Comme je crois l’avoir déjà expliqué ici-même, je travaille avec un groupe de musiciens que des témoins affirment avoir entendu une fois à la radio, il y a deux ou trois ans, par une longue nuit d’insomnie. C’est vous dire si on est loin des costumes à paillettes et des banquiers souriants.

Quand on a un disque à défendre, y a pas à tortiller, faut un “single”. Entendez une chanson de moins de 3mn30 qui puisse devenir un tube à la radio, un clip sur M6 et une montagne de pognon pour la maison de disques et l’éditeur. Le single, c’est la clé du succès : si les Pink Floyds débarquaient, inconnus, en 2003 avec n’importe lequel de leurs albums en dehors de The Wall, il n’y aurait pas un label dans le monde pour les signer. Et surtout, pas un bureau sans le sempiternel responsable-du-marketing-hydrocéphale-avec-une-tête-à-claques pour leur reprocher que “c’est pas mal, mais j’entends pas le single”.

Alors nous, pas cons, on a fait ce qu’il fallait pour sortir un, de single. Lequel est arrivé aujourd’hui sur les bureaux de nos amis les responsables de programmation musicale des radios de France et de Navarre.

C’est là que s’est enclenché le processus de la Loi de Murphy chère à l’ami Xave. D’abord, il y a eu un infime grain de sable dans le bouzin, puis ça s’est rapidement transformé en n’importe quoi, et finalement, le tout est parti en couilles de la manière la plus spectaculaire qu’on puisse rêver. Le tournage de Titanic, à côté, c’est de la pure gnognotte.

Je ne m’étendrai pas sur les détails, parce que je veux garder la tête haute quand je croise mon charcutier, mais croyez-moi sur parole : il est impossible que ce disque parte avec MOINS de chances de passer sur la plus infâme radio du coin le plus reculé. Sauf si quelqu’un, au marketing, décidait de lui coller un sticker proclamant “cette chanson est une bouse”… Et encore… Ca lui donnerait un air de second degré qui pourrait peut-être sauver les meubles, va falloir que je soumette l’idée lundi.

Bref. Dans ce contexte de ratage de compétition, la joie qu’on éprouve à savoir qu’il y a encore plus con que soi est inversement proportionnelle aux chances statistiques que ça puisse être possible.

Et pourtant, ça l’est !

Dans les Inrocks de la semaine dernière (oui, il y a des semaines particulièrement déprimantes où je lis les Inrocks…), un petit article m’a considérablement remonté le moral. Il s’agit d’un portrait du chanteur Hasil Hadkins. Je ne résiste pas au plaisir de vous livrer quelques morceaux choisis.

Il y a quelques années, la New-Yorkaise Miriam Linna, ancienne batteuse des Cramps, profitait d’une rencontre avec Andy Warhol pour lui faire dédicacer une boite de soupe Campbell. Un peu plus tard, (elle) héberge le chanteur (…). Elle sort faire une course et lui dit : “si tu as faim, sers-toi : le frigo est plein”. A son retour, Hasil Adkins a mangé la soupe Campbell, et Miriam plonge dans la poubelle pour récupérer la boîte dédicacée par Warhol “… Il faut dire que Hasil a une longue histoire : enfant, il “ découvre la musique via une radio branchée sur une batterie de voiture. Et les chansons qu’il écoute alors sur les ondes lui font croire que le chanteur joue tous les instruments. Il a donc commencé à faire de même, jouant simultanément de la guitare avec du fil de pêche en guise de cordes, de l’harmonica, de la batterie, de l’orgue avec les coudes et pratiquant diverses formes d’expressions vocales, du iodle au cri de Loup-Garou “… Plus tard, Hasil fait carrière : “ il a continué à enregistrer, jusqu’à aujourd’hui, des chansons très bêtes et sauvages sur le thème de la copulation, de la nourriture (…), des poulets dansants, des femmes légères et de la décapitation. Avec parfois des recoupements : “je veux accrocher ta tête sur mon mur, alors tu ne mangeras plus jamais de hot-dogs”, sur No More Hot-Dogs. Redécouvert dans les années 80 par les Cramps (qui ont repris She Said), Hasil Hadkins a failli faire une tournée européenne. Mais quand il s’est présenté à l’aéroport, il n’avait pas de passeport “… Enfin, “ l’oeuvre discographique d’Hasil Hadkins est brillament résumée sur Poultry in Motion, une compilation des quatorze chansons dédiées au poulet qu’il a enregistrées entre 1955 et 1999 ”.

Voilà. Pardon à Stéphane Deschamps, le journaliste des Inrocks dont j’ai pillé l’article, mais il y a des moments de jubilation qu’on ne peut pas garder pour soi. Et si vous cherchez une idée de cadeau à me faire pour Noël, ce Poultry in Motion me ferait un plaisir que vous ne soupçonnez même pas. D’ailleurs, si vous avez des renseignements sur Hasil Hadkins, je suis preneur aussi : tel que vous me lisez, je suis déjà fan. On n’a pas tous les jours la chance d’apprendre qu’il existe, quelque part dans les Appalaches, un véritable concentré de tous les musiciens vivants, morts ou en gestation.