J'aime pas les gens

Chroniques avec des tas de gros mots dedans.

Fil des billets - Fil des commentaires

Sous-catégories

vendredi 14 juillet 2017

Comme en des millions d'autres

Je ne sais pas à quoi ça sert, les cimetières. Je n’ai jamais compris. On dit que c’est la « dernière demeure » des défunts, tu parles. Leur dernière demeure, c’est nous, les vivants.

Mes morts sont en moi, comme une série de poupées russes. Ils m’entraînent, ils m’agacent, ils me freinent, ils me font rire ou pleurer, mais ils sont là, ancrés. Chaque matin, quand je m’éveille, ils sont des cohortes à ouvrir les paupières avec moi, les Mozart, les Perec, les Galilée, les Bashung – sans parler des « anonymes », comme on dit. Mes défunts sont vivants ; certains alourdissent mes pas, d’autres allègent mes élans. Et je n’ai pas besoin de penser à eux pour sentir leur présence. Mes vibrations quotidiennes sont tissées des déchirements de Bach et de la fragilité de la petite Barbara B., de l’insolence tranquille de Magritte et du regard tendre de monsieur Martin, de l’angélisme de Lennon et de la tristesse de mon copain Freddy D..

Ceux qui prétendaient annihiler vos existences n’ont jamais compris que nous sommes tous des palimpsestes. Que le papier sur lequel nous calligraphions nos vies porte vos traces, et qu’elles sont indélébiles. D’ailleurs, quand Alzheimer jette son voile sur nos mémoires, ce sont les vivants qui s’évaporent. Les morts, eux, y restent solidement campés jusqu’à notre dernier souffle. Alors tu peux reposer en paix, Hersz Jakubowicz. Tu es là, toi aussi. En moi, comme en des millions d’autres.

20 juin 2016
D’après Disparitions d’Alain Korkos




J’ai écrit ce texte parce qu’en 2016, Alain Korkos m’a généreusement proposé de participer à un projet de livre avec une trentaine d’autres personnes. Il s’agissait d’écrire un texte de 1500 caractères maximum sur l’un des portraits de la série Disparitions. Touché par cette offre, mais incapable d’écrire “sur” l’Holocauste et refusant de composer une fiction autour de cet indicible, j’ai botté en touche avec les lignes qui précèdent.

Récemment, Alain nous a informés que la publication n’aura malheureusement pas lieu, parce que les éditeurs sont des petits bras sans âme et sans dignité (c’est mon commentaire, pas le sien). Je lui ai donc demandé l’autorisation de publier ma contribution et son dessin ici.

Les portraits réalisés par Alain sont imaginés par lui, mais mon texte ne pouvait avoir de sens à mes yeux que s’il nommait une véritable victime de la Shoah. Si son nom a une résonance intime pour laquelle je l’ai choisi, je n’ai toutefois aucun lien avec Hersz Jakubowicz, prisonnier n°24224 à Auschwitz, dont la photographie est conservée par le Mémorial de Yad Vashem.

- page 1 de 179