★ Les chiens noirs du Mexique ★

M. LeChieur, gros mots sur les internets depuis 2002

Archives février 2013

L'eau des rêves

— Et c’est quoi, le pitch ?

Les mots me manquent pour expectorer tout le mépris que j’éprouve pour la flatulence télévisée qui a popularisé ce sommet de platitude[1] électroencéphalogrammique, à la fin des années 1990. Comme si un livre, un film, une pièce de théâtre ou un opéra pouvaient se réduire à un pitch… Pathétique baudruche, si lisse en surface et si pleine de vide et de méthane, comme tu dois te sentir solitaire, les jours de grand vent…

L’ennui, c’est qu’à cause du clichetonneur cathodique sus-évoqué, on est un paquet à vivre également d’épais moments de solitude, dès qu’il s’agit de parler de bouquins. Tenez, essayez d’offrir un exemplaire de Socrate dans la Nuit (du lumineux Patrick Declerck) à un téléspectateur surgavé de talk-shows, pour voir :

— L’ami, voici le livre le plus brillant, le plus bouleversant, le plus désespéré et le plus hilarant que j’aie lu ces dix dernières années…
— C’est quoi, le pitch ?
— Oh, c’est l’histoire d’un mec qui découvre qu’il a une tumeur au cerveau et qu’il va mourir.
— Ah. Et… ?
— Bin à la fin, il meurt.

Forcément, ça plombe un peu[2].

C’est pourquoi, aimable lecteur, puisqu’on est ici en bonne compagnie, tu vas m’autoriser à ne pas résumer L’eau des rêves, de Manu Causse. Parce que, vraiment, on s’en fout.

Ce qui importe, dans ce roman, c’est l’écriture, la voix du narrateur. Une voix ample, rocailleuse, incroyablement musicale, qui te saisit les tripes à la première page et ne consent à les relâcher qu’à la dernière. Une voix de sortilège, habitée, pulsatile. Organique. Une voix qui ressasse, qui crie, qui chuchote, qui délire, qui s’abandonne, qui vitupère, qui engueule les morts, qui demande des comptes, qui s’avoue, qui tournicote… Quel souffle ! Et quel style, bon sang ! Comment résister à l’envie de se mettre chaque phrase en bouche, longuement, pour mieux la déguster ? Comment ne pas crever d’urgence de la lire à voix haute, de la déclamer, de la sentir rouler sur sa langue ? Histoire de partager l’émerveillement avec ses voisins de métro, d’accord, mais surtout histoire de se laisser prendre par cette voix, dans tous les sens du terme (oué, même celui auquel tu penses, lecteur-trice lubrique. C’est que c’est salement charnel, parfois, des mots…)

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Alors voilà. Ça s’appelle L’eau des rêves de Manu Causse, c’est édité chez Luce Wilquin et il y a malheureusement peu de chances que tu l’aies vu en vitrine. Mais je te garantis que si tu demandes ce livre à ton libraire préféré, celui-ci se fera un plaisir de le commander illico pour faire ton bonheur (suggère-lui d’en prendre plusieurs exemplaires et de le lire aussi : comme ça, il le conseillera, à son tour, et ça fera plein d’heureux pour se réchauffer à de la littérature qui secoue, qui donne envie d’aimer les livres et qui fait du bien).

Et comme je suis chafouin, je vais maintenant te donner à lire un court extrait QUI N’EST PAS représentatif de la tonalité du bouquin (car il se trouve tout au début), mais qui va quand même te montrer combien le Causse sait se servir de sa plume, le bougre :

La bergerie, la garrigue, les vignes. Ils sont assis sous le ciel bleu, savourant l’été, ou la rivière, ou les vendanges ; ils sont assis dans le soleil qui baigne leurs épaules, le feu de leurs grillades monte droit, emportant l’odeur des sarments et leurs mots noueux qui crépitent. La graisse de viande coule bénite sur ces terres, ces pauvres terres d’argile et de pierre qui cuisent, immobiles.
Et dans le vide du ciel d’été, le nuage est au centre du monde.
Rien n’est vrai si ce n’est ce nuage, et ses flancs qui annoncent, promettent la fin la crainte la terreur, la disparition des mondes.
Un nuage. Un nuage et les formes qu’il prend au fil du vent qui passe. L’image qu’il reste de lui — un visage peut-être. Surmonté d’un chapeau. La silhouette d’un homme assis contre une pierre.

— …
— …
— …
— Et sinon, c’est quoi, le pitch ?
— Oh, merde.

Notes

[1] Je fais des oxymorons crétins si je veux, c’est mon blog.

[2] Depuis, Patrick Declerck a considérablement simplifié la tâche de ses lecteurs : son dernier roman en date, Démons me turlupinant, est tellement bordélique et génial qu’il est tout bonnement impossible d’envisager tenter d’en faire le moindre début d’esquisse de résumé. Comme ça, on est tranquilles.

Ma petite révolution numérique

Ouf ! Aimables internautes, j’ai passé tout mon week-end à bricoler des versions numériques de Faudra se serrer.

Bon, je suis loin d’être devenu un expert en 48 heures, hein : il me reste encore des tas de choses à apprendre, de techniques à peaufiner, de problèmes d’affichage et de portabilité à régler. Mais je suis aussi excité et (bêtement) fier qu’en 1998, quand j’avais laborieusement réussi à mettre en ligne mon premier site internet. D’ailleurs, j’ai le sentiment que ça a à peu près la même portée : de la même façon que le web, le MP3 et le divX ont profondément bouleversé nos modes de vie, les bouquins numériques sont en train de nous mijoter de sacrés changements pour l’avenir.

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Je trouve ça passionnant, autant que terrifiant : le monde de l’édition suivra-t-il le même chemin que l’industrie musicale ? Celui-ci est-il aussi inconscient et mal préparé que celle-là l’était il y a 15 ans ? Et si c’est le cas, que deviendront les libraires, les diffuseurs, les distributeurs, les éditeurs, même ? Et les écrivains ? Et les bibliothèques ?

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Oh, bien sûr, après avoir passé quatre décennies à me vautrer dans l’encre et le papier, je risque d’avoir du mal à faire la bascule. Pourtant, je l’ai faite pour les disques — et ça, alors même que je n’y croyais pas le moins du monde, la première fois que j’ai vu un iPod…

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Et puis, quelle liberté : plus de stock, plus de port à payer, plus de colis à attendre, plus de poussière qui s’entasse, plus de cartons lourds comme un âne mort pour faire râler les copains, les jours de déménagement. Et des perspectives grandes ouvertes, plein ! Des romans dont le lecteur choisit la fin, des intrigues qui changent au gré de son humeur, des “aventures dont vous êtes le héros” comme quand j’étais petit… Tant de choses à imaginer… Bref, c’est un peu le bordel dans ma tête, là…

Alors, en attendant de déterminer de quelle manière pertinente (et sur quelles plateformes) je vais bien pouvoir diffuser Faudra se serrer (et les autres, parce que du coup, j’ai plein de bouquins à ressusciter…), je vous en offre le premier tiers :

(Dans les deux cas, hop, un clic droit pour “enregistrer la cible du lien” (ou l’équivalent proposé par votre navigateur), puis un glisser-déposer vers votre liseuse, et zou !)

La version EPUB a été fabriquée avec Sigil (mais j’ai tout nettoyé le HTML et j’ai bricolé mes CSS à la main). La version MOBI a été distillée par Calibre à partir d’un fichier EPUB spécifique qui tenait compte des limitations du Kindle.

Oserai-je ajouter que vos conseils, critiques et bons tuyaux seront les bienvenus dans les commentaires ? Ah, et puis un IMMENSE merci à Charline et à Fantôme du Pogo, dévoués et enthousiastes bêta-testeurs (et auteurs des photos ci-dessus). Que le Gastéropode Lumineux, dans sa numérique bienveillance, sème mille pétales de roses sur leur chemin !

Dimanche

Je suis salle d’attente du dimanche soir. Je suis sale d’attente. Je suis la crasse sur le carrelage, le siège délavé graffité taché, la voix saturée annonçant une arrivée voie F. Je suis le vide dans l’œil du vigile et le grognement contenu dans la muselière de son chien. Je suis errance et croisements aveugles. Je suis un hall où se figent des regards sourds : les deux vieilles femmes qui se considèrent sans se voir, l’étudiante fixant un point imaginaire avant de rajuster son sac sur son épaule, le barbu grisonnant plongé dans Ouest-France. Je suis le clochard derrière la vitre, je suis sa main qui tremble pour une cigarette incertaine. Je suis gris poussière, café-lavasse et paninis dégueulasses. Je suis un guichet fermé, un journal piétiné, un papier gras qui s’attarde. Je suis une bulle de lumière froide dans la nuit. Je me remplis d’humains suspendus, égarés un moment dans leur arrêt-sur-image intime. Je suis la page qui se referme sur l’agonie du week-end, je suis l’amertume des au revoir et la pétillance des déjà souvenirs, je suis rage du dedans et résignation au dehors, je suis bruit de fond et mutisme mêlés, jambe traînante et pas faussement décidé. Je suis vide à craquer. Je suis le train-train. Le train numéro 8357 à destination de…

Les gars du marketing #4

Ce matin-là, un silence douloureux planait sur le bureau des gars du marketing. Le menton posé sur une main, Régis contemplait les bancs d’écume qui dérivaient mollement à la surface de son café, signe que son comprimé d’aspirine avait fini de s’y dissoudre. Face à lui, Jean-Marc se frottait le cuir chevelu en geignant. Comme les gars du marketing s’y étaient attendus, les cours mondiaux du bœuf haché avaient dégringolé pendant le week-end ; le whisky avait coulé à flots pour fêter ça.

— Hé, Machin, tu peux respirer moins fort ? demanda Jean-Marc au stagiaire assis à la table d’à côté. Impossible de se concentrer, dans ce vacarme.
— Ce n’est pas gentil, de dire Machin, observa Régis. Ça fait quand même deux mois qu’il est là. Tu pourrais l’appeler Kevin.
— Marvin, corrigea le stagiaire.
— Machin, conclut Jean-Marc.
— Tu as passé un bon week-end, Kevin ? s’enquit Régis pour détendre l’atmosphère.
— Oh oui ! répondit le stagiaire. Enfin… C’est surtout que mes parents m’ont raconté une histoire incroyable. On regardait les infos à la télé, sur le scandale des lasagnes, là, quand ils se sont souvenu des steaks hachés de leur enfance… Un truc de dingue : vous saviez qu’on les achetait à la boucherie, à l’époque ? Et que le boucher les fabriquait sous les yeux du client, avec de la vraie viande ?
— Ouais, ouais. Et puis on allait chercher de l’eau au puits, et quand un loup bouffait un môme, on le pourfendait avec une rapière, railla Jean-Marc. Ah bin tiens, puisqu’on parle de viande hachée, s’éclaira-t-il en déplaçant la souris de son ordinateur… Ça y est, Régis ! J’ai un mail du service approvisionnement : c’est bon, ils viennent de trouver du minerai chinois !
— Du quoi ? demanda le stagiaire.
— Du minerai. Des restes de barbaque pourrie broyée avec du collagène, du gras, et deux ou trois autres saloperies.
— Mais c’est immonde !
— Dis-donc, Machin, et si tu laissais plutôt travailler les grandes personnes ?
— Il est comment, au niveau de la traçabilité, leur minerai ? s’enquit Régis.
— Nickel : ça passe par un trader ukrainien, ça transite par un abattoir en Pologne, ça fait un petit tour à Chypre et ça atterrit ni vu ni connu aux Pays-Bas. Vu la crise, le prix de gros est divisé par cinq, c’est l’affaire du siècle. À nous de jouer : faut qu’on mette sur pied une méga campagne de pub pour dans six mois.
— Mais vous êtes malades ! s’offusqua le stagiaire ! Vous n’arriverez jamais à faire avaler cette horreur aux gens, surtout par les temps qui courent !
— Qu’il est con, celui-là… soupira Régis. Tu n’achètes jamais de lasagnes, toi ? Ni de raviolis, de cannellonis, de sauce bolognaise, de pizzas à la viande hachée épicée, de boulettes, de hamburgers, de moussaka, de hachis parmentier, de chili con carne, de merguez ?…
— Si, mais…
— Bin voilà. Les consommateurs font comme toi. Donc nous, dans six mois, on balance une nouvelle gamme de jolies barquettes bien appétissantes et on se fait un bénéfice de cheval sur la moussaka.
— Mais les gens n’auront pas oublié ! Les journaux n’ont parlé que de ça pendant tout le week-end ! Ils n’en veulent plus, de votre minerai !
— Ah ? Tu penses qu’ils font faire la grève de la faim, subitement ?
— Non, mais…
— Ou alors, ils vont se remettre à cuisiner, peut-être ?
— Et pourquoi pas ? risqua le stagiaire.
— Mmmm… fit Jean-Marc en enfouissant sa tête entre ses mains pour chasser le mal de crâne. Même si c’est le cas, ils mettront quelle viande hachée, dans leur tambouille ?
— Bin… Ils n’ont qu’à aller chez le boucher, non ? demanda timidement le stagiaire.

Les deux autres éclatèrent de rire. Décidément, la semaine commençait bien.



*


(Bon, mais si vous voulez quand même vous entêter à cuisiner pour faire chier les gars du marketing, pourquoi ne pas courir chez votre marchand de journaux et lui demander le numéro 3 de J’ai Faim ! ? Vous aurez même le plaisir d’y lire un papier de môa ainsi que la rubrique d’une fidèle lectrice de ce bloug… Et dans le numéro 4, à paraître début mars, y aura un article qui aurait pu figurer ici.)