Autrefois, j’avais un chat exceptionnel. Quand Bob Woodward dormait dans le canapé du salon, mon chat se méfiait de l’intrus : pas question de partager sa maison avec un autre animal familier. Du coup, il s’asseyait sur Bob et lui pissait dessus une bonne fois pour toutes. Histoire de montrer à l’étranger qui était le patron.

Il y a un an et demi, un malfaisant a empoisonné cet animal aux goûts si sûrs. J’ai voulu reprendre une bestiole parce que j’aime bien le contact avec nos amis qui sèment des poils sur le tapis. Je me suis donc rendu à la SPA avec femme et enfants, dans le but avoué de trouver un petit chien pas trop vieux.

Raté. Au détour d’une allée, y avait celui-là qui me regardait. “Celui-là”, c’est la grosse carpette en trois dimensions, qui est avachie dans mon bureau, à toute heure du jour et de la nuit, chaque fois que je suis devant mon ordinateur.

Ca faisait tranquillement ses 80 cm au garrot et ses 30 kilos de muscles, c’était couvert de boue, ça dégageait un fumet d’égoût reconnaissable à trente mètres, mais on distinguait une paire de bons yeux doux derrière les poils crasseux. “Ah ! Celui-ci, il va pas vous convenir. Il a huit ans, et ça fait déjà neuf mois qu’il est arrivé là…”.

Que croyez-vous que je fis ? J’adoptai.

Ca m’a permis de découvrir la conception du monde selon Domino (c’est son nom de naissance, je suis pas responsable), être vivant aux origines complexes, un peu fox-terrier, un peu épagneul, un peu con aussi.

Ce doute métaphysique sur ses origines n’est pas sans lui poser d’insoutenables cas de conscience. Quand le hasard met sur son chemin le hérisson qui squatte notre jardin, tout ça s’entrechoque dans sa tête : son instinct de fox lui recommande de bouffer l’étranger sans délai, son atavisme d’épagneul l’oblige à pointer le gibier en attendant le maître, et sa nature d’abruti lui flanque une trouille bleue. Synthèse de tout ça, il fait des bonds de cabris en hurlant à la mort. Le hérisson a encore de beaux jours devant lui. La patience de mes voisins, c’est moins sûr.

Trouillard et odoriférant, voilà les deux adjectifs qui lui conviennent le mieux, et qui convergent lorsque le milieu devient hostile : ce chien a la particularité, quand il se sent en danger, d’aboyer de toutes ses forces tout en pétant pour exorciser sa peur.

Quand je vous aurai dit qu’il a peur en voiture, vous comprendrez que chaque déplacement, même court, devient un calvaire.

Si l’orage se fait entendre, le seul moyen de contrôler sa panique, c’est de poser une main amicale sur sa tête. Il m’est donc arrivé de passer plusieurs nuits, le nez en prise avec ses angoisses, la main sur ses oreilles tremblantes, dans un air vicié aux relents de marécage, pour l’empêcher de réveiller toute la maisonnée.

Les promenades en ville sont assez délicates, aussi : il ne fait pas de distinctions entre les objets inanimés, et les jambes des passants. Plusieurs fois, il m’a confondu avec le mobilier urbain, et tenté de me pisser dessus. Un jour que nous étions allés attendre un ami à la gare, le hall lui a paru tellement vaste qu’il a oublié qu’on était à l’intérieur d’un bâtiment : il a commencé à lâcher ses petits jets sur les distributeurs de friandises, juste histoire de marquer son territoire.

C’est aussi quelqu’un qui a une conception très manichéenne des autres animaux, qu’il répartit en deux catégories. Les gentils : les chats du quartier qui se relayent pour venir lui coller de mémorables branlées sur son propre territoire. Les méchants : tout le reste de ce qui a des plumes, des poils ou des écailles et qui se sont alliés pour sa perte. Dire que sa vie sociale est jalonnée de déceptions serait euphémiser.

Par exemple, il est convaincu que les deux tourterelles qui ont nidifié sur mon toit font partie du complot : il passe son temps à aboyer de peur dès qu’il les voit… Cet automne, il croyait que les nuées d’étourneaux qui passaient au-dessus de la maison étaient des escadrilles spécialement entraînées pour l’attaquer. Je sens que cet été, on va se méfier des mouches. Si ça se trouve, ce sont des agents de renseignements de l’ennemi.

Il y a quelques temps, ce génie de la garde (quand je rentre du boulot à deux heures du matin, il ne reconnaît pas mon odeur à travers la porte : il hurle pour donner l’alerte) a commencé à se reconstruire psychologiquement. Il a décidé de mettre un nouiveau degré d’intimité dans nos relations. Jusqu’à présent, celles-ci ne manquaient certes pas de courtoisie : je suis quand même le type qui l’a libéré de la SPA. Là-bas, les chiens sont prêts à aimer le premier crétin qui se présentera. Si j’avais été Nicolas Sarkozy, il m’aurait trouvé gentil quand même.

Mais là, l’étape est historique : il a décrété que j’étais Le Maître. Pour lui, c’est bien. Ca signifie sans doute qu’il a renoncé à l’idée de retrouver le sinistre nuisible qui l’a abandonné il y a plus de deux ans. Pour moi, c’est flatteur, mais ça ne va pas sans quelques désagrément dans mes déambulations : où que je sois, il y est aussi. Le Maître se repose dans le canapé ? Son fidèle serviteur dort à ses pieds. Le Maître travaille dans son bureau ? Son esclave au fumet pestilentiel monte la garde à côté de la chaise. Le Maître prend un bain ? Son ami aux poils qui puent pose son museau sur le bord de la baignoire. Le Maître prépare un colombo de poulet dans la cuisine ? Son compagnon à quatre pattes mêle son odeur corporelle intense aux parfum qui s’échappent de la cocotte.

J’ai le sentiment confus que Le Maître va devoir s’offrir quelques bâtons d’encens pour assurer sa survie.