★ Les chiens noirs du Mexique ★

M. LeChieur, gros mots sur les internets depuis 2002

Archives janvier 2016

La femme au téléphone

L’élégance des gens qui ne croisent votre chemin que l’espace de quelques secondes, mais que pourtant vous n’oublierez plus jamais… J’ai déjà évoqué ici Franck, le sans-abri de la rue Feydeau, l’équipière du Quick de Rouen ou le serveur attentif, par exemple. Sauf qu’eux, j’ai au moins croisé leur regard, vu l’expression de leur visage, senti la chaleur de leur sourire. Alors que, de la femme au téléphone, je ne sais strictement rien.

C’était l’automne, il y a une quinzaine de mois. Minuit avait sonné au clocher tout proche, et moi, je m’affalais sur mon lit, crépitant d’émotions imprévues. Je venais de traverser la ville pour rentrer chez moi, la peau parfumée d’une peau presque encore inconnue. J’étais comme un boxeur sous le choc, quand le public est parti et que les lumières s’éteignent progressivement sur le ring : un peu assommé, ployant sous la fatigue qui remonte sans crier gare, mais le corps bien en vie, entre la surprise et la joie. Sur mon chemin, j’avais envoyé un sms assez long ; je me demandais si mon téléphone allait afficher une réponse, mais il a préféré sonner. Numéro inconnu.

— Allô ?

C’était une voix de femme :

— Bonsoir Monsieur. Vous venez d’envoyer un texto à mon fils.
— Pardon ?!
— Vous venez bien d’écrire un sms ?
— Oui, mais…
— Donc, je voulais vous dire que vous avez fait une erreur de numéro, et que votre message est arrivé sur le téléphone de mon enfant.
— Oh… Pardon. Je suis désolé. À cette heure tardive, en plus… Je vous présente mes excuses.
— Non, non, vous ne comprenez pas… Pas de problème pour mon fils ; la nuit, c’est moi qui garde son téléphone. Je n’étais pas couchée, vous ne m’avez pas réveillée. Mais je voulais que vous le sachiez tout de suite. Parce qu’il est magnifique, votre message. Il faut absolument qu’elle le reçoive, cette femme.
— Oh… Merci madame…
— Vous le lui renvoyez tout de suite, hein ? Bonne nuit, Monsieur !

Puis elle a raccroché.

Mon cher vieux blog...

Mon cher vieux blog,

Comment vas-tu ? C’est pas la forme, hein… C’est vrai que ça fait des années que je te néglige. Je ne t’ai même pas envoyé une petite carte pour le Nouvel An, c’est dire si je suis en dessous de tout… Je n’ai pas non plus pris la peine de te tenir au courant des changements dans ma vie. Pourtant, tu te souviens quand on se disait tout, toi et moi ? Je te racontais mes journées, et toi, tu étais le gardien de ma mémoire. Tu savais la magie de figer le temps : chaque instant, chaque jour dont je t’ai confié la garde, tu en as si bien pris soin qu’ils restent intacts dans mes souvenirs, en 3D, ciselés au frisson près. Même au bout de 14 ans. Et puis tu m’as fait rencontrer du beau monde, aussi, pendant cette décennie et demi. Il t’est même arrivé de jouer les entremetteurs, espèce de coquin…

Allez, je te raconte en quelques mots : il y a un an et demi, je suis revenu dans ma ville d’origine. J’étais salement dans la dèche, trop vieux pour continuer à jouer les free-lances dans une presse moribonde, pas assez diplômé pour que mon CV brille dans la nasse des recruteurs. J’ai trouvé un contrat singulier, un truc qui n’existe que dans cette région : depuis deux rentrées de septembre, je lutte contre le “décrochage scolaire” dans un gros lycée professionnel. C’est précaire et mal payé, mais j’ai immédiatement adoré ça (je t’en reparlerai).

Tu sais, j’ai failli t’écrire plusieurs fois, ces dernières semaines. Lorsque je suis retourné à Paris, par exemple : j’étais invité à dîner par celle que j’appelais “la belle que voilà”, quand je te parlais d’elle (aujourd’hui, je dirais plutôt “la belle amie que voilà”, et c’est vachement bien aussi). J’en ai profité pour poser mon sac deux jours à la capitale. Au cours de plusieurs balades à pied, j’ai retrouvé les jalons de mon existence d’alors : le boulevard de Charonne, la rue de la Roquette, la Bastille, la place Saint-Paul, tout ça… J’ai même presque pris du plaisir à traverser la place de la Nation à pied, c’est te dire. Sauf que ça m’a semblé désincarné, Paris. J’ai eu la nette sensation d’être dans un endroit certes familier, mais avec lequel je ne me sentais plus la moindre connexion affective. Ce n’était ni “mon” quartier ni “mon ancien quartier”, c’était juste “un” quartier que je connais bien. Il n’y avait ni nostalgie, ni désagrément, ni plaisir. Je marchais dans les rues, j’étais là, c’était tout. Sensation étrange.

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Enfin bref, tu vois comme l’eau a coulé sous les ponts, depuis l’époque où j’essayais encore de te maintenir en activité ?

On aurait pu en rester là, mais ça fait un bail que tu me manques, mon vieux blog. Et que j’ai envie qu’on renoue un peu, toi et moi. Promis, je vais faire de mieux pour qu’on se retrouve, au moins de temps en temps. Alors à bientôt, vieille branche…