’”LE SAVIEZ-VOUS ? Sur cent personnes à qui l’on souhaite “Bonne année, bonne santé” le 1er janvier, deux meurent dans d’atroces souffrances avant le pont de la Pentecôte””

(Pierre DESPROGES - l’Almanach)

Je venais de commencer un édito assez long pour dire à quel point je hais le réveillon du 31 décembre, la fête obligée, les embrassades à minuit et le reste, mais voilà que Desproges avait déjà tout écrit, bien mieux que moi, et en trois lignes.

Reste qu’il n’a pas connu les voeux par SMS, le Desproges. Ca lui aurait plu, sans doute, ces millions d’imbéciles qui dépensent des fortunes pour adresser le même message crétin à tout le répertoire de leur téléphone… “BONANE ! BONN SAN T !”…

Pas de bol, cette année, les opérateurs ont été un peu dépassés : à minuit, le nombre de SMS émis simultanément a augmenté de plus de 50 % par rapport à l’année passée ! (Il semblerait que les cons se reproduisent plus vite que les êtres humains). Ca fait que le réseau n’a pas supporté le choc, et que la plupart des destinataires de ces messages à l’originalité touchante ignorent encore ce qui les attend.

Ca m’a rappelé une nuit de la Saint-Sylvestre que j’avais passée dans l’allégresse à France-Télécom, à l’époque où j’y bossais (officiellement pour financer mes études) il y a pas loin de quinze ans. Nous n’étions que deux, ce soir-là, dans les grands bureaux vides, à assurer la permanence au “12” (les renseignements) et au “13” (les dérangements). Le type qui me faisait face était une espèce de barbu laconique, le genre bourru au premier abord, mais au second aussi.

Jusqu’à minuit, on s’était emmerdés poliment, sans mot dire. Pas une flûte de champagne, pas un confetti, pas une langue de belle-mère, rien : nous nous étions regardés en chien-de-faïence toute la soirée, dans un grand silence épais, ponctué de trop rares coups-de-fil.

Et puis, à minuit, ce fut la fin du monde. Sur le grand panneau des alarmes, des dizaines de diodes représentant des centraux en panne s’allumaient les unes après les autres, des sirènes beuglaient toutes les dix secondes, nos propres téléphones fumaient d’énervement, il s’agissait pas de rigoler.

Heureusement, la Direction avait tout prévu : des hordes de techniciens de garde, prêts à intervenir, pince-multifonction entre les dents, attendaient fébrilement les ordres (là, je ne vous cache pas qu’il y a eu quelques cafouillages : pour demander l’intervention d’un technicien, à l’époque, on téléphonait chez lui. Si la panne concernait le central dont dépendait son propre numéro, l’affaire devenait délicate. D’autant que la Direction n’avait pas prévu les pigeons voyageurs).

Il y avait donc eu une demi-heure de frénésie intense : hurlements des alarmes électriques, hurlements des usagers qui appelaient pour râler parce qu’il n’arrivaient pas à appeler le cousin Gilbert, et rires alcoolisés des petits malins qui parvenaient à téléphoner, eux : “allo ? On appelle pour dire qu’on pense à ceux qui bossent ! Bonne année les travailleurs !”…

A minuit et demi, le calme était revenu. Car le con est grégaire, mais pendant un temps très limité : son téléphone n’a d’intérêt pour lui qu’au cours du quart d’heure annuel où ça ne fonctionne pas. Exactement sept mois avant le jour où il partira en vacances, pour rejoindre tous ses frères en connerie, dans d’interminables bouchons sur l’A6. Sans ces repères spatio-temporels indispensables à son équilibre nerveux, le con s’étiole et perd cette agressivité pittoresque qui fait son charme.

Bref. La soirée avait retrouvé une ambiance austère que n’aurait pas reniée un mormon dépressif quand, tout à coup, mon poste sonna. C’était une voix chevrotante, une toute petite voix usée jusqu’à la corde :

- Bonne année, Monsieur !
- Merci, Madame. Bonne année à vous !
- Ah… J’aurais tellement aimé qu’on me téléphone pour me souhaiter la bonne année…
- Je comprends, Madame. Mais il ne faut pas désespérer. Quelqu’un va sans doute vous appeler.
- Ca m’étonnerait. Je suis toute seule, vous savez !

Evidemment, Bourru-mais-Bourru a bien voulu faire le numéro que je lui donnais pour souhaiter une bonne année à la vieille dame.

Moi, j’ai pensé que c’était bizarre, d’attendre minuit avant d’aller se coucher, la nuit de la Saint-Sylvestre, même quand on sait que personne ne vous appellera. Et j’ai imaginé que la vieille dame avait trompé sa solitude en regardant Michel Drucker.

J’ose à peine l’avouer, mais depuis, chaque 31 décembre, j’ai une pensée presque amicale pour les animateurs de télévision.