★ Les chiens noirs du Mexique ★

M. LeChieur, gros mots sur les internets depuis 2002

Archives mai 2011

Ensemble

Ligne 3, direction Levallois. Des jeunes filles roms font connaissance entre deux stations et échangent à toute vitesse ce qu’on comprend être des tuyaux de survie. Un homme aux pieds nus est figé dans une hésitation terrible qui semble l’avaler : est-ce qu’il va bondir pour s’emparer du dérisoire tas de piécettes oublié sur un siège ?

Ligne 8, station Porte Dorée. Une femme en tchador lit Têtu avec application, et visiblement pas par hasard. Derrière elle, une grand-mère passe le dos de la main sur la joue d’une fillette infiniment triste, comme si ça suffisait pour raviver son sourire.

Ligne 2, direction Nation. Un couple d’hommes sexagénaires s’effleure du bout des doigts, en parlant à voix basse.

Ligne 1, entre Bastille et Saint-Paul. Un père de famille musulman houspille son fils pour que ce dernier cède sa place au vieux monsieur qui porte une kippa.

Ligne 9, vers Havre-Caumartin. Un jeune homme timide se voit gratifié d’un sourire intense par la belle blonde du bout de la rame, parce qu’il vient d’offrir son siège à la vieille dame.

… Et puis les autres : cette jolie Asiatique qui plonge dans les yeux de son amoureux des yeux scintillants de désir ; ce couple qui s’enlace à faire fondre la barre métallique ; ce violoniste aux cheveux gris dont le sourire s’évanouit, quand il croit que personne ne le regarde sur le quai ; ces collègues de travail qui se quittent en se faisant gauchement la bise, alors qu’on voit bien qu’ils crèvent d’envie d’arracher leurs vêtements pour se jeter l’un sur l’autre ; cette adolescente voilée qui rosit sous les compliments du garçon qui la drague ; cette grosse dame joviale dont j’ai écrasé les orteils dans un cahot, et qui me décoche un large sourire d’absolution…

Au service communication de la RATP, des gens ont imaginé, écrit et enregistré une campagne d’information qui s’appelle « Attentifs ensemble ». C’est joli, comme titre, « Attentifs ensemble ». On imagine une voix accueillante, qui dirait : « Bienvenue sur nos lignes ! Nous sommes fiers de transporter chaque jour 54 millions de représentants d’une foisonnante humanité. Pendant votre trajet, n’hésitez pas à faire preuve de bienveillance envers les gens qui voyagent avec vous : eux aussi, ce sont des êtres humains. » Raté. Ces messages qui grésillent disent qu’il faut se méfier, regarder les autres en coin, être prêt à défendre chèrement sa peau. La voix crache ses accusations dans les haut-parleurs : votre voisin de rame est un pickpocket en puissance, un terroriste honteux, un faux-frère, un salaud, un pas-comme-vous. Il vous guette, il est venu pour ça. Il va vous estourbir, vous déposséder, vous écorcher vif, vous ébouillanter, vous saigner, vous culbuter, vous concasser les noix. Pire : il va vous piquer votre fric, votre smartphone et votre conjoint. Et, avant de détaler avec son butin, il signera son forfait en abandonnant un objet ou colis qui vous paraîtront suspects. Ah ! le fumier ! Heureusement que la RATP est là pour vous prévenir : tremblez, voyageurs. Agrippez-vous fermement à tout ce qui vous appartient, ayez la trouille, serrez les fesses, prenez garde à la fermeture automatique des portes ; et quand vous descendrez, vous serez gentils de ne pas vous casser la gueule entre le marchepied et le quai.

« Attentifs ensemble ». Si vous connaissez quelqu’un qui travaille à la communication de la RATP, soyez charitable : offrez-lui un ticket de métro, qu’il voie enfin à quoi ça ressemble en vrai, une rame avec des gens dedans. Et puis filez-lui un dictionnaire, aussi. J’ai l’impression qu’au bureau, ils font un petit blocage sur le sens de ce bel adverbe, « ensemble ».

Le parfum

Le matin, au réveil, il y a parfois de légers nuages de nuit qui s’attardent sur l’épiderme de la belle que voilà. Ça reste en suspension le long de son bras, ça frôle le pli de son coude, ça hésite entre sa nuque et ses épaules, ça s’effrange. Alors vite, je me dépêche de les attraper avec mon gros nez. Parce que, de toute ma vie, je n’ai jamais rien humé d’aussi délicieux que son corps qui éclot, encore tout enrubanné d’abandon et de chaleur.

Le matin, la peau de la belle exhale une sensualité animale aux arômes de pain grillé et de nature après la pluie. C’est doux et brutal à la fois, et puis charnel, et pulsatile comme un entêtement. Il y a un fumet fauve dans ce parfum qui flâne, autant qu’il y a le souffle tiède d’un four à biscuits. Il y a les vapeurs des profondeurs de la terre et des bouffées d’indicible et de mystérieux, concentrées dans un shoot aveuglant. Alors l’inhalation me transperce les cloisons nasales, allume un projecteur sous mon crâne et se répand en bouillonnant dans chacune de mes cellules.

C’est vrai que la belle irradie en permanence. Tout au long de la journée, ses rayons charrient la vivacité d’une intelligence en mouvement, l’obstination d’un cheminement intérieur, des soifs inextinguibles. Mais le matin, la première chose qui émane de son être, c’est cette odeur calme, voluptueuse et sûre d’elle. Si apaisante et si excitante à la fois.

Ça ne pèse rien, un parfum. Ce n’est qu’une poignée de molécules qui se diluent dans l’air et que le temps finit toujours par éparpiller, d’un geste négligent. Et moi, je suis le mendiant qui lui tend la main, au temps. Chaque fois, j’espère comme un dingue qu’il me fera l’obole d’une seconde, une seule, une toute petite. Une que je garderais pour moi, et dans laquelle je pourrais revenir toucher du doigt le bonheur d’être dans ces bras-là. Il en a soixante par minute, des secondes. Qu’est-ce que ça pourrait bien lui faire de m’en laisser une ? Mais le temps passe sans m’accorder un regard, dissipe le nuage, ordonne à la chaleur de s’échapper du lit et remet la lumière d’équerre. Il faut bien que le matin se déchire pour que la journée commence.