S’il y a un art commun au journalisme, à la communication et à la publicité, c’est bien celui d’accomoder les restes. Pourquoi s’épuiser à chercher une idée nouvelle, quand on peut passer celle de la veille aux micro-ondes ?

Un exemple qui m’énerve particulièrement, c’est la manie des “Bidule mode d’emploi”, qui sont encore utilisés, dans n’importe quel contexte, à n’importe quelle sauce : “‘Retraites mode d’emploi”, “Diététique mode d’emploi”, “Hémorroïdes mode d’emploi”… Il y a même un écrivain assez connu, Georges Perec, qui a utilisé cette expression éculée pour le titre d’un de ses romans : La vie mode d’emploi. Wouah, le mec, hé, il s’est quand même pas foulé, dis-donc !

Ah, pardon, on m’apprend dans mon oreillette que si, justement, c’est lui qui l’a inventée en 1978. Ses brouillons témoignent d’ailleurs de ses hésitations : “La Vie : Mode d’Emploi”, “La Vie, Mode d’Emploi”, etc… S’il avait décidé de l’appeler “Comment que je fais la vie”, sûr que Libé et le Nouvel Obs titreraient sans rougir “Comment que je fais les retraites” ou “Comment que je fais le salaire des cadres” et ça semblerait normal à tout le monde !

Le paradoxe, c’est que ce titre, à l’époque complètement incongru, a été tellement pompé par de tristes décérébrés (qui n’ont sans doute jamais lu le livre), qu’on a maintenant l’impression que Perec s’est contenté de faire comme ces rédacteurs las qui défèquent du cliché terne au mètre pendant que leurs neurones barbotent dans le confit.

Certains mots sont plus à la mode que d’autres, aussi : “improbable” et “obsolète” se maintiennent au Top 50. Et l’on trouve encore des journalistes suffisamment fatigués pour croire qu’ils auront l’air plus intelligents en utilisant l’expression “opus éponyme” pour “disque du même nom”. (Il y a cinq ans, c’était dans les Inrocks, l’an dernier sur France-Inter, cette année dans Le Parisien. Le jour où ça arrive à la rédac de Télé-Z, les connards inspirés trouveront enfin l’expression totalement ringarde, et ils inventeront autre chose).

Sauf que “opus éponyme” (que je retrouve CHAQUE SEMAINE sous la plume de plusieurs besogneux de Musique Info-Hebdo), ça ne veut strictement rien dire. Un opus, en français-de-chez-nous, c’est une convention pour classer les morceaux d’un compositeur dans l’ordre chronologique. Et si ça signifie “oeuvre”, c’est en latin : vous savez, cette langue morte et chiante, “rosa, rosa, rosam…”. Quant à “éponyme”, ça désigne la personne qui a donné son nom à une chose : Charles de Gaulle est le président éponyme de l’aéroport parisien, pas le contraire. Dire dans le micro, “Monsieur Riton, bonjour, vous sortez aujourd’hui un deuxième album éponyme, un an seulement après votre premier opus”, non seulement c’est très con, mais en plus ça n’a aucun sens.

Enfin, il y a la grammaire des slogans de pub. LA grosse ficelle des publicitaires depuis au moins vingt ans, c’est de modifier la nature d’un mot. Transformez un banal adjectif en adverbe, et vous aurez l’impression d’avoir la langue à vos pieds ! C’est ainsi qu’on nous propose de faire des tas d’activités avec les yeux pétillants de malice : “Voyagez malin !”, “Mangez malin !”, “Dépensez malin !”, “Aliénez-vous malin !”.

Ces dernières années, la surabondance du mot “malin” a commencé à faire un peu tache. Alors un jour, en briefing, il y a eu un “créatif” un peu moins assoupi que les autres pour proposer “futé”. Ca a donné “Assassinez futé !”, “Partouzez futé !”, etc…

Mais là encore, le stratagème a fini par être un peu trop voyant. Qu’importe !, le même créatif est revenu en réunion avec son dictionnaire des synonymes. Et, (si vous me croyez pas, vérifiez chez votre marchand de journaux), L’ExpressMag, supplément de L’Express, décroche cette semaine la palme de la connerie abyssale avec ce titre énorme en couverture : “Cuisinez rusé !”.

Pour ces prochaines semaines, je leur propose “Bricolez sournois”, “Voyagez fourbe !” ou “Jardinez faux-derche !”. Comme disait ma boulangère, on est bien peu de choses.