“Because the sky is blue / it makes me cry”
(Lennon-McCartney)


C’est fou comme une belle journée ensoleillée peut ressembler à toutes les belles journées ensoleillées qu’on avait vécues jusqu’alors. Comme une chaleur à la naissance du cou peut rappeler des sensations enfouies au même endroit, juste là où le col du t-shirt s’affaisse un peu à force de lavages. Comme l’herbe fraîche garde la même odeur, même si des millions de pas l’ont écrasée depuis. Même si c’est pas la même herbe.

C’est fou comme la poussière du temps qui passe retombe toujours sur des strates et des strates de poussières anciennes et soigneusement rangées, et qu’il suffit de presque rien pour mélanger tout ça et semer un bordel sans nom dans les tiroirs à souvenirs. Une brise, un souffle, le bruissement d’un fantôme.

Aujourd’hui, j’ai vu un fantôme. Le spectre d’un regard qui s’est posé sur moi, avec un sourire tranquille. Je ne connaissais pas la personne qui me regardait. Mais les yeux étaient les mêmes, de retour d’un long voyage dans les plis de la mémoire.

Ce qui m’a intrigué, c’est que cette personne me souriait. Moi, je savais bien pourquoi je l’observais : je guettais mon fantôme intime, et j’étais même salement occupé à faire le tri dans tout ce chaos temporel, si vous voulez tout savoir. Mais pourquoi ce sourire ample et serein, en face, j’en sais rien. Je devais avoir une tête à revenir d’entre les morts, moi aussi.

Alors cette fête pourrie à flonflons pénibles et musiques ringardes m’a tout-à-coup rappelé des dizaines de fêtes, avec les mêmes lampions fanés et les mêmes chansons débiles, et je me suis rendu compte qu’on était tous faits de strates, finalement. Quand on se bricole une nouvelle peau, on n’enlève pas la mue. On se la garde au chaud, et ça fait juste un peu plus à porter. C’est tellement léger qu’on ne réalise pas le surpoids : pour ça, il faut un petit cataclysme. Une brise, un souffle, le bruissement d’un fantôme qui passe.

Je me méfie des fantômes. Ca a tôt fait de s’insinuer partout, ces saloperies-là, si on n’y prend pas garde. Alors j’ai pris ma bagnole, je suis rentré chez moi et en roulant je me suis mis une cassette des Stones.

Et c’est fou comme une vieille chanson des Stones peut ressembler à des centaines d’autres vieilles chansons des Stones.