Aujourd’hui, je voulais vous parler d’un type qui fait partie de mes nombreuses relations professionnelles.

C’est un gars qui est un peu lent du bonnet (et là, reniant mes vieilles habitudes, croyez-moi, j’euphémise !)

Le problème, c’est qu’il est convaincu de sa supériorité intellectuelle sur le monde entier. Il a le Q.I. d’une tranche de saucisson, mais il croit qu’il est fait pour diriger le monde. Il s’imagine appartenir à la race glorieuse des Alexandre-le-Grand, des Gengis-Khan et des Guillaume-le-Conquérant… Alors qu’il est de celle des Jean-Louis Debré.

C’est un gars qui croit aussi qu’il lui suffit de prononcer n’importe quelle connerie, pour que l’humanité se prosterne à ses pieds en admirant la justesse de son raisonnement. Alors il en fait des kilos. Hier, en réunion, il a dit : “je le dis aujourd’hui et maintenant, tel événement est inévitable”. Ah oui, il aime beaucoup les formules pléonastiques. Ca doit lui venir de l’époque du catéchisme. Il a dû être impressionné par toutes les fois où Jésus lâche “en vérité, je vous le dis, mieux vaut un bon froid sec qu’un petit vent humide”.

Bref, hier, ce gars disait ça, en contemplant l’effet que ça faisait sur l’assistance, qui était nombreuse et un peu gênée pour lui.

Et moi, en l’écoutant, je pensais qu’il fallait que j’appelle sur le champ le célèbre paléontologue Yves Coppens : en le voyant de profil, en constatant la proéminence démesurée de son arcade sourcilière, en observant à loisir ses deux petits yeux inexpressifs, sa mâchoire carrée et son crâne spectaculaire, j’ai fait LA découverte. Contrairement à ce que 30 ans de paléontologie ont cru déterminer, l’Homme de Neandertal a survécu. Et j’en tiens un beau spécimen sous la main.

Ce qui m’amène au propos d’aujourd’hui. Parce que mon Homme de Neandertal, qui est amateur de fadaises en tous genres, est aussi fan de René Barjavel. Un jour que je cherchais à comprendre la mystérieuse psychologie de Celui-qui-marche-debout, j’ai donc lu Barjavel.


René Barjavel est, de loin, l’écrivain pour lequel j’éprouve le plus violent mépris au monde. Je serais prêt à acheter l’intégrale de Paul-Loup Sulitzer reliée pleine-peau, à apprendre par coeur des passages entiers de Guy des Cars, et même à baiser les pieds d’Alexandre Jardin, si l’on pouvait me débarrasser du souvenir poisseux de Barjavel et de sa prose nuisible et besogneuse.

Le livre qui a apporté gloire, célébrité et pognon à René Barjavel, publié par Denoël en 1943, s’intitule Ravage. Pour situer le contexte historique et pour couper court à tout malentendu, je précise que Denoël n’est pas l’éditeur du Silence de la Mer, de Vercors, mais plutôt celui de Bagatelle pour un Massacre, le pamphlet nauséeux, violemment antisémite et collaborationniste de Céline. (Curieusement, si on a bien envoyé Céline croupir dans une geôle infâme à la Libération, Denoël a pu continuer de travailler tranquillement. Ainsi que par exemple l’opticien Lissac, qui existe toujours, et dont la publicité primesautière “Lissac n’est pas Isaac” s’était pourtant étalée en lettres immenses dans les rues du Paris occupé. Mais là n’est pas le propos).

Pour les chanceux qui se sont épargné la pénible lecture de Ravage, un bref résumé s’impose. Résumé de mémoire, évidemment, tant la perspective de replonger dans ce livre me donne envie de vomir.

Ravage se situe dans le futur. Un futur très antérieur pour le lecteur d’aujourd’hui, un peu comme le 1984 d’Orwell. Sauf que Ravage est à 1984 ce que, dans l’échelle de l’évolution chère à Darwin, la moule est à l’espèce humaine.

Dans ce futur antérieur, un jeune gars tout en muscles monte à la capitale avec de bons oeufs de sa campagne natale. C’est un type un peu fruste, mais jovial. Et sa jovialité coutumière est exacerbée par sa joie de retrouver une compagne de jeu installée depuis quelques temps à Paris. L’ennui, c’est que la fille est du genre oie-blanche, et qu’elle est en train de tomber dans les griffes d’un tout-plein-de-fric. Celui-ci va bientôt arriver à ses fins, puisqu’il lui fait miroiter la célébrité et l’adulation des foules, contre la promesse de quelques spasmes furtifs dans les chiottes de son gratte-ciel particulier.

Alors que Tout-en-Muscle croit que Oie-Blanche est perdue, un miracle va s’accomplir dans cette société pourrie par la technologie et l’argent : en raison d’un phénomène que l’auteur ne prend pas la peine d’expliquer, l’électricité cesse brutalement de fonctionner. Les avions s’écroulent alors sur les immeubles comme des merdes de pigeons, les ascenseurs s’arrêtent de fonctionner, et la panique gagne les citoyens corrompus de cette Babylone moderne. L’animal féroce qui sommeille en chaque homme se réveille brutalement, et les scènes de pillages et de meurtres se succèdent. Un gigantesque incendie commence même à se propager dans la ville, puis à embraser le pays tout entier. Heureusement, Tout-en-Muscles n’est pas une tapette. Avec quelques compagnons, il réussit à sauver Oie-Blanche des nouvelles turpitudes de cette société dégénérée. Et, au terme d’une centaine de pages d’aventures qui sentent bon la transpiration et la testostérone, Tout-en-Muscle et Oie-Blanche finiront par trouver un lopin de terre où s’installer et fonder une société lavée des péchés du monde. Autour d’eux, le monde entier a disparu dans les flammes.

Tout-en-Muscle s’autoproclame chef indiscuté des survivants, sans doute parce qu’il a la certitude d’avoir la plus grosse quéquette. Du coup, comme on manque d’enfants, Oie-Blanche accepte qu’il engrosse toutes les femmes disponibles, et elle se dépêche de faire la vaisselle pour sortir les poubelles.

Tout-en-Muscle devient alors Le Patriarche. Vénéré par ses sujets, il dirige d’une main de fer une société autocrate que Barjavel nous présente comme idéale : si les livres, la culture et toute forme de science y sont totalement proscrits, le travail de la terre est en revanche considéré comme ce qui peut arriver de mieux à l’espèce humaine.

A la fin du bouquin, on fête l’anniversaire du Patriarche qui s’accroche au pouvoir comme un vieux pou à son poil de barbe. Un jeune naïf est tout fier de lui offrir une machine à vapeur qu’il a inventée en secret. Mais, bien que chenu et rhumatisant, Tout-en-Muscles n’est toujours pas une tapette : d’un coup de hache, il exécute séance tenante le jeune présomptueux. Comme ça, on saura qu’il ne faut pas enfreindre la règle : pas de livres, ça fait réfléchir ; pas de machines, ça rend feignant ! Et la vie reprend, dans une bonhomie bienveillante : on brûle l’engin, et on repart biner les topinambours en chantant “Maréchal nous voilà”.

Evidemment, en 1943, ce chef-d’oeuvre qui glorifie les saines valeurs de travail et de famille, qui jette l’anathème sur les livres et les intellectuels, et qui décrit une société idéale dirigée d’une main de fer par un vieillard vénérable n’a jamais connu le moindre souci avec la censure de Vichy ni celle de l’armée d’occupation (après, pas con, le Barjavel s’est fait gaulliste en 46, soixante-huitard en 69, et baba-coolisant en 73. Et puis il est mort en 85, je ne sais pas s’il avait eu le temps de devenir Mitterrandien). Mais, curieusement, c’est un bouquin qui n’a jamais eu de problèmes non plus avec l’Education Nationale : en 2003, certains profs de français qui ont appris à réfléchir devant le Bigdil continuent de l’infliger à des classes remplies d’élèves de collège, à qui on fait croire qu’il ne s’agit que d’un bête bouquin de science-fiction.


Il a raison, le Raël. Les extra-terrestres existent, j’en ai rencontré.

Ca va faire pile quinze mois qu’il y en a deux qui ont débarqué à la maison. Nous, bêtement, on s’est dit que c’était l’occasion de faire une étude sur le comportement de l’alien en milieu hostile, alors on les a gardés.

Au début, c’est rosâtre et tout petit. C’est fait à peu près comme un être humain, mais avec des grands yeux, une grosse tête et un tout petit corps, et ça a l’air bruyant, mais totalement inoffensif. Du coup, on a cru que l’étude serait vite bouclée. Comme premières conclusions, on a noté que l’extra-terrestre n’a aucune maîtrise de ses sphincters, qu’il est nul au scrabble, et qu’il a une conception assez personnelle de la littérature, vu que les pages de Proust, il les consomme en boulettes qu’il se fourre dans la bouche.

Et puis, petit à petit, l’effroyable doute est arrivé : et s’ils étaient là pour nous envahir ?

Mes premiers soupçons ont été confirmés quand j’ai découvert que la plupart de mes amis en avaient aussi chez eux.

Alors j’ai constaté que les aliens s’adaptent. Lentement, mais sûrement : ils prennent du poids, ils grandissent… Ils apprennent notre langue, ils nous observent… Et ils commencent à nous ressembler ! Dans quelques années, nul doute qu’ils nous auront totalement infiltrés, et qu’on ne les distinguera plus des humains.

Aujourd’hui, la menace se précise. Ce soir, il y en a même une qui m’a foncé dessus avec son petit vélo en bois. Derrière son large sourire, on distinguait nettement quatre dents. Elle a ouvert les bras, et elle a crié “Papa !”. Sans doute un de leurs noms de code. Va falloir que je sois vigilant.