C’était un pince-fesses très officiel dans le monde de la musique, il y a plus de deux ans. Grand-Distributeur-International avait réuni ses chefs de produits, ses responsables marketing et ses directeurs de la promo dans une boîte à la mode. Il y avait aussi tous les salariés normaux de Grand-Distributeur-International, ceux qui gagnent beaucoup moins d’argent que les autres, et qui mettent des cravates pour aller au boulot.

On était fin août, et il fallait re-motiver ces troupes besogneuses, comme à chaque veille de rentrée. Alors, pour faire passer les discours et les petits fours, on avait convoqué des musiciens parmi ceux qu’on allait “développer” dans l’année. Et puis, histoire de frimer un peu devant le petit personnel, on avait invité Grande-Dame-de-la-Chanson.

Grande-Dame-de-la-Chanson rentrait d’un an et demi de tournée, et venait de vendre des quantités de disques astronomiques. Forcément, elle avait très peu de temps à consacrer à toutes ces fourmis industrieuses qui étaient venues voir à quoi ça ressemble de près, un peu de rêve et de paillettes.

Après une photo où elle a posé au milieu de toutes les fourmis (à qui on remettrait le tirage encadré dès le lundi, pour qu’elles puissent le poser sur la cheminée et faire bisquer le cousin Jean-Louis pendant les repas de famille), Grande-Dame-de-la-Chanson est montée sur scène. Elle a rappelé qu’elle était pressée, parce qu’il fallait vite qu’elle rejoigne “ses” techniciens et “ses” musiciens. Elle disait “mes techniciens”, “mes musiciens”, “mon public”, et elle devait être très, très contente de posséder une collection de gens vivants, parce qu’elle l’a répété plusieurs fois, toujours en insistant sur le même mot.

Après, Grande-Dame-de-la-Chanson a chanté trois ou quatre de ses morceaux les plus connus. Et puis elle a entonné, juste pour nous, une reprise de Léo Ferré qui ne faisait pas partie de son tour de chant. Moi, j’ai trouvé ça bizarre, parce que c’était un peu comme si Barbara Cartland s’était mise à déclamer du Saint-John Perse, mais autour de moi tout le monde buvait du champagne en ayant l’air de trouver la situation normale, alors j’ai fait exactement comme mes voisins de table : je me suis collé un sourire niais sur la figure et j’ai pris un air dégagé en me resservant une coupe.

Elle avait du mal avec les paroles, Grande-Dame-de-la-Chanson. Elle avait bien le texte à la main, mais le tempo allait plus vite que ses capacités de lecture. Du coup, les mots qui sortaient de sa bouche avaient l’air de courir après l’autobus. Ca m’a fait penser aux enfants qui ânonnent à l’école, en suivant les lettres avec leur doigt. Sauf qu’elle ne pouvait même pas suivre avec ses doigts, puisqu’elle avait le micro dans une main et le papier dans l’autre.

Ca donnait une relecture originale d’Avec le Temps. Ca faisait : “Avec le Temps / Avec le Temps / Vatou s’en va”, et à ce moment-là on a senti une interrogation dans son regard. Elle a buté encore plus sur les paroles qui suivaient, parce qu’elle s’est demandé tout à coup qui c’était, ce Vatou qui s’en allait.

Et puis elle est partie elle aussi, et ça a fait drôlement plaisir aux autres chanteurs-pas-stars-du-tout qui étaient là, et qui n’ont plus été obligés de s’entasser à 25 dans une loge de 5 mètres carrés. Ils sont tous allés dans l’immense loge que Grande-Dame-de-la-Chanson avait eue rien que pour elle, et ils ont été encore plus contents quand ils ont vu que pour elle, on avait rempli le mini-bar.

Ensuite, ça a été le tour de Future-Star.

Future-Star est arrivée en faisant des grands mouvements avec la tête pour qu’on voie bien qu’elle avait des cheveux. Elle a chanté trois ou quatre chansons, et elle a fait le tour des tables en serrant toutes les mains et en disant des mots gentils à chacun. Elle avait quand même une façon bizarre de parler aux gens. Une façon qui disait : “vous avez vu ? Dans trois mois, je suis une star, et pourtant je suis pas bégueule, je serre vos mains de travailleurs”. Derrière elle, il y avait son manager, Tronche-de-Proxénète, qui se demandait s’il était pertinent de placer l’argent que Future-Star lui ferait gagner dans trois mois, ou s’il allait plutôt s’acheter une voiture de sport avec. Au petit sourire qu’il affichait, je pense qu’il venait de choisir l’option “voiture de sport”.

Moi, je n’avais JAMAIS entendu parler de Future-Star. Mais j’ai compris que Grand-Distributeur-International avait prévu un budget promo-marketing qui dépassait le P.I.B. de la Suisse pour la transformer en Star-Tout-Court, exactement comme la marraine avait transformé Cendrillon en Princesse. Et de ce point de vue, les sous, c’est au moins aussi efficace que la baguette magique : six mois après, Future-Star était effectivement à toutes les émissions de télévision, elle avait vendu 1,5 million de disques, et ma voisine refusait obstinément de croire que je l’avais “vue en vrai”.

Moi qui me trouvais là parce que je travaille un peu dans la musique (avec des musiciens pas-stars-du-tout), je me suis demandé pourquoi les cadres de Grand-Distributeur-International étaient aussi déférents, aussi respectueux et même carrément flagorneurs avec Future-Star et Grande-Dame-de-la-Chanson. Je me disais qu’ils étaient bien placés pour n’avoir aucune illusion sur ces deux femmes, qui étaient décoratives à la télé, mais dont ils connaissaient par coeur tous les défauts, et dont ils ne pouvaient que subir la bêtise crasse, la prétention mal-placée, l’ego démesuré, les caprices hystériques et tout un tas d’autres joies du même acabit. Comme en plus, dans ces deux cas, c’était uniquement l’argent de Grand-Distributeur-International qui avait changé une idiote sans talent en invitée permanente des émissions de prime-time, j’avais du mal à comprendre comment ils pouvaient faire semblant de croire qu’elles étaient vraiment devenues des déesses qui ne font jamais caca.

Et puis j’ai discuté avec Meilleur-Directeur-Artistique-de-la-Terre, qui est dans ce domaine le type le plus intelligent, le plus compétent et le plus chaleureux que je connaisse (il est tellement tout ça qu’il a été recruté par un label où il ne travaille QU’AVEC des artistes qui vendent les disques par millions). Quand il part sur un projet avec un chanteur à qui je ne confierais pas mes bébés (même en photo), Meilleur-Directeur-Atrtistique-de-la-Terre est toujours enthousiaste. Il adore raconter des anecdotes sur son métier, mais je ne l’ai jamais entendu émettre la moindre critique sur un chanteur, même pour dire que c’est quelqu’un qui mange salement ou qui a eu un geste d’agacement en 1976. Ca me sidère. Mais ce que j’ai fini par comprendre, c’est qu’une fois qu’il a changé un gars normal en Star de la Chanson, Meilleur-Directeur-Artistique-de-la-Terre y croit. Tout simplement.

Exactement comme nous, une fois qu’on a élu par défaut une grande gueule qui pique dans la caisse, on croit qu’il a vraiment la stature d’un Président de la République.