★ Les chiens noirs du Mexique ★

M. LeChieur, gros mots sur les internets depuis 2002

Archives juillet 2011

Petits soleils

J’observe la petite femme brune tassée sur elle-même. Elle a la tête vissée à l’intérieur du corps et les mains sur les genoux, sagement. Elle a posé sa question ; elle attend ma réponse sans bouger.

Je n’ai pas besoin de tourner la tête pour savoir le cabinet défraîchi, sa vieille moquette qui pue, ses peintures d’un vert d’eau croupie, ses beiges façon lait sale. Et puis les reproductions fanées sur les murs, les ouvrages de psycho qui prennent la poussière, le minuscule bureau où s’entasse un bordel précaire. Pas de doute, c’est un décor étudié pour ménager les dépressifs, ici : on les maintient dans leur biotope pour leur éviter le choc d’une transplantation. Ou alors on veut qu’ils soient prêts à tous les traitements de choc pour se tirer au plus vite, au contraire. Je me demande s’il y a des architectes d’intérieur spécialisés dans ce type d’aménagements. Des experts de la nuance de gris qui donne envie de se dissoudre ; des orfèvres de l’ambiance, capables de fixer l’hygrométrie au poil près, histoire que ça suinte en poisseux et que ça exhale juste ce qu’il faut de relents moisis.

Dehors, c’est le Marais. Il ne fait pas très beau, mais il y a assez de lumière pour que les terrasses autour du métro Saint-Paul soient déjà prises d’assaut. Je commence à connaître le coup : quand je descendrai, il y aura des gens attablés devant un petit-déjeuner lumineux, tasses étincelantes, croissants luisants de beurre doré et jus de fruits vitaminés.

Elle continue de me regarder paisiblement. Je n’ai pas de montre, mais ça fait au moins vingt-cinq minutes qu’on parle. Dans moins de cinq minutes, elle va me foutre à la porte, doucement mais sûrement. Et si je veux y répondre, à sa question à la con, là, je ne peux pas faire autrement que de me lancer dans une vraie saga : faut que je lui recause de l’odeur de l’herbe coupée, des livres dont j’ai besoin pour respirer, de ces projets que j’ai hâte de voir suffisamment avancés pour les sentir me porter, de soirs d’été comme une chanson des Stones, d’errances nécessaires et de tout un tas de trucs qui vont affluer au fur et à mesure. Je vais parler trop vite, ça va se cogner dans ma tête et je vais repartir frustré.

Ah oué, nan, mais attends, mon garçon. L’herbe coupée, la respiration, je l’ai déjà dit, tout ça. Sa question, c’est du pipeau. C’est juste histoire de vérifier qu’on est sur la même longueur d’ondes : je viens de lui raconter tout ce que je suis en train de réveiller. Elle a répondu que j’étais sur la bonne piste, et puis elle m’a encouragé : « nourrissez-vous ». De livres, de chaleur humaine, de projets. Et finalement elle a prononcé le mot « dépression », alors j’ai hoché la tête en souriant. J’étais content de l’entendre enfin, ce mot-là. Pas pour m’y vautrer, mais parce que le simple fait de le reconnaître, c’était comme de sentir une peau morte s’envoler.

Alors je réponds à sa question : je dis « oui ». Et hop, aussitôt elle se lève : la séance est terminée. Dehors, les gens ont pris d’assaut les terrasses autour de Saint-Paul pour le petit-déjeuner, comme prévu. Et je sais déjà que je n’oublierai jamais la couleur incroyable de leurs verres de jus d’orange. On dirait des petits soleils portatifs sur fond de ciel serpillière.

Fringale

J’écris peu parce que je m’imprègne. Je lis. Je réfléchis ; des fois, je m’emballe. J’ai faim de matins, de livres, de musique, d’amour, d’amis, de rires, de chansons qu’on entonne en braillant, de cinéma, de mains qui se posent sur un avant-bras, de bêtises, de baluchons, d’odeur des foins, de feux de camp, de vin, de rencontres, de vent dans la nuque.

Je cueille de nouveau les moments rares et les élans d’autrui ; je retrouve le plaisir de faire sourire des inconnus à la caisse du supermarché. J’ai des fourmis dans les jambes. Je me dis que la vie est compliquée, passionnante et précieuse. Je me demande ce que j’ai bien pu foutre ces derniers mois, bordel ; et je ne veux pas avoir à me poser de nouveau cette question, quand l’hiver nous saisira. Alors je pose des briques, l’une après l’autre. À mon rythme. J’ai un vertigineux besoin de faire, fabriquer, construire. Et putain, c’est au moins aussi intimidant qu’excitant.