une deux-chevaux Citroën, d’un gars qui devait venir ce matin mais qu’on n’a pas vu. Le plus grand empoigne un téléphone portable : « Allô ? Qu’est-ce tu fous ? Je suis au bar avec les deux autres, tu nous rejoins ? » Ses compagnons se cambrent, accoudés au comptoir, le menton levé bien haut. Il ne s’agit pas seulement d’occuper l’espace sonore, il faut aussi prendre possession de l’espace tout court.

Un quatrième larron finit par arriver, un pain sous le bras et une rose à la main. Il tient la fleur à la manière d’un javelot, la lance dans le porte-parapluie.

« Bon, tu prends l’apéro, ou quoi ? »
« Le patron a l’air de tourner en boule. Est-ce qu’on pourrait être servi par la patronne ? »
« C’est pas le même tarif, déjà ! »

Ils parlent comme on mange la bouche pleine, mâchouillent à peine des bouts de phrases qu’ils éructent en pluie de postillons. S’interrompent en permanence. Leurs voix se chevauchent, s’entremêlent. Les commentaires du tiercé succèdent aux vrombissements du Grand Prix. Le brouhaha enfle démesurément, on dirait qu’il va pousser les murs.

« Il ne sait pas s’il faut semer des radis cette semaine ! »
« Un prunier tout seul, il donnera jamais de prunes ! »
« C’est quoi, que tu bois ? »
« Maintenant, dès que t’arrives dans les ronds-points… »
« En dessous ! Le sèque masculin, on le met en dessous ! »
« Faut savoir où qu’est le juste milieu. Les cons c’est pas nous, alors le centre de gravité n’est pas le même ! »

Les retraités suçotent le spéculoos que le patron a posé à côté de leur café. Leurs regards se croisent, ils ne vont pas tarder à partir. Les jeunes promeneurs sont déjà debout. Ils voudraient bien payer, mais il faut se frayer un chemin jusqu’à la caisse.

À la télévision, un cheval est tombé. Le plus gros des quatre hommes fait : « Ooooh, bravo ! » en applaudissant lentement. Le plus petit se frotte les mains : c’est le 8 qui vient de chuter. Ce tiercé-là, il va payer !

« Fais voir ? Tu te fous de nous, t’as que le 13 ! »
« Non, il a le 7 aussi ! »
« Ah, la vedette, celui-là ! »

Dérisoire dans son porte-parapluie, une rose assoiffée commence à se courber.

Henriette

(Portraits #4, réédition)

Après Maurice, Kevin et Romain et la petite fille, voici Henriette, rencontrée au cours de l’été 2010. Elle, je l’avais enregistrée au dictaphone. Les expressions transcrites ici ne le sont pas pour “faire pittoresque”, mais simplement parce qu’elles sont fidèles. Je n’ai pas trouvé “minseille” et “minser” dans les dictionnaires de français régional à ma disposition, j’en ai donc inventé l’orthographe. Une “pouche” est un sac, le plus souvent en toile, qu’on utilisait lors de la cueillette des pommes. Les pois de mai sont des haricots (semés en mai, d’où leur nom) dont les rames sont très hautes. Ils constituaient l’ingrédient principal d’une soupe extrêmement populaire en Normandie au début du XXe siècle, la soupe de pois de mai.

C’est l’été, il fait lourd. Henriette s’assoit sur un banc, face à l’eau calme. Elle est venue à pied, à pas comptés : elle vit tout près, à la résidence Sainte-Estelle. Depuis combien d’années ? Elle élude la question d’un revers de la main. « Oooh là là… Trop longtemps… »

Quand on lui demande si elle connaît bien PetiteVille, Henriette s’insurgerait presque : elle est née à côté. Et d’abord, « quand PetiteVille a été bombardée, on était à la ferme au loin et on voyait tout ce qui se passait ! »

Dans le silence à peine troublé par les chants d’oiseaux, Henriette entend encore le fracas des bombes et les bruissements des réfugiés qui vivaient à la ferme. « Il y avait, je ne sais pas, quatre cents personnes dans le jardin. On les a nourries pendant des mois. C’étaient des gens qui venaient de PetiteVille. Ils dormaient dans les étables, dans la grange, dans la chambre à grains… Il y avait tellement de monde… Oh là là… Et le feu qui prenait de partout… On en a passé, de drôles de journées, vous savez… Et avec ça, il y avait encore les Allemands, et ils faisaient pas joli. C’était pas rigolo. Non, non. »

« Un jour, on faisait de la minseille pour les porcs, on coupait de la betterave et des choux avec une serpette. Les Allemands nous disent : « on a perdu une carte d’état-major, on voudrait savoir où qu’elle est passée ! » Ils l’avaient posée sur la table où qu’on minsait. Y avait là des bidons d’huile qu’on utilise quand on fauche, et les bidons cachaient la carte. Mais le temps qu’on la retrouve, ils avaient déjà pris huit otages ! Mon frère allait y passer. Je vous assure, on ne crânait pas… On n’tait bien embourrassés… »

« À la Libération, une messe a été dite dans les bois, au bout d’un pré. Deux de mes sœurs ont voulu y aller. Maman me dit : « tu restes avec moi ? — Oui oui, Maman, j’y vas pas. » Mais v’là que les Allemands qu’on croyait partis sont rarrivés de partout avec leurs engins… J’ai dit à Maman : elles vont pas revenir de la messe… »

« Ah oui, on a eu peur ! Quand on était sous la mitraille, on se cachait sous des matelas, des lits de plume. Les carreaux étaient cassés, on bouchait les fenêtres avec des pouches qu’on avait remplies de tous nos bagages. Dans les champs, on a eu des tas de vaches tuées par les éclats. Toute la volaille, aussi. Et puis à la maison, une réfugiée a été touchée. Une grand-mère de quatre-vingts ans. Elle s’est vidée de sang, et puis elle est morte. »

« Quand on a cru que c’était fini, Papa est allé creuser une tombe pour cette pauvre dame qu’était morte. Les rames à pois de mai étaient hautes comme ça… Tout à coup, les rames ont été fauchées, et Papa et le monsieur qui l’aidait à creuser ont dû sauter dans le trou pour ne pas se faire mitrailler. Ça venait de d’ssus PetiteVille, de la Grenardière. »

Le temps bascule. Au loin, deux coups de semonce : l’orage arrive. Henriette s’inquiète. « L’air monte ! » On rebrousse vite chemin vers la résidence. Tant pis, on n’aura pas le temps de parler de son mari, un voisin qu’elle a connu « étant gamins ». On n’évoquera pas non plus la vie à la ferme et à l’usine, ni ses quatre enfants ou son existence de retraitée. De toute façon, Henriette n’a pas tellement envie d’en parler, de tout ça. Chaque fois qu’on lui pose une question, elle tourne la tête et se barbouille la figure avec sa main, dans un drôle de petit rire. Et toutes ses réponses la ramènent à l’été 1944, celui de ses seize ans. Celui où elle a eu si peur. Celui où elle était bien embourrassée.

La petite fille dans la robe rose

(Portraits #3, réédition)

La petite fille porte une robe rose toute légère, à la terrasse du Café du Théâtre. Elle se tient bien droite face à son papa, croise et décroise les jambes lentement, comme une grande. Parfois, elle regarde autour d’elle, à la cantonade, et plante des yeux déterminés dans les pupilles de ceux qui l’observent.

La petite fille à la robe rose doit avoir huit ans environ. Une frite à la main, elle parle posément au papa taciturne qui taquine sa salade du bout de sa fourchette. « Tu as pensé à prendre mes deux lapins ? Non ? Zut, moi non plus !… » Le papa répond d’un sourire.

« Tu sais, il pue, mon deuxième lapin. Il va falloir qu’on le lave. Je me demande comment je vais l’appeler. Tu as une idée, toi ? »

Elle trempe gravement sa frite dans le ketchup, l’enfourne et se coupe un petit morceau de jambon. Elle dit : « C’est bon, ici… Bien meilleur qu’au McDo. Tu ne trouves pas, que c’est meilleur qu’au McDo ? » Le papa acquiesce d’un signe de tête, alors elle s’enhardit : « Tu sais que Mamie, elle aime ça, le McDo ? » Puis elle réprime un petit rire théâtral, sourcils levés bien haut et deux mains croisées sur les lèvres, en pensant à cette évocation incongrue : une mamie au fast-food.

« On y est allés, il n’y a pas très longtemps, avec Mamie et Cédric. J’aime bien les cadeaux, mais alors les trucs à manger… Pouah… »

Elle avale son jambon, reprend entre ses doigts une frite qui ne chasse pas le dégoût. « Berk… »

Pendant quelques minutes, son regard se voile d’un air songeur. Leur petite tablée se fait discrète, dans le brouhaha des buveurs d’apéritifs qui s’étalent. Mais quand même, une précision lui brûle les lèvres :

« Papa ? — Oui ? — Il ne faudra pas leur dire. — À qui, ma chérie ? — Aux gens qui travaillent au MacDo. Il ne faut pas leur dire, que c’est pas bon, ce qu’ils font. Ça les rendrait tristes. »

Maurice

(Portraits #2, réédition)

J’étais dans un café du village, occupé à écrire le portrait de Kevin et Romain, quand Maurice m’a interpellé : il trouvait que je tapais drôlement vite sur mon clavier. Je lui ai répondu que c’était comme tout, qu’à force d’habitude on n’y faisait même plus attention. Par exemple, moi, je trouvais qu’embrayer en passant une vitesse tout en tenant son volant et en faisant gaffe à son rétro, ça monopolisait au moins autant de neurones. « C’est marrant que vous disiez ça : je suis routier ! » Alors hop, je lui ai demandé de se raconter.

« Quarante ans de route ! Trois millions de kilomètres ! Combien de femmes ? Houla… Je n’ai jamais compté. Vous pouvez écrire qu’il y en a eu des dizaines. Et des dizaines… Et encore des dizaines !

J’ai fait ce métier parce que j’avais eu tous mes permis à l’armée, le lourd, le super-lourd. Le transport en commun, aussi… Ça, j’ai essayé une fois. Je connaissais quelqu’un qui avait des autocars, mais ce n’était pas pour moi. Le jour où je me suis retrouvé au volant d’un bus rempli de gens, j’ai eu une de ces pressions…

J’ai commencé comme chauffeur-livreur en produits frais, mais au bout d’un moment, je me suis dit « il faut se lancer ». Je voulais faire l’international. Avec la première boîte où j’ai travaillé, je n’allais pratiquement qu’en Angleterre, en camion frigo. Je descendais charger dans l’Hérault, à Lunel, je remontais jusqu’à Cherbourg ou Saint-Malo pour prendre le bateau, puis je livrais Covent Garden, vous connaissez ? Ce sont des halles couvertes, un peu comme à Rungis, en plein centre de Londres. Et juste après, je prenais la route de l’Écosse, pour vider le reste de la semi à Glasgow. C’est beau, l’Écosse…

Quand la mer était calme, j’aimais bien l’ambiance sur le ferry. C’était l’époque où on voyait beaucoup de types avec des cheveux coiffés en crête, les punks, comme on disait. J’avais droit à la guitare, il y avait des nanas, c’était sympa. Mais la Manche est souvent mauvaise, et alors là, je peux vous dire que je ne traînais pas ! Je fonçais dans la cabine, et hop, à plat ventre ! Qu’est-ce que j’ai été malade, en mer !… Une fois, elle était tellement démontée que j’ai vu l’eau recouvrir la pointe du bateau.

J’ai changé de boîte plusieurs fois. J’ai fait l’Espagne, le Portugal, L’Italie, l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique, la Hollande… C’est joli, la Hollande, mais j’aime pas la mentalité. La Belgique c’est autre chose, c’est mon petit paradis. Surtout la Wallonie. Les gens sont accueillants. Et puis au moins on parle français. C’est qu’en quarante ans, je n’ai pas été fichu d’apprendre une seule langue étrangère. Je vais bien baragouiner deux ou trois mots pour commander un verre, mais c’est tout.

Quand j’étais jeune, on avait encore le livret individuel qu’on remplissait à la main. Lorsque les gendarmes nous arrêtaient, on n’était pas tout le temps à jour. On disait : « Rhôô, où est-ce qu’il a bien pu couler, cette saloperie de carnet ? », et pendant qu’on faisait semblant de chercher d’une main, on le remplissait vite fait de l’autre, en douce. Mais c’est fini, tout ça. Maintenant, les collègues ont une carte magnétique, y a pas moyen de tricher.

Vous voulez que je vous raconte la Belgique ? Ah, ma Belgique… J’en faisais deux fois le tour, chaque semaine. On partait dans la nuit du dimanche au lundi, à cause de la prime qu’on touche quand on décolle à minuit, et on rentrait à la maison le samedi midi. Toutes les semaines à ce rythme-là, ça explique un peu mes quatre divorces…

Souvent, je chargeais de l’eau de Montjoie et j’allais la livrer à Nivelles, sur la route de Bruxelles. J’avais de la ferraille, aussi, j’allais à Charleroi, à Mons…

On vit bien, en Belgique. Pour manger, on allait dans une grande station Total. Il y avait deux restaurants : dans le premier, vous aviez l’apéritif gratuit. Dans l’autre, c’était les digestifs. Et il y avait aussi la musique, hein, tout ce qu’il fallait. On se retrouvait entre collègues. Le patron n’aimait pas ça, alors il nous obligeait à partir à des heures différentes pour qu’on ne puisse pas se croiser. Mais on se débrouillait. On s’arrangeait pour traîner un peu, et avec la CB on se donnait rendez-vous sur la route. Certains soirs, on arrivait à se retrouver à sept ou huit semis de la même maison ! On s’installait à l’apéro à sept heures du soir, à minuit on était encore à table… Et à quatre heures du matin, on mettait le moteur en route. D’accord, on ne repartait pas à jeun, mais je n’ai jamais eu un seul accident en quarante ans !

En Belgique, j’avais un truc pour aller voir les copines : beaucoup d’entreprises ferment à seize heures. Quand je devais charger du granit d’importation d’Afrique du Nord, je débarquais à seize heures trente. « Faut revenir demain ! » J’insistais, je demandais à voir au moins les blocs pour savoir comment j’allais équilibrer la semi. Je m’en fichais, mais il fallait bien faire semblant de s’intéresser ! Je repartais à vide, et j’avais jusqu’au lendemain 7h30 pour faire tout ce que je voulais…

Le mieux, c’était d’aller à Anvers, pour les femmes dans les vitrines. C’est un quartier immense, du côté du port industriel, il n’y a que ça sur des kilomètres. Et croyez-moi, il y a de belles filles qui font ça. Il y a aussi un autre quartier, plus loin, pour les hommes entre eux, mais celui-là, je n’y ai jamais mis les pieds. Moi, j’aimais bien les Africaines. J’avais mes habitudes, j’allais souvent voir les mêmes. Mais c’est un budget, hein, on ne se rend pas compte. Au début de l’euro, je me rappelle que c’était vingt euros. Vous trouvez que c’est pas cher ? Ah ben merde, quand même ! Vingt euros pour trois minutes ! Vous rigolez, mais je peux vous dire qu’elles savent y faire. Avec elles, ça ne dure pas longtemps !

J’ai pris ma retraite il y a cinq ans. Maintenant, j’ai un petit appartement, ici, à PetiteVille, en rez-de-chaussée. Je suis tranquille. Je vais à la pêche. Je rends service à des gens, des petits vieux, pour tondre la pelouse, nettoyer, élaguer. J’ai une amie, mais on ne se voit pas tous les jours, je tiens à ma liberté.

Si je regrette d’avoir arrêté ma vie de routier ? Non… C’est vrai que c’était une bonne vie. J’ai vu des paysages superbes, j’ai fait la fête, c’était pas triste. Mais il faut un temps pour tout, vous ne croyez pas ? »

Kevin et Romain

(Portraits #1, réédition)

Au printemps et à l’été 2010, à la demande d’une petite association et d’un photographe muni d’un très gros égo, j’ai arpenté les rues d’une petite ville de Basse-Normandie pour écrire des portraits d’habitants. Ceux-ci devaient être publiés conjointement avec les portraits photographiques que le monsieur au gros égo avait déjà faits. On se retrouvait régulièrement à la médiathèque locale pour des lectures publiques, c’était un chouette job. Le seul souci, c’est que le monsieur au gros égo a détesté mon boulot et qu’il a fait semblant de ne pas comprendre comment je bossais pour me faire éjecter du projet. Après, il a épuisé un écrivain qui est aussi une de mes amies (et oui, le monde est petit). C’est bien, ça m’a servi de leçon : la prochaine fois, je bosserai directement avec mon amie et je me laisserai plus jamais emmerder par les gens qui ont un gros égo. Bref. Voilà les textes. La plupart ont déjà été publiés sur une ancienne adresse de ce blog. Je vais essayer de retrouver les autres. Ce premier portrait, qui correspond aussi (je crois) à la première rencontre, date du 24 mai 2010.

Dans la torpeur caniculaire de ce lundi de Pentecôte, la fête foraine sommeille encore. En attendant l’ouverture, Kevin et Romain font le pied de grue sur le parvis de l’église. Ils discutent debout, les mains enfoncées dans les poches. Donnent de légers coups de pied dans le vide. Tuent le temps.

Romain a seize ans. Il est collégien à PetiteVille. En troisième, parce qu’il a redoublé, précise-t-il. L’année prochaine, il voudrait bien faire un apprentissage de serveur, dans un restaurant ou une brasserie des environs. Mais aujourd’hui, il n’a pas la tête à parler d’études et d’avenir professionnel : il attend sa copine, une élève de l’autre collège. Ça ne fait que trois jours qu’un copain les a présentés, mais le courant est passé. « On est sortis ensemble le premier soir ! » ajoute-t-il avec le sourire de celui qui vient de décrocher la lune.

Kevin a vingt-cinq ans et un CAP de mécanique auto. Il a eu quelques stages, jamais d’emploi salarié. Il pense qu’il touche le RSA, mais il faudrait demander à sa copine parce que les papiers, ce n’est pas son truc.

Lui, il ne parle pas de coup de foudre, seulement d’embrouilles. « Vous voudriez que je raconte mon histoire avec elle ? » Il se marre. « L’après-midi ne suffirait pas ! » C’est pour elle qu’il est venu vivre à PetiteVille, « dans la ZAC ! », il y a cinq ans. Il a laissé à VilleDÀCôté ses copains et son passé compliqué, comme il dit. « Je n’avais pas le choix, il fallait que je parte. On ne voulait plus de moi, là-bas ». Il raconte ses petits trafics, avant de s’interrompre : « Vous n’êtes pas de la police, au moins ? » Il évoque aussi ses peines de prison. La première fois, il avait seize ans. Puis il y en a eu deux autres, vingt mois en tout dans trois centres de détention de la région. Mais de ce temps vide, il ne dit pas grand chose. « On ne fait rien. On attend. Et si vous étiez un peu gros en arrivant, vous ressortez épais comme ça… Croyez-moi, faut pas y aller. » Il ajoute que c’est plus dur en été, quand la lumière ruisselle à travers les barreaux. Quand on pense à tout ce qu’on pourrait faire, si on était du bon côté de la porte.

Il dit aussi que la prison, ça n’empêche pas les conneries. Lui, le jour de sa libération, il est allé fêter ça avec les copains : un feu de camp, quelques bouteilles, la soirée aurait pu être douce. « Mais au bout d’un moment, c’est parti en couilles ». Quand les policiers de la BAC sont arrivés, ils ont trouvé un champ de blé incendié et des vaches qui divaguaient sur la route. Le fonctionnaire qui lui a braqué une lampe-torche dans les yeux n’a pas pu s’empêcher de s’exclamer : « tiens, t’es là, toi ? T’es déjà sorti ? »

Quand il se raconte, Kevin a un grand sourire, comme une fissure. Et s’il dit « je suis énervé », ses yeux plissés et ses faux airs de gamin rieur semblent vouloir le démentir. Pourtant, aujourd’hui, c’est vrai qu’il ne tient pas en place. Il va, vient, tourne, s’agite en parlant. C’est à cause de sa copine qui lui fait « tout le temps des trucs dans le dos » : il y a un mois, il a appris par une autre qu’elle était enceinte de leur troisième enfant. « Elle disait qu’elle faisait de l’œdème… De l’œdème, tu parles ! » Quand elle a senti les contractions, ce week-end, il l’a déposée à la maternité mais il n’est pas resté.

C’était la troisième grossesse, le troisième déni. Pour sa fille aînée et son petit garçon, il avait attendu dans le couloir : « je suis mal-au-cœureux. Quand je vois du sang, je deviens tout blanc. Sauf quand je me bats. Alors là, c’est le contraire : ça m’excite, je suis encore plus méchant. »

Avec son visage de poupon qui se coiffe en arrière pour jouer les durs, il n’a pourtant pas l’air si méchant. C’est peut-être parce qu’il a perdu l’habitude : depuis qu’il est à PetiteVille, il n’a participé qu’à une seule bagarre en cinq ans. Les conneries, c’est fini, il ne veut plus en faire. Pour les enfants. Les siens, les deux premiers. Celui qui vient de naître, c’est différent : il dit qu’elle lui a trop menti, qu’il en a marre. « Je l’ai prévenue : celui-là, il ne portera pas mon nom, tu te débrouilles, c’est le tien, je ne veux pas en entendre parler. Elle l’a appelé Sancho. Je l’ai aperçu une fois depuis qu’il est né, mais ça ne m’a rien fait… »

Une lumière blanche, presque minérale, tombe droit sur le parvis. Kevin et Romain fument une cigarette, toujours debout, toujours en mouvement dans leurs survêtements. La fête foraine n’en finit pas de démarrer. L’air se mêle de la friture des croustillons, mais les manèges restent à l’arrêt. Est-ce que Kevin ira quand même voir le petit Sancho, après la fête ? Il se passe une main sur le front. « Bonne question… Bonne question… » Son regard se perd dans le vague. Et dans son sourire qui s’élargit, ses dents bien alignées dessinent des points de suspension.

Ironie de l’histoire : peu de temps après cette rencontre, le journal local a publié un bref article sur mon travail. Juste en dessous, il y avait un extrait de naissance. Celui du petit Sancho.

Le septième jour (réédition)

Il y a quelques années, j’avais un blog annexe où je collais les billets dont j’avais un peu honte. J’ai retrouvé celui-ci grâce à web.archive.org et j’ai toujours un peu honte, surtout de sa chute massivement téléphonée… Ce truc constituait une de mes participations au “coïtus impromptus”, un site qui a semble-t-il disparu depuis et dont le nom de domaine a été repris par d’autres. Le thème imposé de la semaine était Le septième jour. Ça date de juin 2006.

C’était le 19 juin, il faisait beau. J’ai enlevé mon t-shirt et j’ai fermé les yeux un long moment. Sans bouger, juste pour sentir ces sensations nouvelles sur ma peau. Cette chaleur. Cette douceur. Ce picotement sur ma nuque et dans mon dos.

C’était mon premier jour à l’air libre depuis trois ans, et ça ressemblait exactement à ce que j’avais attendu si longtemps, dans la moiteur de ma cellule. Une brise. De l’air. Du bleu dans le ciel. De la lumière, enfin. Fiat Lux.

“Que la lumière soit”. J’ai souri en repensant à cette phrase. J’ai revu le vieux, sa longue barbe blanche, ses petits yeux pétillants, et ses souvenirs de Compostelle. Sûr qu’il aurait modulé sa voix grave en citant la Genèse. “Que la lumière soit !” Je lui aurais répondu, tu me fatigues avec tes bondieuseries, mais ça ne l’aurait pas empêché de raconter. Quand il était lancé, on n’avait plus qu’à se laisser bercer par sa voix. “Dieu appela la lumière jour, et il appela les ténèbres nuit. Ainsi, il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le premier jour.”

Je m’en foutais éperdument, de ses histoires de création du monde. Mais j’écoutais pour la musique, la chaleur, les yeux du vieux qui se plissaient de malice. Et puis ça me distrayait de l’absence de Louise, quand elle n’était pas là.

Il est mort depuis trois ans, le vieux. Louise aussi. Et moi je suis en cavale, je n’ai pas le temps d’aller me recueillir sur leurs tombes. Alors j’ai jeté mon sac sur mon épaule, et j’ai pris le chemin de la mer.

J’ai marché longuement jusqu’à la plage, en goûtant le silence à peine dérangé par la brise et le bruit des vagues. Je me suis allongé sur le sable, dans le soleil déclinant, et j’ai dormi. Ma première nuit d’homme libre. Au moment où je sombrais, j’ai cru sentir le souffle du vieux qui se penchait sur moi. “Et Dieu fit l’étendue, et il sépara les eaux qui sont au-dessous de l’étendue d’avec les eaux qui sont au-dessus de l’étendue. Et cela fut ainsi. Dieu appela l’étendue ciel. Ainsi, il y eut un soir, et il y eut un matin: ce fut le second jour.”

Ce matin-là, j’ai trouvé une voiture abandonnée sur une route de campagne. J’ai réussi à l’ouvrir et à la démarrer, et j’ai filé vers le Nord. Mon seul programme, c’était de revoir Ostende. Après, on verrait bien.

J’ai passé la semaine comme ça, plus facilement que prévu. En pensant au vieux et en roulant droit devant moi. Certains jours, je ne n’avançais pas plus de vingt ou trente kilomètres, pour profiter du paysage. La nuit, quand il faisait frais, je n’avais qu’à m’introduire dans une maison vide pour dormir. Le matin, je prenais des fruits dans les champs. Personne pour venir râler ou me tirer dessus au fusil de chasse. Dommage, ça m’aurait presque plu.

Hier, c’était le sixième jour. J’étais en retard sur mon programme, alors j’ai fini le parcours à tombeau ouvert, comme on dit. En songeant à cette expression, j’ai ri tout seul.

Quand je suis arrivé à Ostende, l’image du vieux s’est enfin estompée. Mais c’est Louise qui est revenue danser devant mes yeux fatigués. Louise, son corps souple, son odeur sucrée, ses cheveux blonds dans le soleil de juin. Louise mangeant du poisson à pleines dents devant une baraque du port. Louise qui court devant les colonnes massives du Casino-Kursaal. Louise qui s’approche de moi en étouffant son rire. Soyons féconds, multiplions, remplissons la terre, et l’assujettissons. Louise et moi, roulés dans le péché en hurlant de joie, trop heureux de faire la nique au vieux et à ses sermons d’un autre âge. Il y a seulement trois ans.

Et il se reposa au septième jour de toute son œuvre.

Aujourd’hui, c’est le septième jour. Moi aussi, je vais me reposer. Je vais m’allonger sur la plage d’Ostende, je vais embrasser ce sable que Louise a tant aimé et je vais enfin être débarrassé des mauvais rêves. Aucun risque que je change d’avis. De toute façon, ce serait trop tard. Cela fait sept jours que je me suis enfui de l’abri antiatomique. Les autres survivants ne me laisseraient plus rentrer.