Quand j’étais petit, j’aimais bien les babas-cool.

Chez mon meilleur copain, ça sentait le riz complet, la cheminée et le patchouli. Aux murs, les affiches disaient qu’ “au Chili, on enchaîne”, ou que “Solidarnosc avec la Pologne”. On passait son temps dans la cabane suspendue tout en haut du marronnier centenaire, on découvrait les BD de Tardi et Bilal, on faisait brûler de l’encens ou du papier d’Arménie, on écoutait Lennon et Ferré, on buvait du thé noir, et on se marrait.

Le père de mon ami était peintre, affichiste et sérigraphe. Une interdiction absolue régnait sur son atelier, mais on y allait quand même en cachette, parce que ça sentait bon les solvants et la peinture fraîche. Il faisait beaucoup d’affiches, ce père de pote, contre le nucléaire, ou pour l’abolition de l’apartheid en Afrique du Sud, et j’admirais son style, très proche de celui des étudiants en Arts-Déco de 1968. D’ailleurs, il avait ” fait ” mai 68. Ce qui lui avait valu un court séjour en taule, après le retour de De Gaulle au pouvoir, et une auréole de gloire éternelle à mes yeux d’enfant.

Chez ce copain, tout était possible. D’ailleurs, les vieux slogans du joli mois de mai continuaient de jaunir doucement sur les murs : “il est interdit d’interdire”, “sous les pavés, la plage “, “je participe, tu participes… ils profitent”…

C’était l’âge où l’imaginaire se croit tout permis. On tentait des tas de trucs incroyables : remonter dans le temps avec un bricolage à faire péter le disjoncteur, ranimer une souris morte avec une pile 9 volts, entrer dans un monde parallèle en faisant comme les héros de Philippe Ebly, ou, plus difficile, piquer des pommes chez le voisin fou sans se prendre une décharge de gros sel dans les fesses.

“On est de son enfance comme on est d’un pays”, disait l’aviateur céleste. J’ai en mémoire plein d’images très colorées, d’odeurs, de sensations, de chansons, et de moments magiques de ce pays-là.

Et puis l’extradition a été brutale.

Quand la loi de décentralisation a été lancée, vers 1982 ou 1983, le père de mon pote a été nommé à un poste assez important de la Direction des Affaires Culturelles locales. Il a coupé ses cheveux, s’est commandé les mêmes costumes que Jack Lang, a commencé à courir les cocktails huppés, s’est épris d’une femme plus jeune… et la grande baraque pleine de rêves d’enfants a bien sûr été vendue.

Mon meilleur ami d’enfance a réalisé que son géniteur, ce héros au sourire si doux, était en fait un minable arriviste, cupide et prétentieux, et le choc a été rude. Il a commencé à se mettre dans les veines et dans le nez tout ce qui permet de se détruire à court terme, puis il a grillé lentement, un à un, tous ses neurones encore en service. Ca lui a pris du temps, parce qu’il était vraiment très bien pourvu, en ce qui concerne les neurones, mais il a quand même réussi. Aux dernières nouvelles, il est devenu une sorte de demi-clochard halluciné.

Depuis, j’ai un peu de mal, avec les anciens combattants de mai 68.


Mais j’ai persisté un peu dans la fréquentation des babas-cool. A quinze ans, je suis tombé raide amoureux d’une fille qui hurlait “let the sunshine” à tous bouts de champs en tirant sur les franges de son écharpe mauve (celui qui n’a pas eu quinze ans au milieu des années 80 ne peut pas soupçonner les trésors d’imagination dont nous avons dû faire preuve, nous, les garçons de ces années-là, pour découvrir les choses de la sensualité malgré les écharpes mauves et l’essence de vanille, puissants remèdes contre l’amour que portaient les filles pour protéger leur vertu).

Et puis, finalement, ma copine un peu baba s’est révélée d’un conformisme très petit-bourgeois dans son goût pour le mensonge et les situations sordides, qui font rire les notaires au théâtre de boulevard, mais indiffèrent généralement le public de Woodstock.

Fin du deuxième épisode. Là, je me suis juré que plus jamais un de ces babas-cool d’opérette n’aurait ma peau.

Eh bien croyez-le si vous le voulez, mais aujourd’hui, avec les bruits de bottes, les gesticulations agressives de Georges Bush et le tumulte vain du nouvel avatar de la Société des Nations, ça me reposerait bien, finalement, que le monde ne soit fait que de quinquas repentis de 68, et de trentenaires béats, avec des keffiehs ou des écharpes mauves, qui chanteraient tous “give peace a chance” en se donnant la main…


J’ai entendu une histoire horrible, aujourd’hui, dans “Deux-mille ans d’Histoire”, sur France-Inter. Je vous en parle, mais je vous préviens tout de suite, c’est pas très gai (et je sens que je vais me vautrer à en vomir dans le pathos à deux balles).

C’est l’histoire de Louis XVII, le fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette.

Pour moi, jusqu’à présent, l’héritier du trône de France n’était qu’un mystère à deux sous qui s’étalait à la couverture de vieux Historia poussiéreux : l’enfant mort au Temple était-il vraiment le jeune roi ? (D’ailleurs, ils étaient cons de se prendre le chou, les journalistes d’Historia : pas besoin de faire tant de tartines sur le sujet pendant tant d’années, il suffisait de faire un test ADN - et la réponse est oui).

Mais depuis cette émission, Louis XVII, c’est pour moi un gamin de 8 ans qui se demande pourquoi demain on va tuer son papa. Puis qui ne comprend pas non plus pourquoi on lui interdit de voir sa mère.

C’est ensuite un enfant de 9 ans, enfermé à vie dans une pièce où la lumière ne vient jamais, et qu’on laisse là, au milieu de ses excréments, de sa crasse et de ses poux.

C’est un môme prostré dans la dépression, que personne ne lave, à qui on ne parle plus, et dont on n’a tellement rien à cirer qu’on a même oublié de donner des ordres à son sujet : ses geôliers continuent de le nourrir, parce que telles sont les consignes, et c’est tout.

C’est un gamin prisonnier, enfermé dans la pire torture morale, envers qui le pouvoir révolutionnaire aura finalement un “geste” : la veille de sa mort (il a dix ans), on l’autorisera enfin à passer l’après-midi dans une pièce où arrive la lumière du soleil, après dix mois dans le noir absolu.

Vous savez quoi ? Les gars qui ont à ce point plongé un enfant dans la plus abjecte cruauté qui puisse être imaginée, au seul motif qu’il n’avait pas des parents comme il faut, eh bin ces gars-là, ce sont eux qui ont inventé la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.