Comme il faisait une chaleur de trente-trois degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert. Plus bas le canal Saint-Martin, fermé par les deux écluses étalait en ligne droite son eau couleur d’encre. Il y avait au milieu, un bateau plein de bois, et sur la berge deux rangs de barriques.

Si vous avez deux sous de ce vernis culturel bourgeois qui enchante l’agrégé de Lettres centriste entre la poire et le fromage, vous aurez reconnu sans peine les trois premières phrases de Bouvard et Pécuchet. Sinon, c’est que vous êtes un(e) inculte crasse dans mon genre. Je ne peux pas faire grand-chose pour vous, mais j’accepterai volontiers une partie de Trivial Pursuit.

Faut être honnête : malgré tout le respect que je dois à Gustave Flaubert, elles ne sont pas si fabuleuses que ça, ces trois premières phrases. Dans le genre “incipit-de-la-mort-qui-foudroie”, c’est loin de valoir “Longtemps je me suis couché de bonne heure”, “Aujourd’hui Maman est morte” ou bien “La bouchère Maréchal leva un œil de son magazine féminin”. En plus, à mon avis, Flaubert ponctue vraiment n’importe comment. Bon. Vous m’objecterez avec raison que là n’est pas le sujet. J’opinerai. “Mais où qu’il est, alors, le sujet, bordel de Gastéropode ?”, éructerez-vous alors (attention, vous postillonnez). Patience, vous répondrai-je. On y vient.

Pouf-pouf.

Je résume : on a trois phrases pas si géantes que ça. Eh bien vous savez ce qu’il en fait, cet enfoiré de Pierre-Marc de Basi, de ces trois phrases, dans Le Livre de Poche ? Il y met quatre notes de bas de page ! Quatre notes de bas de page en trois phrases ! Et c’est comme ça pendant tout le bouquin ! Pas une page de Bouvard et Pécuchet qui ne soit farcie de notes ! Sans compter celles où le volume des notes est plus important que celui du texte original…

Je hais les types qui rédigent les notes de bas de page[1]. Parce qu’évidemment on se fait toujours avoir par ces cochonneries[2].
D’abord, on refuse de les lire, mais on a quand même peur de manquer un éclairage vachement important. Alors on va voir, même si c’est en plein milieu d’une phrase, et qu’on en perd tout le plaisir de la lecture : on se dit que c’est pour la bonne cause… Et tout ça pour apprendre qu’un jour d’inactivité pluvieuse, Flaubert avait griffonné un zob d’une main distraite dans son carnet n°11987-XR-54, et qu’il faut se reporter sans tarder à l’ouvrage remarquable de Marcel Bénichou, La symbolique du zob chez Flaubert, Duschmoll éditeur, 1903 (épuisé).

Je hais les types qui rédigent les notes de bas de page[3].
Derrière la complaisance de la référence bibliographique, la sécheresse de la citation ou l’apparente objectivité de la définition, j’y lis le sadisme, l’aigreur, et la frustration. Moi, dans “Le 1er août 1974, Flaubert annonce à sa nièce Caroline qu’il vient de trouver la première phrase de son roman après tout un après-midi de torture”, je lis en filigrane : “d’accord, je suis un pauvre boutonneux arthritique, j’ai autant de vie sociale qu’un gnou égaré sur la banquise et je pue des pieds. D’accord, j’ai travaillé sans joie pendant trente ans sur Flaubert. Mais maintenant que j’ai mon doctorat d’Etat, l’heure de la vengeance a sonné, et je vais vous faire chier jusqu’à la dernière ligne du livre que vous êtes en train de lire”.

Dans la note de bas de page, il y a aussi le prof de français qui vous prend par la main avec sa modestie légendaire de pédagogue satisfait : “tu es bien trop idiot pour lire ce livre tout seul, petit élève décérébré. Viens avec moi, que je te dise ce qu’il faut comprendre et penser de ce monument de l’histoire littéraire, sinon tu vas tout me salir les pages avec tes gros doigts gourds de paysan ou d’ouvrier”…

Les notes de bas de page ont tué la littérature du dix-neuvième. Qui a envie de se faire prendre pour un abruti à peine les yeux posés sur son livre ? Pas moi, en tous cas. Mais les éditeurs se croient obligés de faire de la surenchère dans l’explication de texte, parce qu’ils ne paient plus de droits pour tous ces auteurs tombés dans le domaine public. Du coup, on a l’impression de retrouver les “Classiques Bordas” qui nous faisaient bailler en attendant la récré. J’attends le jour où un rédacteur de notes plus facétieux que les autres nous ressortira le sempiternel “relevez la justesse psychologique de ce personnage”…

Les notes de bas de page puent le formol, la craie, la poussière et les idées courtes façon Lagarde et Michard. Je ne connais pas ce monsieur Pierre-Marc de Biasi, mais il m’a gâché mes vacances. A la place de Bouvard et Pécuchet, j’ai lu deux polars idiots, un Jonquet, trois Simenon, un Garcia-Marquez et un livre sur Gauguin, vachement pédagogique lui aussi. Autant dire que, du point de vue littéraire, je me suis très légèrement fait chier sur fond de lande bretonne (pour le reste, ça va bien, merci : farniente et crèpes au beurres, j’avais pas tellement envie de rentrer).


J’aime pas les pédagogues, d’une manière générale. Et croyez-moi, c’est pas une position facile à tenir quand on a, comme moi, un père instituteur à la retraite, un frère agrégé d’histoire, et une meilleure amie et une chérie profs de lettres. Mais quand je croise un prof en dehors de ces quatre-là, c’est plus fort que moi, l’ancien élève pointe sous le trentenaire, et il faut que je fasse le malin comme à treize ans pour lui gâcher l’existence. Un jour, j’ai passé tout un repas avec une quinzaine d’abonnés du catalogue de la CAMIF (les collègues de ma chérie). Je me suis retenu pour que ça ne finisse pas en fait divers, et j’ai illico proposé à ma mie de ne plus fréquenter mes collègues, pour ne plus avoir à subir les siens.

J’aime pas les profs parce que tout ceux que j’ai eu en français, de la sixième à la terminale, se sont toujours appliqué, avec un sadisme qui doit être enseigné dans les IUFM, à me faire détester les livres qu’ils me faisaient étudier. Bien sûr, les mêmes braillaient à qui mieux-mieux contre la jeunesse décadente qui délaisse la lecture pour se rouler dans le stupre et les fumées qui rendent nigaud… Et vous, vous les aimez, les livres, bande de cons ? Et si vous y mettiez un peu de passion, dans vos cours ?

J’exècre les profs de français, mais les autres ne valent pas mieux : en Allemand, je n’ai eu que des malades de la discipline, en Anglais des névrosées de la touffe qui nous racontaient leur psychanalyse par le menu, en Sciences-Nat’ une hystérique de la géologie, en Philo un priapique fou de Bergson qui nous dictait ses cours en relisant Matière et Mémoire, etc. Les pires étant, évidemment, les profs de sport qui enfilent un survêt pour actionner un chronomètre, et ceux qui s’exhibent en blouse blanche à longueur d’année, alors que le seul geste salissant qu’ils font dans leur classe, c’est de décapuchonner un stylo rouge pour relever les noms des absents.

C’est pourquoi, à tous ces petits sadiques de l’interro surprise et de la récitation bête, à tous ces malades de l’équation à deux inconnues et du lancer de javelot, à tous ceux que les verbes irréguliers passionnent sincèrement, aux disséqueurs de grenouilles et aux enculeurs de mouches, je ne peux que souhaiter une EXCELLENTE RENTREE !

Notes

[1] Sauf quand c’est l’auteur lui-même qui les insère, le modèle du genre étant Roland Moréno dans son fabuleux (et bien nommé) Théorie du Bordel Ambiant, qui contient des notes de bas de page à l’intérieur des notes de bas de page, etc, et ce sur 3 ou 4 niveaux. Il faut dire que l’auteur venait de découvrir les joies du Macintosh… Je plains le type qui s’est fadé la mise en page pour l’impression, vu qu’il y a peu de chances que les traitement de textes de ces années-là aient été compatibles avec les linotypes encore en usage chez les imprimeurs… XPress n’existait pas encore, j’étais jeune, j’étais mince, mais aujourd’hui, je vous emmerde !

[2] Vous voyez ce que je veux dire

[3] Il y a pire : la note de fin de volume. Dans ce genre, la palme incontestée du sadisme revient évidemment à la Pléiade, la collection que Gallimard a inventée pour dégoûter définitivement les gens de la lecture : c’est lourd, le contact du papier-cigarette est odieux, c’est imprimé sur fond jaune pour faire mal aux yeux, et c’est farci de notes de fin de volume. Le premier qui m’offre un Pléiade à Noël, je le lui fais bouffer dans l’heure