dimanche 22 octobre 2006

L'arrivée à Las Vegas

Avertissement. Ce billet aussi chiant qu’une soirée diapo chez les Michu après leur stage de macramé dans les Vosges fait partie d’un ensemble. Il raconte ma journée du 25 septembre 2006.

La journée s’étire : ça fait exactement 18 heures que je suis entré dans le terminal de Roissy. Depuis, j’ai poireauté dans une file d’attente interminable, enlevé mes chaussures au contrôle, assuré que j’avais bien bouclé ma valise moi-même, survolé les côtes françaises, mangé une indicible pasta sur un plateau repas d’US Airways, bredouillé des bêtises à Philadelphie, donné mes empreintes digitales et oculaires à la machine, et fait la connaissance d’un officier de l’immigration plutôt sympa, qui m’a laissé partir en concluant “vous n’êtes pas reporter. Vous êtes écrivain” (en fait, “writer”, un terme qui entretient l’ambiguïté. La prochaine fois, je lirai mes documents AVANT, et je saurai que l’exemption de visa n’est pas valable pour les journalistes, hum hum…)

Ensuite, j’ai regardé le soleil se coucher pendant plus de 3 heures. Il en met un temps, ce con, quand on le poursuit d’est en ouest… La nuit est enfin tombée, et je somnole contre le hublot du Boeing 737 quand le commandant de bord annonce dans un crachouillis de micro qu’on sera à Vegas dans vingt minutes. Bizarre. Il fait un noir d’encre, mais il n’y a pas un nuage. Pourtant, je n’aperçois pas la moindre lueur au sol. Je me dresse sur mon siège, je fouille vaguement l’obscurité avec mes yeux de taupe astigmate. Il n’y a que le vide, en bas.

Tout à coup, un passager se lève sur ma droite. Je tourne machinalement la tête dans sa direction. La lumière est là, c’est juste que je regardais du mauvais côté. Des millions d’ampoules, de néons, de couleurs délimitent un carré démesuré, planté en plein désert. Ça brille, ça clignote, ça scintille. C’est comme dans les films. On distingue déjà les gigantesques hôtels-casinos du Strip, buildings insensés et rêves de mégalos. L’avion se pose en douceur sur la piste. On met à peine le pied dans l’aéroport que, déjà, des rangées de machines à sous font de l’oeil aux passagers. Pas de doute, on est arrivés.

On tente de récupérer nos valises, mais elles se sont égarées pendant le transit. Tant pis, je vais continuer à puer la fatigue et la sueur pendant quelques heures encore, le temps que l’employé de l’hôtel m’apporte mes bagages retrouvés. Taxi, Las Vegas Boulevard South, Hôtel Luxor. La voiture s’arrête sous les flancs du Sphynx[1] qui garde la pyramide. A l’intérieur, des statues de pharaons en carton pâte nous dévisagent.

La réception est toute proche des salles de jeux. On perçoit les bruits des machines, mais pas celui de la ferraille qui tombe : à Vegas, l’argent des machines est dématérialisé. Plus de pièces ni de jetons. On s’offre le grand frisson en glissant un billet dans l’appareil ; les plus chanceux retirent leur gain sous la forme d’un ticket imprimé.

On investit les chambres, dans la tour Ouest. Elles sont à l’échelle de la ville, immenses. Seule déception : pas de vue imprenable sur le Strip, les fenêtres donnent sur une terrasse intérieure… Et elles sont scellées. J’imagine que c’est à cause de la clim. J’apprendrai plus tard que c’est aussi une tradition, ici, pour empêcher les joueurs ruinés de se jeter dans le vide.

J’ai envie de voir les lumières de la ville. On descend plus bas dans le Strip, vers Tropicana Avenue. Là où la rue grouille encore de monde, et où des hommes alignés sur le trottoir tendent des petits cartons aux touristes qui passent. Pour une poignée de dollars, des filles en quadrichromie promettent d’arriver directement dans la chambre de leur client, en moins de quinze minutes. Pour ceux qui souhaiteraient payer avec leur Visa, “la nature de la transaction ne sera pas indiquée sur le relevé de la carte de crédit”. Bin tiens.

On mangerait bien un morceau, mais tous les restos sont fermés. Pas grave, il suffit de regagner l’hôtel, où tout est ouvert 24h sur 24 ou presque. Avec ses 4476 chambres, c’est une petite ville à huis clos. Boutiques, restaurants, Starbucks Coffee, bars, salle de spectacles, annexe de la poste… Avec un budget illimité, n’importe quel misanthrope moyen pourrait vivre reclus dans sa chambre, sans avoir jamais besoin de mettre le nez dehors. Pendant qu’on traverse les salles de jeux, stratégiquement disposées au centre de tout itinéraire à l’hôtel, on croise une vendeuse de cigarettes, son présentoir en bandoulière. A-t-elle des Camel ? Elle en a. Nostalgie mal placée, je retrouve avec plaisir les vrais paquets de cigarettes de ma jeunesse, avant que le packaging n’ait été modifié pour le marché européen. Je craque. Ici, contrairement à ce qu’on m’avait dit sur les Etats-Unis en général, les gens fument partout : dans les bars, les restos, les casinos…

On s’affale dans un bar de l’hôtel. Un pauvre groupe de rock aseptisé s’affaire sur la scène. La chanteuse s’époumone du mieux qu’elle peut, mais on voit bien qu’elle a été recrutée sur son physique avantageux plutôt que pour son joli timbre Je demande des allumettes à la serveuse, elle m’envoie chier. Elle ne sait pas que c’est mon tout premier soir ici, et que j’ai encore du mal à évaluer correctement les pourboires.

Demain, au Convention Center, j’apercevrai une version un tout petit moins aseptisée de l’Amérique. Pas celle des Californiens qui vont à Vegas pour le fun, mais celle des anonymes qui bossent avec plus ou moins d’entrain, et qui se retrouvent là parce qu’ils sont obligés. Je verrai des gens de plus de 75 ans continuer de s’esquinter au boulot pour payer leur loyer. Je croiserai des quinquagénaires à bout de souffle, le coeur épuisé par les excès de sucres et de graisses, se déplacer sur des petits véhicules électriques, une bouteille de Pepsi à la main. Je rencontrerai des moches, des mal-foutus, des fatigués. Des en sursis. Des qui ont le ventre en avant et la gueule défaite. Mais pas ce soir. Dans les grands hôtels, les tailles sont plutôt fines, les dents d’une blancheur extraterrestre et les seins siliconés. Je m’en fous. C’est mon premier soir à Las Vegas, je n’ai pas envie de faire dans l’observation sarcastique. Pendant qu’on s’attable, j’envoie un sourire posthume à l’adolescent que j’étais il y a plus de vingt ans. Ce soir, en souvenir de lui, je tiens une de ces promesses à deux sous qu’on se fait, l’été, quand on a treize ans, qu’on est allongé dans l’herbe et qu’on lorgne en direction des étoiles. Ce soir, je suis en Amérique, et je mange un vrai, bon, gras et juteux classic cheeseburger.

*

Post-scriptum : exceptionnellement, seule la troisième photo de Las Vegas by night est de moi. Celle qui représente l’hôtel Luxor est mise à disposition par son auteur, Udo Wolter, sous licence Creative Commons. L’autre est de Sanity, sous la même licence.

Note

[1] A voir ici.

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