Cette semaine, j’ai vidé une voiture qui était en panne depuis deux ans, avant de confier son avenir à un casseur.

Je suis un peu bordélique, comme garçon.

Du coup, c’est fou ce qu’on retrouve dans une bagnole où j’ai séjourné. Dans celle-là, il y avait des paquets de cigarettes, une boîte de coca périmée, des pièces de monnaie… Vous allez rire : j’ai eu l’impression de retrouver le tombeau de Toutankhamon.

La boîte de coca, elle était entièrement rouge, sans les liserés gris et jaunes pourris ni les effets d’ombré sur le logo qu’ils ont rajoutés depuis. Le paquet de Camel, c’est l’authentique, celui avec les colonnades le long des plis, et la scène dans le désert au verso. Pas sa pâle copie qu’ils ont sortie ensuite, encore moins les nouveaux paquets en forme de faire-parts qui vous promettent une mort lente et douloureuse. Et les sous, c’était une large pièce en nickel de 0,76 €. A l’époque, ça faisait cinq balles, une thune, c’était pas rien. Chez nos amis belges, ça valait même trente francs ! Maintenant, 0,76 €, ce sont des pièces jaunes qu’on oublie au fond de sa poche.

Voilà. C’est récent, tout ça : deux ans. Et pourtant, c’est fou ce qu’on oublie vite les objets qu’on utilisait au quotidien avant qu’ils ne soient remplacés par d’autres, plus modernes.

Moi, ce qui m’obsède, ce sont les billets de train… Vous vous rappelez à quoi ça ressemblait, un billet de train, vous, avant l’arrivée de leur système informatique ? Moi pas. Pourtant, c’est pas vieux, ce logiciel, je me souviens des râleries dans la presse pendant sa mise en place. Et comment il faisait, avant, le mec au guichet, pour la destination ? Il l’écrivait à la main ? Il avait un tampon ? Il le remplissait à la machine à écrire, en tirant la langue ? J’ai presque l’impression de l’avoir rêvé, le mec au guichet, tellement je me suis habitué à leurs saloperies de machines. Alors ce qu’il faisait du billet, hein…

Et je ne parle pas des trucs technologiques en diable, comme le téléphone portable : je me demande comment j’ai pu travailler jusqu’en 1997 sans cet objet qui m’agresse plusieurs fois par heure. Et pourtant, je me souviens du jour où le mec des PTT (ah oui, ça ne s’appelait pas France-Télécom, à l’époque : c’était une entreprise nationale avec des vrais gens en chair, en os et en salopette bleue) est venu installer le téléphone fixe chez mes parents, quand j’étais petit. C’était un S-63 gris à cadran, j’ai le même, là, sur mon bureau. Je m’en sers pour les coups de fil que je reçois, c’est vachement bien : quand ça sonne, on l’entend dans toute la maison, et on sait toujours où le trouver, vu qu’il est relié à la prise par un fil : malin ! On peut même faire partager une conversation à quelqu’un d’autre, avec l’écouteur qui s’accroche derrière. C’est bien pratique. Et je parie que dans quelques années, il y aura un petit malin pour faire breveter le système, le temps que l’amnésie collective ait fini de faire son chemin.

Mais je m’égare, et je vais encore me faire qualifier de réactionnaire alors que je voulais juste parler de la mémoire, et de sa bête tendance à ne pas vouloir enregistrer les menus objets qu’on a tous les jours dans sa main. Pourtant, on en a consommé, des télécartes toutes blanches parce qu’ils n’avaient pas encore eu l’idée de mettre de la pub dessus, des yaourts dans des pots en carton paraffiné, des bouteilles d’eau minérales pas compressibles une fois vides, et celles en verre qu’on ramenait chez le marchand pour la consigne… Sic transit gloria mundi, comme disait le vieux pirate dans Astérix.

Vous vous rappelez de l’an 2000, quand vous étiez petit ? On se disait qu’on aurait des voitures qui volent, et qu’on irait en vacances sur Mars. Pour ça, c’est raté, on y est pas. Mais imaginez-vous à l’époque (si vous avez moins de vingt-cinq ans, c’est pas la peine. Vous vous êtes égaré). Et pensez à la tête que vous auriez tirée, si un type du futur était venu vous dire qu’en l’an 2000, il y aurait ds ordinateurs dix-mille fois plus puissants que C.I.I-Honeywell-Bull dans la majorité des maisons, que chacun aurait un téléphone dans la poche et une carte en plastique pour payer ses achats, et qu’on pourrait communiquer avec la planète entière au moyen d’un écran, tout en continuant de faire la gueule à ses voisins de pallier. Vous l’auriez cru ? Pas forcément. L’hypothèse la plus crédible, à l’époque, c’était celle des faux-prophètes. Ceux qui prétendaient qu’en 2003, il n’y aurait plus d’avion de ligne supersonique dans le ciel, que des centrales nucléaires pourries allaient fleurir dans les pays du Tiers-Monde, qu’une épidémie inconnue allait dévaster le monde à commencer par l’Afrique, que la pollution allait tellement dégommer la planète que les glaciers menaceraient de fondre et que les gens se plaindraient de la canicule en Europe du Nord, que les religions feraient un retour en force et que des gens mourraient encore pour elles, ou que le Mur de Berlin allait tomber sans que les choses soient plus rassurantes pour autant. Mais ça, heureusement, c’était vraiment de la science-fiction.