Certains soirs, pour faire mon intéressant, il m’est arrivé de monter sur une chaise, de me draper dans un torchon à carreaux, et de déclamer une poignée de vers avec des accès de lyrisme proportionnels à mon taux d’alcoolémie. Il s’agissait de l’extrait suivant :

‘C’est pas marqué dans les livres
Le plus important à vivre
C’est de vivre au jour le jour
Le temps c’est de l’Amour

Le lecteur attentif l’aura reconnue, il s’agit d’une chanson assez ancienne de Pascal Obispo. Une de ces fredaines pour pré-adolescentes qu’on entend une fois à la radio et qu’on se surprend à siffloter au volant de sa voiture quand le feu est au rouge (et que les neurones se croient autorisés à faire les andouilles parce que c’est l’heure de la récré).

Mais aujourd’hui, que le Gastéropode Lumineux m’ensevelisse sous ses étreintes hermaphrodites si je mens, je regrette.

Je regrette d’avoir fait rire autant de convives avinés aux dépends d’une chanson.

Je regrette la facilité dans laquelle je me suis vautré pour susciter le ricanement du con, qui jubile d’être moins seul quand il croit avoir trouvé encore plus con que lui.

Alors, que le Grand Escargot de Bourgogne m’accueille dans la rédemption si j’y parviens, je vais tenter de prouver à l’Humanité ébahie combien ces vers sont en fait l’Oeuvre d’un Grand Homme de Lettres, mieux : d’un Philosophe.

Allez ! On prend son cahier à grands carreaux, on marque la date d’aujourd’hui en haut à droite, on souligne en rouge, et on relit le texte :

C’est pas marqué dans les livres
Le plus important à vivre
C’est de vivre au jour le jour
Le Temps c’est de l’Amour

Alors certes, l’auteur utilise moins de vocabulaire qu’une grille de mots flêchés de Mickey Parade. On peut même ajouter que l’expression grotesque “marqué dans les livres” est plus chère aux élèves de petite section de maternelle qu’aux familiers du Lagarde & Michard. Et alors ? La licence poétique, c’est fait pour les chiens ? Vous croyez vraiment qu’il aurait dû chanter “c’est pas imprimé dans les livres” juste pour faire plaisir à une bande de pisse-froid chatouilleux sur la sémantique, alors que ça ne fait même pas le bon nombre de pieds ?

D’accord, la répétition du mot “vivre”, dans “le plus important à vivre / c’est de vivre…” semble renforcer le sentiment que le cerveau de l’auteur souffre d’une mauvaise irrigation en oxygène, conséquence probable d’un accident de naissance ou d’une hérédité consanguine. Mais si vous n’avez pas vu que le premier “vivre” est essentiel dans le texte car il rime avec “livres”, c’est que vous ne connaissez rien à la poésie ! La poésie, pour que ce soit joli, faut que ça rime ! Et avec “livres”, en dehors de “givre” , “cuivre”, “poursuivre” ou “bateau ivre”, y a que “vivre”, personne n’y peut rien : c’est une page où le dictionnaire de rimes est un peu aride.

Passons brièvement sur l’abyssale inculture revendiquée par la narrateur. On pourrait afficher un air supérieur et soupirer, en expliquant que l’invitation à “vivre au jour le jour” est “marquée” dans des tas de livres presque aussi connus que Steevy du Loft . Il y a là de quoi faire son malin à peu de frais en évoquant Horace et son Carpe Diem , et en persiflant que le célébrissime “cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie” de Ronsard dans les Sonnets pour Hélène n’est pas une ode à la gloire des fleuristes. Mais, voyez-vous, je ne le ferai pas. Pas aujourd’hui.

Aujourd’hui, j’ai envie de méditer cette affirmation étonnante, Le Temps c’est de l’Amour.

Une phrase qui touche au sublime.

A-t-elle été écrite sous l’effet d’une drogue puissante récemment mise au point dans le laboratoire secret d’un savant psychopathe ? Est-elle le résultat d’une séance d’écriture automatique, comme la pratiquaient les surréalistes en d’autres temps ? Ou bien ne serait-ce pas une formule lourde d’un vrai sens trop compliqué pour nos esprits gâtés par une époque cynique ? (Après tout, Pascal Obispo a peut-être été contacté par le Gastéropode Lumineux, lui aussi).

Peu importe, finalement. Ce qui est essentiel, ce qui fait la force quasi prophétique de ce texte, c’est que l’auteur nous livre enfin un moyen simple de répondre à toutes les grandes questions métaphysiques qui angoissent l’humanité depuis qu’un grand singe s’est mis debout sur ses pattes arrières : il suffisait de juxtaposer deux termes qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre, et de les chanter, en prenant des airs sérieux avec des trémolos discrets dans la voix. (Après, que ça fasse sens ou pas dans l’esprit de la midinette, hein… Du moment qu’elle achète le disque…)

Si le temps c’est de l’amour, alors la mort c’est isocèle. Si le temps c’est de l’amour, alors la clé à molette c’est l’horizon. Si le temps c’est de l’amour, alors la choucroute garnie c’est du carbone 14.

Si, enfin, le temps c’est de l’amour, alors mon cul, c’est du poulet.