★ Les chiens noirs du Mexique ★

M. LeChieur, gros mots sur les internets depuis 2002

Archives novembre 2011

Des lumières et des gens (infra #4)

C’était un soir de la semaine dernière, je sortais d’un rendez-vous de boulot. J’avais bien travaillé : je venais de passer un paquet de journées à écrire un livre de commande et la ligne d’arrivée approchait enfin. J’étais épuisé, j’avais un peu mal aux tempes, mais je me sentais incroyablement léger.

Au-dessus du boulevard de Charonne, le ciel était violet. Et moi, je glissais sur un coulis de lumière : les réverbères des rues adjacentes, la lueur des globes plantés sur le terre-plein, un néon prune au loin, des guirlandes rouges et jaunes aux terrasses… En découvrant qu’un bistrot du quartier s’appelait L’Évidence, j’ai joué un peu avec son nom : les vies denses ? Les vits dansent ?

J’ai repris mon chemin en me disant que j’étais dans une de ces illustrations qui me faisaient rêver, quand j’étais petit ; ces couvertures du magazine Spirou où l’on voyait la foule marcher dans les lumières de la ville. Je me souviens surtout d’une qui avait un encrage spécial : on l’enroulait autour d’une lampe de chevet pour avoir l’illusion que les ampoules dessinées brillaient pour de vrai. Et moi, dans mon village minuscule où l’on n’était entouré que de noir et d’humide, je me disais : c’est là que je vivrai, quand je serai grand. Dans une rue avec plein de couleurs et plein de gens.

Demain, à la même heure, je ferai le même chemin, dans le même sens. Mais cette fois, j’aurai franchi pour de bon la ligne d’arrivée : j’aurai abandonné la version finale de mon texte aux mains de ceux qui me l’ont commandé et, franchement, je n’aurai pas volé l’argent reçu en retour. Je serai fatigué et j’aurai peut-être un peu mal aux tempes, mais je sais déjà que je me sentirai léger. Seulement porteur d’envies denses, d’envies qui dansent, d’envies de vies qui dansent… Et pour faire éclore tout ça, une rue avec plein de couleurs et plein de gens. Vivement demain soir.

Mimétisme (infra #3)

“Pardon, monsieur. Vous pourriez me dépanner d’une cigarette ?” Quand tu viens tout juste de débarquer à la capitale, tu dis “oui, bien sûr !” et tu tends la cigarette au monsieur — parce que le manque de nicotine, hein, c’est dur, tu sais ce que c’est…

Les jours passent. Moins d’une semaine plus tard, tu t’entends répondre : “Ah non, désolé : vous êtes le dixième à demander en dix minutes, y en a plus dans le paquet”. Et puis, au fil des mois, tu finis par dire non, tout simplement : — Pardon, m’sieur. Vous pourriez… — Non !

À la fin, tu ne réponds même plus, tu te contentes de secouer une tête excédée en passant ton chemin. En un an et demi, tu n’as pas vu que tu étais devenu comme les Parisiens : tu sursautes quand quelqu’un t’accoste, tu marches de plus en plus vite sur ton bout de trottoir et tu fais la gueule dans le métro. À la station Père-Lachaise, tu piaffes tous les jours derrière les touristes qui entravent ton ascension de l’escalator, avec leurs grosses fesses. Tu dis “Pardon !” une fois, deux fois… Mais à la troisième, tu fonces dans le tas.

— Pardon, m’sieur. Vous pourriez… — Non. — …m’indiquer la station de métro la plus proche, s’il vous plaît ?

Tu lèves des yeux étonnés. Elle est jolie, elle sourit timidement. Elle est perdue à Paris. Et ce soir, elle va rentrer chez elle en se disant que les Parisiens sont aussi désagréables qu’on le dit.

Sauf que le Parisien, là, c’est toi.

Alors tu réalises enfin qu’à ton insu, tu les as laissés déteindre sur toi. Et qu’il est urgent que tu redeviennes un extra-terrestre à Paris.

Déchiffrage (feuillets d'infra #2)

J’adore quand la belle que voilà s’assoit devant le piano. Mais on dirait que ça la gêne un peu, que je sois là. Elle a un petit sourire embarrassé : « C’est juste du déchiffrage, il ne faut pas faire attention. » Alors je ne fais pas attention et je lâche la bride à mes pensées qui cavalent (bon, je ne dis pas qu’il ne m’arrive jamais de gober une mesure ou deux au passage, hein : la tentation est trop grande, quand ces trucs-là s’attardent en suspension).

Lorsque le piano résonne, le lit s’ébroue. Couverture au vent, il se la joue chauffeur de tapis volant, clin d’œil complice et voix granuleuse : « Okay, dude. C’est toi qui décides où on va. Prêt pour le grand huit ? » Et hop, on décolle en musique. Jeudi, la BO c’était une sonate de Mozart ; pendant ce temps-là, le lit et moi, on a survolé le Japon de Murakami sous les trilles, on s’est baladés dans un enchevêtrement bien bordélique de souvenirs et d’envies. À la fin, on s’est garés à l’entrée d’un rêve porno. Et puis on est rentrés tranquilles, en vitesse de croisière, le coude à la portière, grisés par la vue imprenable sur celle qui tresse des images avec un clavier.

Quand la belle est assise devant le piano, j’ai l’impression d’être à la fois densément avec elle et densément avec moi. C’est le même plaisir voluptueux que lorsqu’on reçoit une caresse et qu’on s’égare dans les limbes du temps. Quand on a envie que ça ne s’arrête pas. Mais elle a un petit sourire embarrassé : c’est juste du déchiffrage, il ne faut pas faire attention.

Frites allemandes (feuillets d'infra #1)

Temps jaune et bleu à Paris, aujourd’hui. Au bois de Vincennes, le soleil d’automne allume les feuillages et fait soupirer le sol humide. Des odeurs de résine, d’humus et de feuilles mortes flottent en strates, ainsi qu’un étrange parfum de céleri. Et des traces de feu de bois, aussi ; comme pour rappeler que des êtres humains vivent ici, leurs tentes cachées au creux des bosquets. Autour de la plus grande, les habitants ont installé des jardinières de fleurs.

Le lac brille façon inox, avec des scintillements qui dansent à la surface, comme des lucioles sous acide. Je n’ai pas envie de décoller et je m’en veux de n’avoir pris ni repas, ni livre : ce serait tellement bon de passer la journée là, dans les reflets dorés… La faim et les pensées qui s’égarent déterrent un souvenir enseveli : en Allemagne, devant le lycée, les frites étaient taillées en zig-zag pour croustiller plus. Furieuse envie d’une barquette, maintenant, sur l’herbe qui me tend les brins.

Je pédale en pensant à mon blog en friche, pour repousser la fringale. J’ai des billets en cours, mais je n’ose pas les publier : ils sont tous habités de souffles rauques, de corps qui s’étreignent et de peaux grillées par le désir. Et à part ça, rien… Comme si mon cerveau squatté par les turgescences n’avait plus de place pour le reste. Tiens, et si je tenais un weblog à l’ancienne, histoire de me dégourdir le clavier ? Allez, quoi… Un feuillet par jour, pas plus de dix minutes — pour n’épuiser ni l’envie, ni les idées. Ah oué, pas con. J’essaierai en rentrant. Mais pfff… Un feuillet max ? Faudra rédiger serré.