Le père de Jean-Eponyme était ce qu’on appelle chez moi un taiseux. Un vrai silencieux, qui détestait les spectacles assourdissants du mime Marceau.

Depuis tout petit, Jean-Eponyme attendait un signe, un seul mot de son géniteur. A bout de forces et de patience, il se serait même réjoui d’une interjection quelconque, d’une éructation avortée ou d’un raclement de gorge douloureux. Mais rien ne venait : le père se taisait, et Jean-Eponyme étouffait ses sanglots pour ne pas déranger le silence.

Et puis, un jour de sa dix-neuvième année, Jean-Eponyme fut admis à l’examen du permis de conduire. A sa grande surprise, son père lui fit alors signe de s’approcher. “Seule une voiture blanche pourra t’apporter la sécurité sur la route”, lui dit-il dans un souffle à peine audible. “Si, comme moi, tu n’achètes que des voitures blanches, alors tu seras un homme, mon fils”.

Sur ces mots, il replongea dans un tel silence qu’on mit plusieurs jours à découvrir qu’il était mort.

Quand j’ai connu Jean-Eponyme, il roulait évidemment en blanc. Chaque fois qu’il gravissait une marche sur l’escalier de la réussite, qui mène conjointement à la propriété individuelle, au vote sécuritaire et aux excès de cholestérol, il achetait une nouvelle voiture. Plus belle, plus neuve, plus rapide, plus confortable que l’ancienne, mais toujours aussi blanche.

Jusqu’au jour où il entreprit d’acquérir son prochain véhicule lors d’une vente aux enchères spécialisée. Dans la ville toute entière, on murmurait en effet que les tarifs qui s’y pratiquaient étaient un défi permanent aux cotes de l’Argus. Jean-Eponyme y alla, et choisit donc une voiture. Grosse, pas chère et blanche. Il ne lut pas le contrôle technique, n’eut pas le droit de l’essayer, mais surenchérit tant et si bien que, moyennant un gros chèque, il en devint le soir-même l’heureux propriétaire.

Le moteur tuberculeux crachait d’épais glaviots d’huile noirâtre, le compteur affichait son kilométrage hors-taxes, et quelques tâches de carrosserie subsistaient sur la rouille, mais Jean-Eponyme se réjouissait tout de même. Dans une voiture blanche il ne risquait rien.

Le jour où son moteur le lâcha dans un virage, et que le véhicule s’en fut ravir un jeune platane à l’affection des siens, Jean-Eponyme fut tellement incrédule qu’il en gratta la carrosserie avec son canif, pour vérifier que son bolide n’était pas une vulgaire voiture noire repeinte en blanc.

J’ai un peu embelli l’histoire de Jean-Eponyme, mais, dans ses grandes lignes, elle est authentique. Eh bien croyez-le si vous le voulez, des épidémiologistes et des statisticiens de l’Université d’Auckland, en Nouvelle-Zélande, ont établi un rapport entre la couleur des automobiles et la fréquence des accidents de la route. De cet échauffement de neurones qui a dû friser la carbonisation, est sorti un résultat dont le magazine Science & Vie a jugé bon de faire écho dans son numéro de février 2004. Tenez-vous bien.

Non, tenez-vous mieux que ça.

Nos distingués scientifiques ont établi que, statistiquement, les véhicules de couleur sombre présentent les plus grands risques de finir aplatis. Ils ont aussi démenti la théorie du père de Jean-Eponyme : ce sont les voitures gris métallisé, et non blanches, qui sont les plus sûres : 2 fois moins d’accidents que la moyenne. Les automobiles rouges et jaunes présentent également un risque très inférieur au reste du parc automobile mondial.

Le rapport de ces gens, qui ont perçu des salaires (et pas qu’un peu à mon avis), pour arriver à de telles conclusions, préconise même la fabrication massive de véhicules gris métallisés pour enrayer mécaniquement le nombre des accidents de la route.

Ca tombe bien : il se trouve que je suis le possesseur épanoui d’une R-19 gris métallisé-rouillé. La dernière fois qu’il a tourné, son compteur affichait largement plus de 200.000 km, et il m’est rigoureusement impossible de dépasser les 90 km/h, même poussé par un vent d’Ouest. Eh bien je vous l’annonce officiellement : vu l’usage que j’en fais, les risques statistiques que je me plante avec cette bagnole sur autoroute sont de l’ordre de zéro.

En dehors des gens comme moi, il est facile de constater que les voitures gris métallisé[1], d’une manière générale, sont massivement utilisées par des octogénaires à casquettes pour le trajet hebdomadaire domicile-PMU. Et ce, au contraire des golf GTI noires qui ont un “A” rouge aux fesses, des décibels énervés dans l’habitacle, et des assureurs rongés par l’inquiétude.

Ca me permet de conclure que la recherche scientifique, c’est bien. Mais faut que ça laisse quand même du temps aux gens pour qu’ils sortent de leur labo. Sinon ils finissent par trouver vraiment n’importe quoi.

Comme disait ma boulangère, on est bien peu de choses.

Note

[1] Note d’août 2009 : il faut resituer ce billet dans le contexte de janvier 2004, et se rappeler que le gris métallisé n’était pas du tout à la mode chez les constructeurs automobiles, alors. Cela a bien changé depuis. Est-ce le résultat de l’enquête dont je parlais ? Ce serait trop drôle, en tout cas…