Portraits normands

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jeudi 30 décembre 2010

Michel

(Portraits #6, réédition)

Suite de la série de portraits. Cette fois, c’est Michel, croisé le 25 octobre 2010.

Le soleil d’automne glisse le long des pentes herbeuses avant d’exploser sur le muret de la ruelle de la Grenardière. La lumière se joue des haies. Elle les contourne et les traverse tout à la fois, se diffracte en taches irrégulières, rebondit, enveloppe. Elle rhabille le paysage d’une gaieté sereine qui laisse les corbeaux tout désemparés.

Au loin, le château semble surgir de terre. Une gerbe de bosquets flamboie à ses pieds. La ville est là, tout près, discrète. C’est à peine si l’on distingue l’écho sourd d’un chantier en contrebas, les rires d’un groupe d’écoliers, les bruits caractéristiques d’un camion qu’on décharge. Dans la ruelle, les feuilles mortes font un tapis mou sous les semelles. J’enjambe un éparpillement de châtaignes échappées de leurs bogues. Et c’est ici, au détour du virage, que je rencontre Michel. Un index posé sur les lèvres, il m’accueille en désignant un arbre gigantesque : dans les branches déployées, face à nous, deux écureuils font la course. Je les vois qui galopent, font de brusques demi-tours, bondissent d’arbre en arbre, reviennent vivement sur leurs pas.

De temps en temps, ils interrompent leur jeu pour se concentrer sur leur tâche. Ils descendent alors à plat ventre le long du tronc, lentement. Précautionneusement. Puis ils jaillissent comme des ressorts qui se détendent, happent une noix et filent ranger leur trésor à l’abri des regards indiscrets.

Au pied du noyer, des poules ne se soucient pas du manège de leurs voisins du dessus. Elles aussi ont à faire : il faut gratter le sol avec sa patte, gober ce qui dépasse et marcher en roulant des mécaniques. La vie est une affaire sérieuse ; pas le temps de se courir après. Une cloche sonne ; les écureuils s’immobilisent et nous considèrent gravement, à la fois conscients de leur importance et sûrs de leur impunité. Michel fait un pas en arrière pour se remettre en chemin. Il fait un peu frais, il va terminer sa promenade. Quand je propose à ce retraité de se raconter un peu, il agite les mains devant ses lunettes et son sourire timide. Pourquoi parler ? La seule chose qui compte, ce sont les écureuils et la lumière dorée.

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