30 décembre, 16h30. Très très mauvaise idée, aujourd’hui. J’ai voulu aller dans mon bistrot préféré avec mon ordinateur portable pour travailler un peu à mon polar. J’aime bien réfléchir dans les cafés, et puis surtout ça me permet d’écrire en fumant, luxe que je m’interdis à la maison pour ne pas abîmer les petits poumons tout neufs de Grands-Yeux-Clairs et de Sourires-Qui-Tuent.

Résultat, je fume et je bois du café. Mais pour ce qui est d’écrire, hein… Entre France Gall à la radio, et les conversations des consommateurs des autres tables, j’ai un peu de mal à me concentrer. J’ai péniblement pondu 360 mots (d’après les statistiques de Word), et puis j’ai abandonné. Parce que sur les 360, y en a au moins 350 que je vais corriger fébrilement cette nuit si j’ai le courage. Sans clope, mais dans le calme.

Juste en face de moi, il y a un type en chemise propre, avec les cheveux bien nets et une lèvre inférieure très épaisse, mais pas ourlée du tout. Une lèvre qui finit par se confondre avec la base du menton, juste avant que ça ne reparte en galoche.

Quand je suis arrivé dans le troquet et que j’ai déballé mon Compaq pour commencer à écrire, Lèvre-Epaisse a jeté dessus le regard mauvais de l’expert à qui on donne de la pauvre camelote à authentifier, et il a dit très fort qu’il venait de se débarrasser de son “vieux Pentium 4, un portable qui ne valait plus un clou”. Heureusement que je ne suis pas venu avec mon 486-DX comme je l’avais prévu (la batterie était déchargée), parce qu’il aurait appelé la SPA pour qu’on m’enferme avec les espèces en voie de disparition.

Il a une vie passionnante, Lèvre-Epaisse. Et surtout, il a envie que ça se sache. Alors il parle très très fort, avec une voix qui n’a pas du tout supporté le cap délicat de la puberté. Il parle aussi très très vite, parce que ça doit se bousculer dans son cerveau, tous ces événements de sa vie qu’il a envie de faire partager aux autres clients du café. En face de lui, il y a Blonde-A-Grosses-Joues, dans son t-shirt moulant. Ca ne facilite pas l’élocution de Lèvre-Epaisse, dont l’attention est un rien perturbée par les seins épanouis de son interlocutrice. On entend les hormones qui ne font qu’un tour et qui s’entrechoquent dans sa voix, d’autant que ça faisait longtemps qu’ils ne s’étaient pas vus : Blonde-A-Grosse-Joues arrive du Québec (où ses bagages ont été perdus à l’aéroport), et Lèvre-Epaisse était à l’Université de Rio de Janeiro (une très vieille université, avec des étudiants très-comme-il-faut).

Le temps passe, et Lèvre-Epaisse a la voix qui vacille de plus en plus dans les aigus. C’est assez mauvais pour son image de mâle en parade, mais il n’a pas l’air de s’en rendre compte. On sent qu’il avait des désirs clandestins pas réglés pour Blonde-A-Grosses-Joues, à l’époque du lycée, qu’il avait jeté le voile de l’oubli dessus, et que ça lui saute à la gueule comme une éruption tardive de boutons d’acné rétroactifs. Alors il s’agite. Il a l’air de penser que plus il parle vite et fort, et plus il fait de grands moulinets dans l’air avec ses bras gigantesques, moins on soupçonnera toutes ces années de frustration et de tripotages honteux.

17h00. Lèvre-Epaisse et Blonde-A-Grosses-Joues sont repartis vers leur destin d’étudiants en Sup de Co, après avoir pouffé bruyamment en cachant leurs bouches avec leurs mains. Je crois que Blonde-A-Grosses-Joues venait de dire une insanité, quelque chose comme “sexe” ou “marché des changes”. J’ai l’impression qu’ils ne sont pas près de faire exulter les corps, ni d’oublier leurs névroses dans les spasmes libérateurs d’une sensualité exacerbée, ces deux-là.

C’est Vieil-Habitué qui s’est assis à leur place. Je l’aime bien, Vieil-Habitué, avec sa longue barbe blanche, ses quatre-vingt piges triomphantes, son oeil rieur et la croix huguenote qui pendouille invariablement à son col. Il m’appelle “petit frère” et me parle de Saint-Jacques de Compostelle, et je l’écoute en souriant. Il pourrait me parler de n’importe quoi, je m’en fous, je suis preneur. Il me raconte aussi qu’il vient de faire une prise de sang dans un labo, et que la fille qui lisait les résultats s’est mise à rigoler : il a le sang d’un jeune homme. Ca ne m’étonne pas. Ses artères doivent être aussi espiègles que son regard.

Voilà, c’est mon troquet préféré. Une prochaine fois, je vous parlerai de Parle-Comme-Audiard, de Prof-Aigri, de Rit-Très-Fort, de Trottoir-En-Retraite et des autres, ceux qui mangent tous les jours à la quatre et qui boivent au comptoir. Je vous raconterai les plats du jour et les petits cafés matinaux, les rigolades et les engueulades, les sujets qui fâchent et la façon dont on y fête les naissances. Mais je ne vous dirai pas où c’est, vous risqueriez de venir et de prendre toute la place.