★ Les chiens noirs du Mexique ★

M. LeChieur, gros mots sur les internets depuis 2002

Archives mars 2011

Relais

J’avais dix ans et je me souviens précisément de cette journée-là.

Je ne me rappelle plus si c’était un dimanche ou un mercredi, mais c’était un de ces jours tapissés de langueur poisseuse, un de ceux où l’on ferait n’importe quoi pour se hisser vers l’air frais. Dans les toilettes, mon grand frère avait laissé traîner le livre qu’il étudiait au collège ; alors je l’ai vaguement examiné. Il y avait la trombine de l’auteur sur la couverture, un vieux mec avec une expression bizarre et un mégot au coin du bec :

Prevert.jpg

Comme sa tronche me plaisait, j’ai feuilleté le bouquin. Nonchalamment.

Et paf ! C’est comme si une fenêtre venait de s’ouvrir en claquant et qu’un monde insoupçonné en profitait pour surgir sous mes yeux ébahis.

Ce jour-là, j’ai découvert en vrac l’émerveillement, l’émotion dense, un écho intime, quelque chose qui semblait vouloir donner du sens. Je venais de recevoir une gigantesque boule d’énergie, comme lorsque la foudre s’abat sur vous. Cette énergie, non seulement j’en étais chargé à crépiter, mais je ressentais aussi l’impérieux besoin de la redistribuer. Il fallait que je participe, que je m’inscrive dans la circulation des mots. Alors je suis monté dans ma chambre, je me suis assis à mon petit bureau, et j’ai commencé à noircir des pages de mon cahier de brouillon. Et j’ai compris que ma vie ne serait pas tout à fait mienne si je n’en consacrais pas au moins une partie à écrire “des choses” — même si je ne savais pas bien quoi. Par la suite, chaque fois qu’on me demandait ce que je voulais faire quand je serais grand, je répondais que plus tard, je serais “journalistécrivain”.

Journaliste, je l’ai été, un peu. J’avais la chance de choisir librement mes sujets, et ça a été une période où j’avais le sentiment de ne pas travailler en vain : je me nourrissais de ce que je découvrais et je transmettais des informations, des ambiances, des stupeurs, des admirations. Bref, ça circulait.

Aujourd’hui, alors qu’une question postée dans les commentaires de ce blog me plonge dans des abysses de réflexion, je suis sûr d’une chose, sur mes raisons profondes de me lancer dans l’aventure. Certes, il y a l’envie — le besoin — de dépassement, de construction, de fabriquer quelque chose. Et puis des motifs plus sombres ou plus ténus, dictés par des ressorts que je n’ai pas fini d’identifier. Mais je sais aussi qu’il y a toujours cet appel de mes dix ans : aller quelque part dans la chaîne de circulation. Me sentir quelque part parmi les gens, destinataire et émetteur. Être à ma place, en quelque sorte.

L'épaule

Ces dernières semaines, la belle que voilà a travaillé d’arrache-pied sur l’analyse d’une œuvre de Stravinsky. Jour et nuit, elle a écouté, réfléchi, disséqué ; elle a escaladé les reliefs de la musique, elle en a exploré les courbes, elle a traqué les regards et les gestes du compositeur, elle s’est amusée à déjouer ses envoûtements ; et de tout ça, elle a tiré un texte lumineux.

Jour après jour, sa pensée en arborescence n’a pas cessé de faire des floraisons, et je peux vous dire que c’était drôlement contagieux de la voir jubiler à chaque nouvelle trouvaille. Bref, elle a passé un gros paquet de nuits blanches sur ce travail de titan qu’elle a fini hier midi. Alors, le soir, pour la première fois depuis des lustres, elle a pris le temps de souffler ; on a dîné en bonne compagnie, on a fait des spéculations botaniques sur le yuzu trigonadique, on s’est esclaffés comme des cons et le serveur nous a regardés bizarrement.

Et puis, au retour, entre Étoile et Nation, comme il était tard et qu’elle était épuisée, elle a appuyé doucement sa tête contre mon épaule.

C’est comme ça que, le temps d’un trajet, j’ai cessé de penser au Japon et à la ligne 2, j’ai oublié la Libye et les espaces insécables, j’ai congédié Vargas, Brautigan et Murakami, j’ai déserté les forêts tordues qui me poussent dans la tête et j’ai fermé les yeux pour respirer l’instant ; pour essayer, de toutes mes forces, de le saisir avant qu’il ne file entre mes doigts. C’est que hé, franchement, ce n’est pas rien, de sentir la lumière du monde se poser sur votre épaule gauche.

Nuit blanche

J’ai toujours aimé les nuits blanches. À la fin de l’enfance, j’en faisais souvent avec mon meilleur ami : on parlait de filles, de sexe et d’avenir toute la nuit, en étouffant nos rires pour ne pas se faire gauler. Ensuite, au tout petit matin, on filait au creux de la forêt pour voir si l’aube allait traverser la brume.

Plus tard, comme tout le monde, j’en ai passé des joyeuses, des laborieuses, des imprévues, des larmoyantes, des anxieuses, des hilares. J’ai vu l’obscurité devenir blême à cause de clés de camion perdues en rase campagne, d’articles à finir d’écrire, de veillées funèbres ou de la contagion d’un grain de folie suspendu dans l’air chaud.

Ce que j’aime par dessus tout, c’est l’instant précis où l’on sent la bascule ; celui où l’on comprend trop tard qu’on n’ira pas dormir. Ça fait comme un déclic dans l’organisme, un relâchement immédiat des muscles et de la pensée. On se retrouve presque malgré soi dans une dimension inhabituelle, une dimension épaisse, tressée de silence, de temps distendu et de dense face-à-face avec soi-même.

Il y a deux nuits, j’ai triché : ce n’était pas une vraie nuit blanche. C’était seulement un petit bout de chemin pour encourager la belle que voilà, parce qu’elle avait un long travail à finir. Il était six heures du matin, mais le jour était encore loin.

Je me sentais comme on est en général à ce moment-là : écrasé de sommeil poisseux, un peu à côté de mon corps. Je me suis levé lentement et je suis allé fumer une cigarette à la fenêtre de la salle de bain. C’est alors que je l’ai entendu : tout seul dans le bouleau malingre qui décore la cour de notre immeuble, il redoublait d’enthousiasme et d’élégance. Et moi, forcément, je ne pouvais pas faire moins que de lui sourire, comme on remercie. Parce que c’était bon de découvrir qu’à Paris aussi, les oiseaux saluent la fin de vos nuits blanches en chantant dans le noir, rien que pour vous.