Aujourd’hui, tous les médias parlent de Raël, l’ex-journaliste sportif devenu gourou planétaire, et de l’annonce du premier clonage humain par sa société basée aux Bahamas. Jacques Chirac et Georges Bush se sont violemment indignés, le Pape a manifesté vertement son désaccord, les plus hautes autorités religieuses musulmanes ont crié à l’apprenti sorcier, et les champions du monde de manipulations génétiques se succèdent devant les micros pour dénoncer des pratiques dangereuses et inconscientes. Ce que je trouve bizarre, c’est que personne n’a encore émis l’hypothèse qu’un type qui prétend avoir été enlevé par des extra-terrestres (les Elohims, en l’occurrence) puisse ne pas toujours dire exactement toute la vérité…

A mon avis, le bébé cloné, c’est un peu comme le coup du baptême de soucoupe volante, c’est hautement sujet à caution. Mais France-Inter n’est pas venu me tendre son micro pour me demander ce que j’en pensais, donc je le garde, mon avis.

Et puis, ce qui me fascine surtout, chez Raël, c’est sa coupe de cheveux et ses vêtements. Ils ont beau se prétendre vachement plus évolués que nous, les Elohims, j’ai quand même l’impression qu’ils ne sont pas étouffés par le sens du ridicule.


Ca me fait penser qu’il faut que je vous fasse une révélation.

Pour pouf, je recommence. Il faut que je vous fasse La Révélation. Je pense que l’humanité est assez mûre, maintenant, pour entendre enfin mon message d’amour et de paix.

J’ai été contacté, moi aussi.

C’était une nuit de 1992, juste après une fermeture de l’Equipe. A l’époque, ce bar mythique de Caen pratiquait la coutume de la vidange des fûts à la veille de chaque période de congés. Les habitués se dévouaient alors pour absorber toute la bière qui restait , et qui ne serait pas vendue : une sorte de don de soi sacrificiel à la gloire du vieil adage ancestral qui dit, dans sa sagesse éternelle, qu’il ne faut pas gâcher, merde.

Je sortais d’une vidange où je m’étais particulièrement sacrifié, puisqu’il avait fallu terminer un fût à peine entamé de MacEwan’s, et je signale aux moins alcooliques d’entre vous qu’il s’agit d’une bière brune redoutable. C’était une nuit pluvieuse, nimbée d’une curieuse lumière blafarde. Une nuit étrange comme il s’en abat peu sur la Terre. Une nuit où les petits animaux se terraient en couinant dans leur terrier, et où même les flics municipaux avaient une étincelle de douceur dans le regard. Pour les Terriens qui l’ignoraient encore, c’était en fait La Nuit de la Révélation.

Après la fermeture du bar, j’avais accompagné des amis chez S., histoire de récompenser de quelques petits verres d’alcool fort notre ardeur à rendre service à nos bistrotiers préférés. Mû par une force irrépressible, je ressentis soudain une fulgurante envie de pisser. Je descendis quatre à quatre les escaliers qui me séparaient de la terre ferme, et me soulageai bientôt sur le sol vaporeux. J’avais tout à coup eu besoin de cette proximité avec la nature et les étoiles, de sentir l’odeur de l’humus et la fraîcheur de la rosée, et surtout de me dresser, debout et vivant, les pieds sur le sol ancestral et la tête vers les cieux insondables. Et puis c’était quand même plus pratique pour vomir en même temps sans saloper les toilettes de S.

Alors que j’étais en train de m’égoutter, souriant benoîtement aux étoiles, une force surnaturelle m’assena un grand coup derrière la nuque. Je me retrouvai le nez dans l’herbe, à moitié assommé. C’est alors qu’Il fit son Apparition.

C’était un vieil escargot de Bourgogne.

— N’aie pas peur, et entre dans la Lumière, me dit-il en substance et très lentement.

Alors, subitement, des grandes orgues jouèrent dans mon crâne une musique radieuse, une musique qui étincelait de mille feux, et qui chantait en moi la Paix, l’Amour, et les Gastéropodes. En même temps, je reçus l’Enseignement Ultime. En une nuit, j’étais devenu l’Initié, Celui-Qui-Sait. “LeChieur”, en escargot.

A mon réveil, c’était comme si le Monde entier avait reçu la lumière : le paysage dansait sous mes yeux rouges mais émerveillés, et mes repères sensoriels étaient altérés : je ne parvins d’ailleurs pas à retrouver le chemin de l’immeuble de S. dans cette putain de ZUP à la con, et je rentrai chez moi, un peu de vomi sur l’épaule, mais enfin Libre et Serein.


Si je vous raconte tout ça, dix ans après, c’est que je pense que vous êtes prêt à sauver vos âmes en recevant, à votre tour, l’Initiation. C’est pourquoi je proclame dès aujourd’hui la fondation de l’Ordre Eternel du Gastéropode Lumineux, et j’annonce officiellement au monde ébahi que mon laboratoire secret va bientôt finir de mettre au point le clonage d’un pot-au-feu à l’os à moëlle.

Venez communier dans la Fraternité, venez recevoir cette expérience enivrante de la Connaissance et de la Paix, chacun à la mesure de ses capacités. Les plus riches se débarrasseront de l’argent qui corrompt l’âme en le versant sur un numéro de compte helvétique que je vous indiquerai. Les plus belles renonceront à la propriété du corps, et s’offriront à l’Elu dans l’allégresse. Les marchands de BD oublieront la vanité des choses matérielles, en me confiant toutes les premières édition de Tintin qu’ils ont dans l’arrière-boutique. Les enfants eux-mêmes pourront participer, en jetant aux orties leurs playstation 2, et en venant prendre la trempe qu’ils méritent à Cuthbert in Space sur TRS-80 ou à la rigueur à Street Fighter 2 sur Nintendo. En contrepartie de ces sacrifices véniels, j’indiquerai aux Nonaliens sincères comment l’Escargot a créé l’Homme, non pour l’asservir, mais pour élever son âme, et comment celui-ci s’est aliéné toute chance d’évolution spirituelle en dévorant le Créateur avec du beurre à l’ail et au persil.

Et si vous êtes bien dociles, je vous donnerai peut-être, l’Enseignement Ultime. Au terme de vos nombreuses années d’Initiation et de Dépouillement de vos fausses richesses, je vous expliquerai le Grand Secret que le vieil escargot de Bourgogne m’a confié au cours de cette nuit de 1992 : comment on se fait plein de pognon et de belles filles quand on est raté, moche et pauvre, juste en exploitant la crédulité des cons.