jeudi 4 mai 2006

Trois-Quatorze

“Dis donc gamin, je me souviens plus si je t’ai parlé d’avril 37 ?”

Pourquoi cette phrase-là m’est-elle revenue en tête, aujourd’hui ?

Avril 1937. “L’an 19 après la Grande Guerre”, comme disait Grand-Père. C’est même ce qu’il avait écrit dans son agenda : “aujourd’hui, 19 avril de l’an 19 après la Grande Guerre, mon premier fils est né”. Le connaissant, il a dû faire ses pleins et ses déliés en tirant la langue, avec sa calligraphie d’écolier et son encre violette. Et pour le lyrisme ou les accès d’émotion, vous repasserez ! La ligne suivante, c’est celle du lendemain : “Ai commandé trois lapins à Bouchitet. A la ville, suis passé chez Frémont acheter la pince à épiler qu’Henriette me réclame”. C’est dire si elle a été célébrée sans tambour ni trompette, la naissance de son fils. Mon père.

Il est comme ça, mon grand-père. Dur en affaire, sec en mots, pudique en amour. Y a qu’au bar qu’il se déride. Les autres l’interpellent : “hé ! Trois-Quatorze ! Tu paies ton calva ?”. Alors il laisse un sourire affleurer sur ses lèvres, et puis il sort son gros porte-monnaie en cuir. Et parfois, on l’entend blaguer à la cantonade. Pas souvent.

Trois-Quatorze. Pi. Son surnom, glané au fil du temps. Les autres n’arrivent pas à prononcer notre nom de famille : Landru, ça fait trop penser à l’autre, là, l’homonyme, Henri-Désiré. Celui qui transformait les bonnes femmes en petits tas de cendre, jusqu’à ce qu’on le raccourcisse au niveau du cou. Et puis Grand-Père, on ne peut pas non plus l’appeler par son prénom : rien qu’au village, des Pierre, y en a cinq. Pierre-le-gros, Pierre-l’ardoise, Grand-Pierre, Pierre-têtu, et Pierre-la-petite. Résultat, mon aïeul s’est fait abréger, crac ! Un grand coup d’apocope en travers du blase, et il est devenu Pi. Trois-Quatorze, quoi.

J’aime bien aller au café avec lui. Quand je suis là, du haut de mes neuf ans, ses copains la ramènent un peu moins. On s’asseoit dignement à la table du fond, et il commande. Un petit café-calva pour lui, une grenadine pour moi. Des fois, on a des conversations de grandes personnes. Mais souvent on ne se dit rien, on attend que le temps passe. Je m’en fous, je ne suis pas pressé. Je sais qu’après, il ira m’acheter mon Pif-Gadget de la semaine. J’ai tout mon temps, je glisse tranquillement dans une espèce de demi-sommeil en contemplant la buée sur les vitres. Il fait bon, chez Lucien. Il y a un poêle qui ronronne au coin du mur jaune, ça sent le propre et le tabac gris… C’est calme. On peut entrer en léthargie tout son saoûl, personne ne viendra vous brailler dans les oreilles.

Ca se termine toujours de la même manière : Grand-Père dépose trois francs sur la table, clac, clac, clac. Ca me sort de ma torpeur, le bruit sec des pièces sur le formica. C’est là qu’il la balance, sa fameuse phrase : “dis-donc, gamin, je me souviens plus si je t’ai parlé d’avril 37 ?”. Il faut que je simule l’étonnement, ça fait partie du rituel. Mon très-vieux, on ne peut pas vraiment le soupçonner d’inconstance. “Qu’est-ce qu’on avait rigolé !”, il reprend.

“Avril 37, c’est la date où je suis rentré au village avec Henriette, qu’était grosse à exploser. Elle avait un sacré polichinelle dans le tiroir, ta mamie. Fallait bien qu’on se pose. Et puis moi, avec une jeune mariée et un lardon à nourrir, il était temps que j’arrête mes singeries. Montreur d’ours, c’est pas un métier pour fonder une famille. Alors on a rouvert les persiennes de la maison de mes vieux, et puis on a commencé à enlever la poussière. Tu te rends compte ? Ca faisait plus de vingt ans qu’on était partis de là, mon frère et moi. Et à la fin de l’après-midi, Pierre-la-petite est arrivé, tout essoufflé. Il avait vu la fumée sortir par la cheminée, ça l’avait secoué :
- Trois-Quatorze, c’est-ti toi ?, qu’il me demande à la porte.
- Ben oui, mon Pierrot. C’est bien moi.
- Ah, je suis content de te revoir, qu’il me fait.
- Sûr, que je dis. Ca faisait un bail.
- Dis-moi, Trois-Quatorze, je ne sais jamais. C’est-ti toi, ou bien ton frère, qu’est mort à la guerre ?”

A la fin de son histoire, à chaque fois, Grand-Père éclate d’un gros rire. On se lève, on va vite acheter Pif-Gadget et on rentre voir si Henriette, ma grand-mère, a fait des pets-de-nonne pour le goûter.

Ce soir, je n’ai plus neuf ans depuis longtemps. On est même en l’an 19 après le départ de Trois-Quatorze pour l’éther, si je calcule bien. Ca fait des lustres qu’Henriette n’a plus cuisiné de pets-de-nonne, aussi. Planté devant moi, mon fils tripote son doudou, l’air un peu gêné par la question qu’il va me poser.

“Papa, dis… il est où ton papi à toi ?”

Alors je l’attrape doucement, et je le pose sur mes genoux. Puis je m’entends lui répondre : “dis-donc, gamin, je me souviens plus si je t’ai parlé d’avril 37 ?”.


Ce souvenir presque entièrement fictif constitue ma participation au Dix-moi dix mots de mai de Kozlika

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