samedi 7 octobre 2006

Do you want a dance ?

Avertissement. Ce billet aussi chiant qu’une lecture publique d’Amélie Nothomb par un bègue cacochyme fait partie d’un ensemble. Il raconte ma soirée du 26 septembre 2006. C’est la suite de l’épisode précédent

Adoncques, nous voilà au Treasures, et c’est exactement comme dans les mauvais films : des strip-teaseuses qui se frottent contre une barre métallique sur la scène, une pénombre à couper au couteau, et des filles en bikini qui errent en salle à la recherche du gogo enthousiaste. Le temps que mes compagnons de voyage s’éclipsent aux toilettes, il y en a ainsi plus d’une douzaine qui viennent me débiter leur petit speech de circonstance : “Hi, honey ! Where do you come from ? Do you want a dance ?”.

“A dance”, ici, c’est une discipline qui n’a rien à voir avec le sens du rythme. C’est juste une simulation d’accouplement : la fille s’asseoit sur les genoux du client, enlève son minuscule soutien-gorge, et se frotte au type en prenant des poses qui se veulent suggestives. Au bout de quelques minutes, le monsieur congestionné donne vingt dollars à la danseuse, et tout le monde est content. Evidemment, il y a la sécurité à moins de deux mètres, 90 kilos de dissuasion pour empêcher le gros touriste rubicond d’effleurer les seins parfaits de la demoiselle avec ses doigts tremblants. Ce qui fait que le gars s’accroche désespérement à sa chaise pour s’occuper les mains, et qu’il pense très fort à la mort de Jean-Paul Sartre (ou à tout autre situation dont le taux d’érotisme avoisine le zéro absolu), pour que la délicieuse jeune femme qui lui écrase les organes génitaux avec ses fesses ne soit pas choquée par son émotion grandissante. C’est très drôle à regarder, quand on a le vice dans la peau et qu’on aime se moquer des frustrations de ses contemporains.

Forcément quand mes acolytes reviennenent des chiottes, ça commence à se corser : sur les deux, il se trouve un rigolo de service pour agiter son billet de vingt en me montrant du doigt… Et voilà qu’une paire de seins vient échouer de chaque côté de mon nez, tandis qu’une voix roucoule à mon oreille : “Hi, sweety… Where do you come from ?”. En lui retournant l’amabilité, j’apprends qu’elle s’appelle Teresa et qu’elle vient du Brésil. Je n’en saurai pas plus : le compteur tourne. Il faut vite glisser les dollars dans ses bottines, rajuster son string, et filer à la rencontre des nouveaux venus dans la boîte. Heureusement, les collègues de Teresa me laissent ensuite siroter tranquillement mon gin tonic : mes deux camarades les attirent bien davantage. D’abord, parce qu’ils ont vingt-cinq ans de plus que moi, et surtout parce qu’ils portent leur aisance financière en bandoulière. Il suffit d’un bref coup d’oeil à notre table pour comprendre que les dollars sont dans leur poche plutôt que dans la mienne. Du coup, les “danseuses” leur réservent l’exclusivité de leurs oeillades et me fichent une paix royale.

Au bout de quelques minutes, une jolie brune s’installe à notre table. Elle a flairé le gros pourboire en reluquant l’importateur bourré, elle tente le coup. L’autre l’encourage, lui offre un verre. Partout ailleurs, elle ferait semblant de commander un whisky hors de prix, et siroterait en fait un thé glacé ou un Canada Dry. Mais ici, on est à Vegas : la chasse à l’arnaque est ouverte. Il faut que le visiteur laisse un maximum de fric avant de repartir, mais dans une légalité irréprochable, et les flics tapis dans les coins sont là pour faire respecter la volonté de la ville. Elle se contentera d’un coca. Au début, le verre lui donne une contenance, mais son sourire se fige assez vite : l’importateur bourré tangue sur sa chaise. Le gin a eu raison de son alcoolémie chargée. Il promène une main balourde sur la cuisse tendue à côté de lui, et je m’attends à voir le type de la sécu jaillir en hurlant. Pendant une dizaine de minutes, je reprends sans plaisir mon rôle d’interprète officiel : “dis-lui qu’elle est très jolie”, “demande-lui d’où elle vient”… Je profite des longs silences qui s’étirent après chaque réponse pour jeter un coup d’oeil circulaire. C’est vraiment de l’escroquerie, cet endroit. Pas pour les clients qui viennent s’encanailler à peu de frais, mais pour les danseuses : si je compte bien, elles sont plus nombreuses que les tables. Il faut bien que les touristes aient leur choix de chair fraîche de première qualité, n’est-ce pas ? Alors elles se démènent pour attirer l’attention, au milieu d’une concurrence insensée. Je suppose qu’elles n’ont pas de salaire fixe, et qu’elles doivent se contenter d’une partie du prix des “danses” et des pourboires. Ça m’énerve. Je pars aux toilettes avant que le Français bourré ne me charge de demander le prix d’une passe à la fille (je connais déjà la réponse : la prostitution est interdite dans le Comté de Clark. Si vraiment ça l’intéresse, il a le choix entre les putes de luxe qui jouent au chat et à la souris avec les vigiles des grands hôtels, et les bordels en tôle qui se trouvent à une heure de route dans le désert).

Le temps (interminable) que je vide une vesssie surchargée par les libations de la soirée, on toque à ma porte : “hey, sir ! Is everything okay ?”. Qu’est-ce qu’il s’imagine, le gars de la sécu ? Je me marre en tirant la chasse. Quand je regagne la table, la danseuse est toujours là, son éternel sourire collé sur le visage. Son client s’enfonce dans le fauteuil. Je le secoue. “File-lui vingt dollars”. “Quoi ?”. “File-lui vingt dollars. Tu es en train de lui faire perdre des danses, là. Paye-la tout de suite”. Il sort une liasse de billets verts, en tend un à la fille qui se tourne vers moi, surprise. “Il veut que je lui fasse une danse ?”. Je la rassure : “Non, je lui ai demandé de te dédommager. Tu perds ton temps avec lui, il est complètement bourré. Tu ferais mieux de partir tout de suite”. Elle se lève tout à coup : “excusez-moi, il faut que j’y aille, on m’attend à l’entrée”. Avant de disparaître, elle m’adresse un sourire et un clin d’oeil complices.

L’importateur s’enfonce encore un peu dans sa léthargie. C’est le moment ou jamais de le décider à rentrer à l’hôtel. On le soulève de sa chaise. Il sommeille un peu dans le taxi, mais se sent en pleine forme en arrivant au Luxor. Il veut manger. Il rassemble ses deux ou trois mots d’anglais pour demander aux employés de l’hôtel : “where… is… restaurant ?”. Je le coupe à chaque fois : “ne lui répondez pas, il est bourré. Dites que tout est fermé”. Les deux premiers que l’on croise comprennent bien le message, mais le troisième insiste : “mais non, monsieur, je ne peux pas dire ça. Vous avez plusieurs restaurants ouverts toute la nuit, à votre disposition”. On dirait que la réputation de son employeur est en jeu. Si je n’étais pas occupé à soutenir l’autre pour l’empêcher de tomber, je l’étranglerais volontiers, ce con. “Je vous SUPPLIE de répondre que tout est fermé, vous comprenez ?”. Il s’exécute de mauvaise grâce, et je peux enfin abandonner mon compagnon de voyage dans sa chambre. Je vais dans la mienne, me jette sur mon lit en soupirant de soulagement. La soirée est enfin finie. Celle de demain sera plus calme.

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